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Philosophie · Épistémologie

Bachelard

1884-1962 — œuvre majeure : La formation de l'esprit scientifique

La science se construit contre les évidences, en rompant avec les « obstacles épistémologiques ».

Contre qui il pense

Bachelard a été postier, puis professeur de physique-chimie, avant d'enseigner la philosophie des sciences à la Sorbonne — et il écrit en même temps sur la rêverie, le feu et l'eau. Ce double parcours explique sa position : il connaît la science de l'intérieur, et il sait que l'obstacle n'est pas l'ignorance mais ce qu'on croit déjà savoir. Il écrit à l'époque où la relativité et la mécanique quantique viennent de démentir toutes les évidences.

La thèse

L'opinion et la science ne se distinguent pas par le degré mais par la rupture. « L'opinion pense mal ; elle ne pense pas » — elle traduit des besoins en connaissances. La science ne prolonge donc jamais l'expérience commune : elle se construit contre elle.

D'où la notion d'obstacle épistémologique : ce qui empêche de connaître n'est pas le vide mais le plein — des images, des analogies, des évidences familières qui satisfont l'esprit et l'arrêtent. Le premier travail du savant est donc négatif : détruire ce qu'il croit savoir. Bachelard ajoute que la science moderne a rompu avec l'intuition sensible — un électron ne ressemble à rien de ce qu'on peut se représenter.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Obstacle épistémologique

Ce qui, dans l'esprit même du chercheur, fait résistance à la connaissance : l'expérience première, les images séduisantes, les métaphores prises pour des explications, le besoin de tout ramener au familier.

L'obstacle n'est pas extérieur — il est en nous, et il est d'autant plus fort qu'il est confortable.

Rupture épistémologique

La science commence par un « non » : elle contredit le sens commun au lieu de le prolonger. La Terre paraît immobile, le Soleil paraît tourner.

Bachelard en tire une pédagogie : enseigner les sciences, c'est d'abord faire désapprendre.

Le nouvel esprit scientifique

La science du XXe siècle n'est plus descriptive mais constructive : elle fabrique ses objets par des instruments et des mathématiques.

Bachelard parle de phénoménotechnique — le fait scientifique n'est pas observé, il est produit par un dispositif.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

La Formation de l'esprit scientifique (1938)

« L'opinion pense mal ; elle ne pense pas. »

La suite précise le reproche : l'opinion « traduit des besoins en connaissances ». On ne corrige donc pas une opinion en l'améliorant — il faut la détruire. Citation redoutable sur la vérité, la science et le rapport entre savoir et croyance.

La Formation de l'esprit scientifique

« Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. »

Trois phrases nominales, trois négations de l'évidence. Le fait scientifique n'est pas cueilli dans la nature : il est construit par une théorie, un instrument, un protocole. Formule très efficace contre l'idée naïve d'un savant qui se contenterait d'observer.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

Popper tient une position voisine mais plus exigeante : ce qui compte n'est pas de rompre avec l'opinion, c'est que la théorie soit réfutable. Kuhn objecte que Bachelard décrit une progression continue vers plus de rationalité, alors que l'histoire des sciences procède par changements de paradigmes non cumulatifs. On lui reproche enfin une tension : le même auteur célèbre l'imagination poétique dans ses livres sur les éléments et la condamne comme obstacle dans ses livres d'épistémologie — il l'assume, en séparant les deux domaines.

S'en servir dans un devoir. Bachelard sert sur la science, la vérité, la raison et l'art. Sur « la science contredit-elle nos sens ? » ou « faut-il se méfier de l'évidence ? », l'obstacle épistémologique donne à lui seul une première partie. Il est aussi très utile en introduction : commencer un devoir en montrant que le sujet contient une évidence à détruire est un geste qu'il autorise.
Le contresens à éviter : Croire qu'il méprise l'imagination. Bachelard lui a consacré la moitié de son œuvre — sur le feu, l'eau, l'air, la rêverie — et il la tient pour une puissance créatrice. Ce qu'il condamne, c'est son usage dans la connaissance objective, où une belle image tient lieu d'explication. Les deux versants de son travail ne se contredisent pas : ils correspondent à deux régimes de l'esprit.

Notions liées

la sciencela véritéla raison

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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