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Philosophie · Philosophie de la différence

Gilles Deleuze

1925-1995 — œuvre majeure : Différence et répétition

Philosopher, ce n’est pas commenter ni discuter : c’est fabriquer des concepts, et le désir ne manque de rien.

Contre qui il pense

Deleuze a une cible unique et constante : Hegel — la dialectique, le travail du négatif, la contradiction, tout ce qui fait naître la différence de l’opposition. Contre lui, il se constitue un autre panthéon : Hume, Spinoza, Nietzsche, Bergson, Leibniz. Ses livres sur eux ne sont pas des commentaires : « je m’imaginais arriver dans le dos d’un auteur et lui faire un enfant qui serait le sien et qui serait pourtant monstrueux ». Avec Guattari, dans L’Anti-Œdipe (1972), il ouvre un second front contre la psychanalyse, accusée de rabattre tout le désir sur la famille.

La thèse

La tradition pense la différence à partir de l’identité : deux choses diffèrent par rapport à un même dont elles s’écartent. Deleuze inverse — il faut penser la différence en elle-même, comme ce qui est premier, et l’identité comme un effet second, un ralentissement. De même la répétition n’est pas le retour du même : ce qui se répète produit chaque fois de la nouveauté.

Le second geste porte sur le désir. Depuis Platon, on le définit par le manque : je désire ce que je n’ai pas. Deleuze et Guattari refusent : le désir ne manque de rien, il produit — des connexions, des agencements, des flux. Ce n’est pas une soif à étancher, c’est une force qui construit. Le manque est ce qu’on lui inflige, non ce qu’il est : c’est une organisation sociale qui produit le manque, et la psychanalyse, en enfermant le désir dans le triangle papa-maman-moi, achève ce travail.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Concept

« La philosophie est l’art de former, d’inventer, de fabriquer des concepts. » Un concept n’est pas une définition ni une catégorie : c’est un outil construit pour un problème, avec ses composantes et ses voisinages.

D’où sa formule sur les questions mal posées : un mauvais problème ne se résout pas, il se remplace.

Rhizome

Contre l’image de l’arbre — une racine, un tronc, des branches, une hiérarchie —, le rhizome : un réseau souterrain sans centre, où tout point peut se connecter à tout autre.

Ce n’est pas une métaphore décorative mais un modèle de pensée : il permet de décrire des systèmes qui n’ont ni origine ni sommet, du langage aux réseaux.

Désir comme production

Le désir n’est pas la conscience d’un manque, c’est un processus machinique qui branche des éléments les uns sur les autres — un corps, un objet, un lieu, un rythme.

Conséquence politique : la question n’est plus « que me manque-t-il ? » mais « qu’est-ce que je fabrique, et avec quoi ? ».

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Qu’est-ce que la philosophie ?, 1991 (avec Guattari)

« La philosophie est l’art de former, d’inventer, de fabriquer des concepts. »

Définition qui distingue la philosophie de la science (qui produit des fonctions) et de l’art (qui produit des percepts et des affects). Elle est utile en introduction de dissertation, pour dire ce qu’on va faire : non pas donner un avis, mais construire un instrument pour traiter un problème.

L’Anti-Œdipe, 1972 (avec Guattari)

« Le désir ne manque de rien, il ne manque pas de son objet. »

Renversement de vingt-cinq siècles de philosophie du désir. Si le désir produit au lieu de manquer, alors le désir n’a pas à être éduqué, modéré ni comblé : il a à être libéré de ce qui le rabat. Sur le désir, c’est la thèse à opposer à Platon, Schopenhauer et Girard.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

L’objection la plus commune porte sur la lecture des auteurs : faire à Spinoza ou à Leibniz un enfant « monstrueux », c’est aussi leur faire dire ce qu’ils n’ont pas dit — et l’on ne sait plus où finit l’interprétation. Badiou lui conteste sa philosophie de la multiplicité au nom de l’événement et du sujet. L’Anti-Œdipe a été jugé plus incantatoire qu’argumenté, y compris par des lecteurs sympathisants. Enfin, l’affaire Sokal a visé l’usage décoratif de termes scientifiques chez lui et chez ses proches — critique en partie injuste, mais qu’il faut connaître.

S'en servir dans un devoir. Deleuze est difficile et il faut l’employer avec parcimonie — mais sur le désir, sa thèse est irremplaçable et se résume en une phrase. Le plan le plus efficace : Platon (le désir est manque), Spinoza (le désir est l’essence même de l’homme), Deleuze (le désir produit, et le manque lui est imposé). Sur l’art et sur la philosophie elle-même, sa définition du concept fait une excellente amorce.
Le contresens à éviter : Employer « rhizome » ou « ligne de fuite » comme des mots d’ambiance. Un concept deleuzien sans le problème qu’il résout ne vaut rien, et le jargon se repère immédiatement. Second contresens : croire que « le désir ne manque de rien » est une invitation à tout se permettre. Deleuze et Guattari distinguent au contraire soigneusement la libération du désir et sa fuite indéterminée, qu’ils tiennent pour destructrice.

Notions liées

le désirl’artla libertéla véritéla conscience

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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