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Philosophie · Éthique de la technique

Hans Jonas

1903-1993 — œuvre majeure : Le Principe Responsabilité

Toutes nos morales sont périmées : elles supposent que nos actes n’engagent ni la planète ni l’avenir lointain.

Contre qui il pense

Élève de Heidegger et de Bultmann, ami de toujours de Hannah Arendt, Jonas quitte l’Allemagne en 1933, s’engage dans la Brigade juive de l’armée britannique et revient en Allemagne en soldat ; sa mère est morte à Auschwitz. Il publie Le Principe Responsabilité en 1979, à soixante-seize ans. Le livre se vend à des centaines de milliers d’exemplaires, fait de lui le philosophe de référence de l’écologie naissante et fournit la base intellectuelle du principe de précaution. Il écrit contre l’utopisme — celui de Bloch nommément —, et contre toute la tradition morale qu’il tient pour dépassée.

La thèse

Le point de départ est un constat, et il est difficile à réfuter. Toutes les éthiques héritées — grecque, chrétienne, kantienne, utilitariste — reposent sur trois hypothèses tacites : la condition humaine est stable, la nature étant un cadre immense qu’on ne peut pas abîmer durablement ; le bien se détermine dans la proximité (aime ton prochain, ne mens pas à ton interlocuteur) ; les conséquences de nos actes sont limitées dans le temps et l’espace. La technique moderne a détruit les trois.

Il faut donc une éthique nouvelle, à la mesure d’un pouvoir devenu planétaire et irréversible. Son impératif ne porte plus sur la cohérence de ma maxime mais sur la permanence d’une vie humaine authentique sur terre. Deux conséquences le distinguent : nous avons des obligations envers des êtres qui n’existent pas encore et qui ne pourront rien nous rendre — la réciprocité disparaît ; et, dans l’incertitude, il faut donner plus de poids au pronostic de malheur qu’à celui de salut, parce que l’enjeu est cette fois non rattrapable.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Impératif de responsabilité

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. »

Noter la différence avec Kant : l’impératif catégorique teste la cohérence logique d’une maxime universalisée ; celui de Jonas porte sur les effets réels à long terme. On passe d’une éthique de l’intention à une éthique du pouvoir.

Heuristique de la peur

Nous ne savons pas ce qu’est l’homme, mais nous savons ce que sa disparition ou sa dénaturation aurait d’intolérable. La représentation du pire nous enseigne donc ce qu’il fallait protéger.

Ce n’est pas un appel à la panique : c’est une méthode de connaissance, faute d’avoir un savoir positif du bien.

Responsabilité non réciproque

Le modèle n’est ni le contrat ni l’échange, mais le rapport du parent au nourrisson : une obligation totale envers un être qui ne l’a pas demandée et ne peut rien rendre.

C’est ce qui permet d’étendre le devoir aux générations futures, que nulle réciprocité ne relie à nous.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Le Principe Responsabilité, 1979

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. »

Le nouvel impératif, calqué formellement sur Kant pour mieux marquer l’écart. Il s’adresse d’ailleurs moins à l’individu qu’à la politique publique : c’est de la décision collective qu’il s’agit. Référence de premier plan sur la technique, le devoir et la nature.

Le Principe Responsabilité, 1979

« Il faut prêter plus d’attention à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur. »

Justification philosophique du principe de précaution, et argument précis : ce n’est pas du pessimisme, c’est une asymétrie des enjeux. Un gain manqué se rattrape, une catastrophe irréversible ne se rattrape pas. Excellent pour discuter « faut-il freiner le progrès technique ? » sans tomber dans la technophobie.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

L’objection principale vise l’heuristique de la peur : gouverner par la représentation du pire, c’est se condamner à l’immobilité, et donner le pouvoir à ceux qui savent effrayer. Jonas lui-même envisage, dans un passage très discuté, qu’une tyrannie bienveillante puisse être préférable à une démocratie incapable de penser à long terme — ce qui inquiète à juste titre ses lecteurs. Habermas et Apel objectent qu’une éthique doit être fondée par la discussion et non déduite d’une métaphysique de la nature. Et l’on demande enfin comment des êtres non encore existants peuvent être titulaires de droits.

S'en servir dans un devoir. Jonas est la meilleure référence contemporaine sur la technique : « le progrès technique doit-il être limité ? », « sommes-nous responsables de l’avenir ? », « la nature a-t-elle des droits ? ». Il fait une troisième partie remarquable après Descartes (maîtres et possesseurs de la nature) et Heidegger : là où Heidegger diagnostique sans prescrire, Jonas propose une norme applicable — et c’est elle qu’on retrouve dans le droit de l’environnement.
Le contresens à éviter : Le confondre avec un écologisme de sentiment. Jonas argumente à partir d’une ontologie — l’être vaut mieux que le néant — et son livre est aride, pas lyrique. Second contresens : croire que le principe de précaution ordonne de ne rien faire. Il ordonne de prendre en compte le pire scénario dans la délibération, ce qui n’est pas la même chose qu’un veto.

Notions liées

la techniquele devoirla naturela libertéle temps

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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