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Philosophie · Théorie critique, éthique de la discussion

Jürgen Habermas

né en 1929 — œuvre majeure : Théorie de l’agir communicationnel

Le langage vise l’entente : la raison n’est pas seulement un calcul, c’est le pouvoir de se mettre d’accord par arguments.

Contre qui il pense

Héritier de l’École de Francfort, Habermas refuse pourtant son désespoir : Adorno et Horkheimer avaient conclu que la raison des Lumières s’était retournée en pure domination technique. Il leur répond qu’ils n’ont vu qu’une raison, celle qui calcule, et manqué l’autre, celle qui s’entend. Il combat par ailleurs le relativisme postmoderne — le débat célèbre avec Foucault puis Lyotard : si tout discours n’est qu’un effet de pouvoir, la critique perd le sol sur lequel elle se tient.

La thèse

Il y a deux manières d’user du langage. Dans l’agir stratégique, je traite autrui comme un moyen : je le persuade, le manipule, l’achète. Dans l’agir communicationnel, je cherche à m’entendre avec lui, et je ne dispose pour cela que de la force du meilleur argument. Or la seconde est première : chaque fois que je parle sérieusement, je prétends implicitement dire le vrai, être sincère et être en droit — et je m’expose à ce qu’on me demande de le justifier.

De cette structure du langage sort une norme morale et politique. Une règle n’est juste que si tous ceux qu’elle concerne pouvaient l’accepter au terme d’une discussion libre, où ne comptent ni l’argent, ni le nombre, ni le rang. C’est la version dialogique de l’impératif catégorique : Kant demandait à chacun d’universaliser en pensée, Habermas exige qu’on le fasse ensemble. La légitimité démocratique ne vient donc pas du vote seul, mais de la délibération qui le précède.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Espace public

Un lieu inédit né aux XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles : cafés, salons, journaux, où des particuliers débattent des affaires communes par la raison plutôt que par le rang. Il oblige l’autorité à se justifier.

Habermas en décrit aussitôt la dégradation : avec les médias de masse et la publicité, le citoyen qui débattait devient un consommateur qu’on sonde. L’espace public est refeudalisé — on y met en scène un prestige au lieu d’y échanger des raisons.

Situation idéale de parole

Une fiction méthodique : une discussion où chacun peut prendre la parole, où nul n’est contraint, et où seul compte l’argument. Elle n’existe nulle part.

Elle n’en est pas moins présupposée chaque fois qu’on argumente sérieusement — et c’est de cet écart entre ce que nous supposons et ce que nous faisons que la critique tire sa force.

Colonisation du monde vécu

Le monde vécu est le fond d’évidences partagées où l’on se comprend sans avoir à s’expliquer. Les systèmes — l’économie et l’administration — fonctionnent par l’argent et le pouvoir, sans discussion.

La pathologie moderne, c’est que les seconds envahissent le premier : la famille, l’école, le soin se mettent à parler la langue de la rentabilité et de la procédure.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Morale et communication, 1983

« Est valide toute norme à laquelle tous ceux qui sont concernés pourraient donner leur assentiment en tant que participants à une discussion pratique. »

Le principe de l’éthique de la discussion. Retiens deux mots : tous les concernés — pas la majorité, ni les présents — et pourraient — il s’agit d’un test contrefactuel, non d’un référendum. C’est ce qui permet de critiquer une loi votée régulièrement.

formule récurrente, notamment dans la Théorie de l’agir communicationnel

« La force sans force du meilleur argument. »

L’oxymore dit tout : un argument contraint sans violence, il oblige sans forcer. C’est la définition même d’une autorité rationnelle — et l’exact opposé de la persuasion publicitaire ou du rapport de force. Très efficace sur les sujets « la vérité s’impose-t-elle ? » ou « peut-on convaincre sans manipuler ? ».

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

L’objection la plus forte est foucaldienne : la situation idéale de parole suppose des participants égaux, or l’inégalité commence dans la langue elle-même — qui parle bien, qui a le droit de parler, qui est cru. Le dispositif neutralise donc mal le pouvoir qu’il prétend écarter. On lui reproche aussi un formalisme : la procédure dit comment discuter, jamais ce qui est bon, et la discussion peut n’aboutir à rien. Enfin, son espace public bourgeois a été montré comme exclusif par principe — femmes et classes populaires en étaient tenues dehors (Nancy Fraser).

S'en servir dans un devoir. Habermas sert sur la raison, la vérité, le langage et l’État. Sur « la démocratie se réduit-elle au vote ? », il donne une troisième partie nette : compter les voix n’est pas délibérer. Il est aussi la réponse à Foucault et à Nietzsche, ce qui en fait la pièce idéale d’un III après un II relativiste — pense simplement à la lui laisser discuter, pas à conclure par lui d’autorité.
Le contresens à éviter : Croire qu’il attend un consensus réel et paisible. Habermas décrit un présupposé de toute argumentation, pas un état de la société ; il sait que la discussion réelle est traversée de rapports de force, et c’est précisément pour pouvoir les nommer qu’il maintient l’idéal. Second contresens : le confondre avec l’École de Francfort dont il vient — Adorno tenait la raison pour perdue, lui non.

Notions liées

la raisonl’Étatla véritéle langagela justice

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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