Aller au contenu
Philosophie · Anthropologie du religieux

René Girard

1923-2015 — œuvre majeure : La Violence et le Sacré

Nous ne désirons pas spontanément : nous désirons ce que l’autre désire — et de là vient la violence.

Contre qui il pense

Théoricien de la littérature avant d’être anthropologue, Girard bâtit sa thèse en lisant Cervantès, Stendhal, Proust et Dostoïevski, chez qui il trouve toujours la même structure. Il écrit contre l’illusion romantique d’un désir spontané, propre à chacun, expression de sa singularité. Il conteste aussi Freud — pour lui, le complexe d’Œdipe est un cas particulier de la rivalité mimétique, et non l’inverse — et le structuralisme, qui décrit des systèmes de différences sans expliquer d’où ils viennent.

La thèse

Le schéma habituel du désir est linéaire : un sujet, un objet. Girard le remplace par un triangle : entre moi et l’objet, il y a toujours un médiateur — quelqu’un dont le désir m’a désigné cet objet comme désirable. Don Quichotte désire ce qu’Amadis désirait ; l’enfant veut le jouet que l’autre enfant tient. Le désir est emprunté, et l’objet n’est souvent qu’un prétexte.

De là vient la violence. Si le modèle est proche, il devient rival : nous voulons la même chose parce que nous nous imitons, et plus nous nous opposons, plus nous nous ressemblons. La rivalité est contagieuse ; elle gagne le groupe et efface les différences — c’est la crise mimétique. Elle ne s’arrête que par un mécanisme : tous reportent unanimement leur violence sur une victime unique, arbitraire, qu’on tue ou qu’on chasse. La paix revient, la victime paraît en être la cause, et se trouve donc sacralisée — pour Girard, c’est l’origine du religieux archaïque, et les Évangiles sont le texte qui dévoile ce mécanisme en prenant le parti de l’innocent.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Désir mimétique

Le désir est imité, non spontané. Ce n’est pas de l’imitation consciente ni du conformisme : le sujet ignore qu’il copie, et croit d’autant plus à son originalité qu’il désire comme son modèle.

Corollaire commercial : toute la publicité fonctionne là-dessus — elle ne vante pas l’objet, elle montre quelqu’un qui le désire.

Crise mimétique

La rivalité se propage et produit une indifférenciation : les antagonistes deviennent des doubles, et la société perd les distinctions qui l’ordonnaient.

Les mythes en gardent la trace sous forme de peste, de sécheresse, de frères ennemis — Étéocle et Polynice, Romulus et Rémus.

Bouc émissaire

La violence de tous contre tous se transforme en violence de tous contre un. La victime est choisie pour un signe quelconque — étrangeté, infirmité, statut — et l’unanimité contre elle rétablit la paix.

Le mécanisme n’est efficace qu’à condition d’être méconnu : ceux qui lisent leur bouc émissaire comme tel ne peuvent plus y croire.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961

« L’homme désire toujours selon le désir de l’autre. »

La thèse en une phrase, et la meilleure entrée en matière sur le désir. Elle ruine l’opposition scolaire entre désir naturel et désir artificiel : chez Girard, tout désir passe par autrui — ce qui explique pourquoi il ne se satisfait jamais de l’objet obtenu.

d’après La Violence et le Sacré, 1972

« Le sacrifice est une violence sans risque de vengeance. »

La clé de sa théorie du rite : le sacrifice détourne la violence vers une victime que personne ne vengera — un animal, un étranger, un condamné. La société décharge ainsi sa tension sans déclencher la spirale. Utile sur la religion et sur la justice : le système pénal fait, selon lui, la même chose en la rationalisant.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

L’objection la plus sérieuse est méthodologique, et de type poppérien : la théorie explique tout, y compris ce qui semble la contredire — un mythe où la victime est coupable confirme la méconnaissance, un mythe où elle est innocente confirme le dévoilement. Rien ne pourrait la réfuter, ce qui affaiblit sa prétention scientifique. Les anthropologues contestent par ailleurs l’universalité du bouc émissaire, tirée d’un corpus choisi. Et beaucoup de lecteurs voient dans la conclusion — les Évangiles seuls révèlent le mécanisme — une apologétique chrétienne présentée comme un résultat d’enquête.

S'en servir dans un devoir. Girard est la référence la plus efficace sur le désir : « désirons-nous ce qui nous manque ? », « le désir est-il propre à chacun ? ». Il fait un excellent deuxième temps après Platon (le désir comme manque) et Spinoza (le désir comme puissance) : chez lui, le désir n’est ni manque ni puissance, il est imitation. Sur la religion et sur la violence, mentionne l’objection d’irréfutabilité — c’est ce qui montrera que tu l’as lu.
Le contresens à éviter : Confondre le désir mimétique avec la mode ou le suivisme. Girard décrit un mécanisme inconscient, et son paradoxe est précisément que plus on se croit original, plus on imite. Second contresens : croire que le bouc émissaire désigne, chez lui, une simple injustice à dénoncer. C’est un mécanisme fondateur, qui produit réellement de la paix sociale — c’est ce qui le rend redoutable.

Notions liées

le désirla religionla justiceautruila liberté

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

← Tous les auteurs