Frantz Fanon
1925-1961 — œuvre majeure : Peau noire, masques blancs
La colonisation ne prend pas seulement des terres : elle fabrique dans le colonisé le regard qui le condamne.
Contre qui il pense
Né à la Martinique, engagé dans les Forces françaises libres, psychiatre à l’hôpital de Blida en Algérie, Fanon démissionne en 1956 pour rejoindre le FLN. Il écrit contre le colonialisme et contre l’universalisme abstrait qui prétend l’ignorer, mais aussi contre la négritude de Senghor, où il voit une essence retournée qui laisse intact le cadre racial. Il discute Hegel (la reconnaissance), Sartre (dont il conteste la lecture de la négritude comme simple moment) et Freud, dont il déplace l’appareil vers la situation sociale.
La thèse
Le racisme colonial n’agit pas seulement par les lois et les armes : il s’installe dans le colonisé. Fanon décrit, en phénoménologue et en clinicien, l’expérience du regard qui fige — « Tiens, un nègre ! » — et la manière dont le sujet se voit alors de l’extérieur, dans le schéma que l’autre lui impose. D’où le titre : des masques blancs sur une peau noire, une aliénation qui passe par la langue, le désir, l’idéal de soi.
Dans Les Damnés de la terre, l’analyse devient politique. Le monde colonial est un monde « coupé en deux », deux zones séparées par une frontière que la violence tient. Fanon soutient que la décolonisation est nécessairement violente, parce que l’ordre colonial l’est de part en part — thèse la plus contestée de l’œuvre. Mais son dernier avertissement vise ses propres camps : après l’indépendance, une bourgeoisie nationale peut reprendre la place du colon sans rien changer aux structures.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Aliénation coloniale
Une dépossession qui atteint le rapport à soi : le colonisé intériorise l’échelle de valeurs du colon, jusque dans son usage de la langue et le choix de ses désirs.
Fanon la décrit en psychiatre — ses patients sont des deux camps, colonisés torturés et tortionnaires français —, ce qui rend son témoignage clinique et non seulement polémique.
Le monde coupé en deux
La ville du colon, éclairée et bâtie ; la ville du colonisé, accroupie et affamée. Entre elles, non pas une frontière économique mais une ligne tenue par la caserne et le poste de police.
Le concept explique pourquoi Fanon refuse d’analyser la colonie avec les catégories de la lutte des classes européenne : ici, « on est riche parce que blanc ».
Sociogénie
Contre l’ontogenèse (l’histoire individuelle) et la phylogenèse, Fanon propose un troisième niveau : les troubles qu’il observe ne s’expliquent ni par la biographie ni par l’espèce, mais par une situation sociale déterminée.
C’est une critique interne de la psychanalyse : le complexe n’est pas dans la famille, il est dans la colonie.
Ses apports
- L’aliénation coloniale décrite du dedans, par un psychiatre.
- Le monde colonial comme monde « coupé en deux », maintenu par la violence.
- La critique de la négritude et des élites nationales après l’indépendance.
Citations, et ce qu'elles disent
« Le Noir n’est pas un homme. […] Le Noir est un homme noir. »
Formule paradoxale à déplier avec soin : Fanon ne décrit pas une nature, il décrit ce que le regard colonial produit. L’universel « homme » est refusé au colonisé, qui se voit assigné à une particularité dont il ne peut pas sortir. À employer sur autrui et sur l’universel.
« Le colonialisme n’est pas une machine à penser […] il est la violence à l’état de nature. »
Le fondement de sa thèse la plus contestée : si l’ordre colonial ne repose que sur la force, il ne cédera qu’à la force. L’argument doit être présenté avec sa discussion — c’est ce qui fait la valeur d’une copie : exposer une thèse forte, indiquer précisément où elle est attaquable, et pourquoi elle tient malgré tout sur son terrain.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
La thèse de la violence libératrice est l’objet du désaccord principal. Arendt, dans Sur la violence, l’attaque frontalement : la violence peut détruire un pouvoir, elle n’en fabrique jamais, et l’espérer purificatrice est une illusion coûteuse. D’autres notent que la préface de Sartre a durci le propos de Fanon au point de le déformer, et qu’on lui reproche depuis des phrases qui ne sont pas les siennes. On lui objecte enfin une généralisation de l’expérience antillaise et algérienne à toute situation coloniale.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Frantz Fanon — Les deux grands livres, la question de la violence et la réception contemporaine.
- SEP — Colonialism — Comment la philosophie européenne a justifié la colonisation — le contexte que Fanon retourne.