Aller au contenu
Philosophie · Philosophie politique

Hannah Arendt

1906-1975 — œuvre majeure : Condition de l'homme moderne

Penser le totalitarisme et l'action : distinguer le travail, l'œuvre et l'action, seule vraiment libre et politique.

Contre qui il pense

Arendt est juive allemande, élève de Heidegger, contrainte de fuir en 1933 puis apatride pendant dix-huit ans avant d'obtenir la nationalité américaine. Sa pensée naît d'une question précise et brûlante : comment des sociétés ordinaires ont-elles produit les régimes totalitaires ? Elle refuse les explications commodes — la folie d'un homme, la méchanceté d'un peuple — et cherche ce qui, dans le monde moderne, a rendu la chose possible.

La thèse

Arendt distingue trois activités que la tradition confondait sous le mot « travail ». Le travail (labor) produit ce qui se consomme et recommence sans fin : il ne laisse rien. L'œuvre (work) fabrique des objets durables et bâtit un monde commun, une table autour de laquelle on se réunit. L'action (action) est ce qui se passe entre les hommes par la parole : c'est là seulement qu'on apparaît comme quelqu'un.

Le drame moderne, selon elle, est l'écrasement des trois par le premier : une société de travailleurs et de consommateurs, où plus rien ne dure et où l'espace public se vide. Or c'est cet espace vide qui rend le totalitarisme possible — il ne s'impose pas à des citoyens, il s'installe chez des individus isolés.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Travail / œuvre / action

Le travail répond au cycle biologique (se nourrir, recommencer). L'œuvre fabrique du durable et constitue un monde. L'action est politique : parler et agir avec d'autres, en public.

Employer les trois termes correctement suffit à distinguer une copie sur la notion de travail.

Banalité du mal

Formule forgée au procès d'Eichmann à Jérusalem (1961). Elle ne dit pas que le mal serait banal ou excusable, mais que son exécutant peut être un homme ordinaire, sans haine ni conviction, dont la caractéristique est l'absence de pensée : il applique, il obéit, il ne se représente pas ce qu'il fait.

C'est le concept le plus mal compris de la philosophie du XXe siècle.

Natalité

Contre une tradition qui pense l'homme à partir de sa mort, Arendt le pense à partir du fait qu'il naît — donc que du nouveau peut commencer.

C'est le fondement de sa confiance politique : parce que des hommes naissent, l'irréparable n'est jamais définitif.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Eichmann à Jérusalem (1963)

« La leçon d'une effrayante banalité du mal, qui défie la parole et la pensée. »

Arendt observe un fonctionnaire consciencieux, incapable de formuler une phrase qui ne soit pas un cliché. Sa thèse : ce qui a rendu Eichmann capable d'organiser des déportations n'est pas une cruauté monstrueuse, mais une incapacité à penser, c'est-à-dire à se mettre à la place d'un autre. Le livre lui a valu une violente hostilité.

Les Origines du totalitarisme (1951)

« Le sujet idéal du règne totalitaire n'est pas le nazi convaincu ou le communiste convaincu, mais l'homme pour qui la distinction entre les faits et la fiction n'existe plus. »

Le totalitarisme n'a pas besoin d'adhésion : il lui suffit que plus personne ne sache ce qui est vrai. Citation d'une actualité redoutable, à condition de ne pas la plaquer — montre d'abord le mécanisme qu'elle décrit, l'usage prolongé du mensonge jusqu'à l'indifférence à la vérité.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

On lui a beaucoup reproché la « banalité du mal », accusée de minimiser la responsabilité des bourreaux ; les travaux d'historiens ont montré qu'Eichmann était plus idéologue et antisémite qu'elle ne l'avait perçu au procès. Sur le travail, Marx tient la position inverse : le travail n'est pas la part inférieure de l'homme mais ce par quoi il se produit lui-même — et si le travail moderne aliène, c'est en raison des rapports de production, non de sa nature.

S'en servir dans un devoir. Arendt sert sur le travail, la technique, l'État, la justice et la vérité. Sa distinction travail / œuvre / action permet presque toujours de sortir d'un sujet mal posé : si l'on demande « le travail rend-il libre ? », commence par montrer que le mot recouvre trois choses différentes. C'est le type de geste — distinguer avant de trancher — que les correcteurs valorisent le plus.
Le contresens à éviter : Comprendre « banalité du mal » comme « le mal est banal » ou « tout le monde aurait fait pareil ». Arendt décrit la banalité de l'exécutant, pas celle du crime — et elle n'excuse rien : Eichmann a été jugé, et elle approuve sa condamnation. Le glissement de sens est régulièrement sanctionné.

Notions liées

le travaill'Étatla justice

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

← Tous les auteurs