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Philosophie · Histoire naturelle, Lumières

Buffon

1707-1788 — œuvre majeure : Histoire naturelle

La nature a une histoire : les espèces et la Terre elle-même sont des êtres dans le temps, non des types éternels.

Contre qui il pense

Intendant du Jardin du roi pendant cinquante ans, Buffon publie une Histoire naturelle en trente-six volumes qui est l’un des plus grands succès de librairie du siècle. Il écrit contre le fixisme, et surtout contre le système de Linné, qui range le vivant d’après des caractères abstraits — pour Buffon, des genres de papier, commodes mais irréels. En creux, il attaque la chronologie biblique : la Sorbonne le censure, il se rétracte pour la forme et continue.

La thèse

Classer ne suffit pas : il faut expliquer. Une espèce n’est pas un rang dans un tableau mais une chaîne de générations — appartiennent à la même espèce les êtres qui engendrent ensemble une descendance elle-même féconde. Le critère est physiologique et temporel, et il fait de l’espèce une réalité concrète, capable de varier.

De là, deux conséquences considérables. Les variétés humaines ne sont que des altérations dues au climat, à la nourriture, aux mœurs : l’espèce est une, et les différences sont réversibles. Et la Terre elle-même a une histoire, découpée en époques ; en mesurant le refroidissement de sphères de fer chauffées, Buffon en estime l’âge très au-delà des six mille ans admis. Il ouvre ainsi ce que les géologues appelleront le temps profond — condition de possibilité de Darwin.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Espèce

Non pas une catégorie logique mais une succession continue d’individus qui se reproduisent entre eux. Le test est expérimental : le croisement donne-t-il une descendance elle-même féconde ? L’âne et la jument font un mulet stérile, donc deux espèces.

C’est, à peu de chose près, la définition que la biologie retiendra deux siècles plus tard.

Dégénération

Le mot n’a pas encore son sens péjoratif : il désigne l’écart pris par une variété à partir d’un type premier, sous l’effet du milieu. Buffon en tire le monogénisme — une seule espèce humaine — contre ceux qui font des races des espèces distinctes.

Son propos reste marqué par les préjugés de son temps ; l’argument, lui, sert contre eux.

Époques de la nature

La Terre a traversé des états successifs, datables. Buffon procède par expérience et calcul — il chauffe des boulets et mesure leur refroidissement — pour estimer un âge, là où l’on récitait une généalogie.

Geste épistémologique majeur : il fait entrer la nature dans l’histoire, et l’histoire sous la mesure.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Discours sur le style, réception à l’Académie française, 1753

« Le style c’est l’homme même. »

Souvent citée de travers. Buffon ne dit pas que le style trahit la personnalité de l’auteur : il oppose les connaissances, les faits, les découvertes, qui appartiennent à tous et se transmettent, à l’ordre et au mouvement qu’un esprit met dans son exposition — et qui, eux, ne se prennent pas. Utilisable en français comme en philosophie, sur l’art et sur le travail de l’écrivain.

Discours sur le style, 1753

« L’homme le plus heureusement organisé […] ne différera jamais que par le style. »

Prolonge la précédente : ce qui distingue un auteur n’est pas la matière qu’il traite mais la forme qu’il lui donne. Argument précieux pour une dissertation de français sur l’originalité, ou sur ce que vaut un savoir bien exposé — Buffon tient la clarté pour une part de la pensée, non pour son emballage.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

Ses contemporains lui reprochent l’inverse de ce qu’il reproche à Linné : à force de refuser les classes, il perd l’outil qui rend le vivant maniable — et de fait, c’est la nomenclature de Linné que la science a conservée. Sa prudence transformiste est également ambiguë : il aperçoit la variation des espèces et recule devant l’ascendance commune, ce qui laissera le pas décisif à Lamarck puis Darwin. Enfin, sa théorie de la dégénération, monogéniste et donc anti-raciste dans son principe, hiérarchise les variétés dans ses applications : l’argument est bon, l’usage qu’il en fait ne l’est pas toujours.

S'en servir dans un devoir. Buffon est la bonne référence quand un sujet oppose la nature et l’histoire, ou interroge la manière dont une science se constitue : « la nature a-t-elle une histoire ? », « classer, est-ce connaître ? ». Il complète Bachelard et Popper par un cas concret : une science qui progresse en changeant d’objet plutôt qu’en accumulant des faits. En français, le Discours sur le style sert sur toute question de forme et de fond.
Le contresens à éviter : Faire de lui un précurseur de Darwin. Buffon fournit le temps et la variabilité, deux conditions nécessaires — mais il n’a ni la sélection naturelle, ni l’ancêtre commun généralisé, et il maintient la fixité relative des grands types. Autre étourderie fréquente : citer « le style c’est l’homme même » pour dire que l’écriture révèle une psychologie. C’est le contresens exact du texte.

Notions liées

la naturela sciencele tempsla vérité

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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