Saint Augustin
354-430 — œuvre majeure : Les Confessions
Le mal n’est pas une chose : c’est un manque d’être — et la volonté peut vouloir contre elle-même.
Contre qui il pense
Augustin est d’abord rhéteur, puis manichéen pendant neuf ans, avant sa conversion à Milan en 386. Toute son œuvre porte la marque de ce parcours. Il écrit contre les manichéens, pour qui le mal est un principe substantiel opposé au bien — ce qui dispense l’homme d’en répondre. Contre les sceptiques de la Nouvelle Académie. Et contre Pélage, qui tenait que l’homme peut se sauver par ses seules forces : d’où sa doctrine de la grâce, la plus discutée de l’histoire chrétienne.
La thèse
Où chercher la vérité ? Non pas dehors : « ne va pas au dehors, rentre en toi-même ». C’est l’invention de l’intériorité comme lieu philosophique — l’homme intérieur, la mémoire, la conscience de soi deviennent le terrain de la recherche, mille deux cents ans avant Descartes, qui reprendra d’ailleurs son argument contre le scepticisme : si je me trompe, je suis.
Deux analyses en sortent, décisives. Le mal n’est pas une substance : c’est une privation, un défaut d’être, comme la maladie est un manque de santé. Il n’a donc pas de créateur — il vient de la volonté qui se détourne. Et le temps, ce que je crois si bien connaître : le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, le présent n’a pas de durée. Le temps n’existe donc que dans l’âme, comme distension — mémoire, attention, attente.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Le mal comme privation
Le mal n’est pas un être, c’est un défaut d’être : rien de positif à créer, donc rien dont Dieu soit l’auteur.
Réponse aux manichéens, et transfert complet de la responsabilité : puisque le mal n’a pas de cause extérieure, il vient de la volonté libre qui se détourne du bien supérieur pour un bien moindre.
Distension de l’âme
« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. »
Sa solution : il n’y a pas trois temps mais trois présents — présent du passé (mémoire), présent du présent (attention), présent du futur (attente). Le temps se mesure dans l’âme, non dans les choses.
Volonté divisée
« Je voulais et je ne voulais pas ; c’était moi. » L’expérience de la conversion lui révèle une volonté qui se combat elle-même — non pas deux âmes, comme le disaient les manichéens, mais une seule qui ne se veut qu’à demi.
C’est la première grande analyse de ce qu’on appellera l’akrasie, la faiblesse de la volonté, et un lointain ancêtre de l’inconscient.
Ses apports
- L’intériorité : c’est en soi-même, non dans le monde, qu’on trouve la vérité.
- Le temps n’existe que dans l’âme : passé, présent et futur y sont trois présents.
- La volonté divisée, et l’analyse de la conversion — première autobiographie de l’Occident.
Citations, et ce qu'elles disent
« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais plus. »
L’ouverture obligée de toute dissertation sur le temps. Elle nomme exactement ce qui rend la notion philosophique : une familiarité totale dans l’usage, une opacité complète dès qu’on la réfléchit. C’est la définition même d’un problème philosophique.
« Ne va pas au dehors, rentre en toi-même : c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité. »
Acte de naissance de l’intériorité occidentale. Attention à la nuance : la vérité habite en moi, elle n’en vient pas — elle m’est donnée par une lumière qui me dépasse. Augustin n’est pas un subjectiviste ; il fait de l’âme le lieu, non la source.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
Sur le mal, l’objection est ancienne : dire qu’il est une privation explique bien le mal moral, mais mal la souffrance des innocents — un enfant qui meurt ne manque pas d’être par sa faute. Sur la grâce, Pélage lui reproche de ruiner la responsabilité : si le salut ne dépend pas de mes efforts, pourquoi agir ? Et sur le temps, les physiciens objecteront qu’une durée mesurée par l’âme ne saurait fonder une mesure objective — c’est tout le débat que rouvriront Bergson et Einstein.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Saint Augustine — Le temps, le mal, la volonté : les trois dossiers philosophiques, sans le catéchisme.
- SEP — The Problem of Evil — Sa réponse par la privation, replacée dans le débat contemporain.