Bergson
1859-1941 — œuvre majeure : L'Évolution créatrice
Le temps vécu (la durée) échappe à la mesure ; l'intelligence est faite pour fabriquer des outils.
Contre qui il pense
Bergson enseigne au moment où les sciences prétendent tout expliquer par des mesures et des lois — la psychologie elle-même veut quantifier les états de conscience. Il conteste ce geste à sa racine : en mesurant, on transforme ce qu'on mesure. Son premier livre, en 1889, montre que la durée vécue n'a rien à voir avec le temps des horloges. Il obtiendra le prix Nobel de littérature en 1927.
La thèse
Le temps de la science est un temps spatialisé : une ligne divisible en instants équivalents, faite pour être mesurée. Mais le temps que nous vivons ne se divise pas — il s'écoule, chaque moment y est chargé de tout le passé, et rien ne s'y répète. C'est la durée, et l'intelligence, faite pour agir sur la matière, est structurellement inapte à la saisir.
D'où le partage des facultés. L'intelligence découpe, immobilise, fabrique — elle est l'outil de l'homo faber. L'intuition seule épouse le mouvement de la vie de l'intérieur. Et cette vie n'est pas un mécanisme : elle est un élan créateur, qui invente des formes imprévisibles.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Durée
Le temps tel qu'il est vécu : continu, hétérogène, irréversible. Une heure d'attente et une heure de plaisir ont la même mesure et ne sont pas la même chose.
L'erreur constante de l'intelligence est de se représenter le temps comme une ligne — c'est-à-dire de le penser sur le modèle de l'espace.
Élan vital
Poussée créatrice qui traverse le vivant et produit des formes nouvelles, imprévisibles. Bergson l'oppose au mécanisme (tout s'explique par des causes antérieures) et au finalisme (tout est prévu d'avance) : dans les deux cas, rien de neuf n'arrive jamais.
Le vivant, pour lui, invente.
Homo faber
L'homme se définit moins par la pensée que par la fabrication d'outils — Bergson propose de rebaptiser ainsi l'homo sapiens.
Conséquence sur l'intelligence : elle est un instrument d'action sur la matière solide, ce qui explique qu'elle réussisse en mécanique et échoue devant la vie.
Ses apports
- La durée vs le temps spatialisé des sciences.
- L'« homo faber » : l'intelligence comme faculté technique.
- L'intuition contre l'analyse.
Citations, et ce qu'elles disent
« Le temps est invention ou il n'est rien du tout. »
Si l'avenir était contenu dans le présent, le temps ne serait qu'un déroulement sans intérêt. Qu'il y ait du temps signifie qu'il y a de la nouveauté réelle. Citation centrale sur la notion de temps, et arme efficace contre tout déterminisme intégral.
« Du mécanique plaqué sur du vivant. »
Définition bergsonienne du comique : on rit quand un être vivant se met à fonctionner comme une machine — l'homme qui trébuche, le tic, la raideur. Formule très rentable sur l'art, mais aussi en français, pour analyser une scène de comédie.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
On lui a reproché de faire de l'intuition une faculté mystérieuse, invérifiable, qui dispense d'argumenter. Bachelard défend au contraire que la science progresse en rompant avec l'expérience immédiate, donc précisément contre l'intuition. Sa controverse avec Einstein en 1922 sur le temps de la relativité l'a durablement affaibli aux yeux des scientifiques. Enfin, l'élan vital a été jugé plus poétique qu'explicatif.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Henri Bergson — La durée, l’intuition, le rire, l’évolution créatrice.
- SEP — Time — Le temps des physiciens, celui qu’il oppose à la durée vécue.