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Philosophie · Interactionnisme, sociologie

Erving Goffman

1922-1982 — œuvre majeure : La Mise en scène de la vie quotidienne

La vie sociale est une scène : chacun y tient un rôle, et le moi est l’effet de la représentation, non sa cause.

Contre qui il pense

Goffman travaille à un moment où la sociologie américaine est dominée par le structuro-fonctionnalisme de Talcott Parsons : de grands systèmes, des rôles assignés, et l’acteur concret nulle part. Il défend l’inverse — l’interaction face-à-face a ses lois propres, irréductibles aux institutions, et mérite d’être étudiée pour elle-même. Il s’oppose tout autant au réductionnisme psychologique : ce qui se passe entre deux personnes n’est pas dans leurs têtes, c’est entre elles.

La thèse

Toute rencontre engage une définition de la situation, et chacun y travaille : nous nous présentons, nous gérons les impressions que nous produisons, nous jouons. Goffman file la métaphore théâtrale sans jamais la traiter comme une simple image : il y a une scène, où l’on tient son rôle devant le public, et des coulisses, où l’on se relâche — le serveur en salle et le même serveur en cuisine ne sont pas deux hommes, ce sont deux régions.

L’enjeu de ce travail est la face : la valeur sociale qu’on revendique dans un échange. Les rites de l’interaction — saluer, s’excuser, détourner les yeux — servent tous à protéger la face, la sienne et celle d’autrui. Conséquence radicale : le moi n’est pas une substance qui se manifesterait dans les rôles ; c’est un effet produit par la scène, un résultat, non une origine.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Scène et coulisses

La scène est la région où l’on tient son rôle devant un public ; les coulisses, celle où l’on prépare, se contredit, se repose. La vie sociale est faite du contrôle des frontières entre les deux.

Le concept a connu une seconde vie avec les réseaux sociaux — mais on y perd justement la coulisse, ce qui est tout le problème.

Institution totale

Asile, prison, caserne, couvent, internat : des lieux où l’on dort, travaille et se distrait au même endroit, sous une même autorité. Ils procèdent par mortification — dépouillement des objets, du nom, de l’intimité — pour refaire le moi.

Goffman y observe aussi les adaptations secondaires : les mille ruses par lesquelles le reclus reconquiert un peu de lui-même.

Stigmate

Un attribut n’est jamais disgracieux en soi : le stigmate est une relation entre un trait et le regard social qui le disqualifie. D’où sa distinction décisive entre le discrédité (le trait est visible : il faut gérer la tension) et le discréditable (il est dissimulable : il faut gérer l’information).

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

La Mise en scène de la vie quotidienne, 1959

« Le moi n’est pas […] la cause de la représentation, il en est le produit. »

La thèse la plus forte du livre, et celle qu’on oublie en n’en retenant que la métaphore théâtrale. Il n’y a pas d’acteur vrai derrière le rôle : le personnage tenu produit l’individu qu’on croit exprimer. À confronter à Sartre (le garçon de café qui « joue à être » garçon de café) : même scène, conclusions opposées.

Stigmate, 1963

« L’individu passe d’une personne complète et ordinaire à un individu entaché. »

Décrit le basculement, souvent instantané, que produit la révélation d’un trait disqualifiant — maladie, condamnation, handicap, origine. Ce qui change n’est pas la personne mais le regard, et par lui toute l’identité disponible. Référence solide sur autrui et sur la justice.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

L’objection principale vient de la sociologie critique : à force de regarder le face-à-face, Goffman ne voit plus les rapports de force qui décident de qui joue quel rôle. Bourdieu le lui reproche implicitement — la scène est déjà distribuée, et tout le monde n’a pas les mêmes cartes. On lui objecte aussi une méthode difficile à contrôler : des observations brillantes, peu de protocole, un art de l’exemple qui persuade sans démontrer. Enfin, la métaphore théâtrale suggère un calcul cynique, alors que Goffman décrit surtout des ajustements irréfléchis.

S'en servir dans un devoir. Goffman sert sur autrui (« suis-je ce que les autres voient ? »), sur la liberté et sur l’identité personnelle. Le mouvement le plus efficace : ouvrir avec le garçon de café de Sartre, qui y voit une mauvaise foi et donc une liberté fuyante, puis opposer Goffman — si le moi est produit par la scène, il n’y a pas de moi authentique à trahir. Deux thèses incompatibles et toutes deux défendables : c’est la définition d’un bon problème.
Le contresens à éviter : En tirer que « tout le monde ment ». Goffman ne dénonce pas l’hypocrisie : jouer un rôle n’est pas tromper, c’est la condition ordinaire de toute rencontre, et le rite qui protège la face est un devoir moral, pas une ruse. Second contresens : citer la « présentation de soi » pour parler d’Instagram sans rien préciser. La théorie n’est intéressante que si tu montres le mécanisme — quelle scène, quel public, quelle coulisse, quelle face à sauver.

Notions liées

autruila consciencela libertéle devoir

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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