Edmund Husserl
1859-1938 — œuvre majeure : Méditations cartésiennes
Toute conscience est conscience de quelque chose : elle n’est pas un lieu fermé, elle est un rapport au monde.
Contre qui il pense
Mathématicien de formation, Husserl part en guerre contre le psychologisme : l’idée que les lois de la logique ne seraient que des lois de fonctionnement de notre cerveau. Si c’était vrai, « deux et deux font quatre » ne serait qu’une habitude mentale, et la vérité deviendrait une affaire de statistique. Il attaque plus largement le naturalisme, qui traite la conscience comme un objet parmi les objets. À la fin de sa vie, exclu de l’université par les lois raciales nazies, il diagnostique dans La Crise des sciences européennes une science devenue si efficace qu’elle a oublié le monde d’où elle vient.
La thèse
Le mot d’ordre est simple : retour aux choses mêmes. Non pas aux choses en soi, mais aux phénomènes — à ce qui se donne, tel qu’il se donne. Pour cela il faut d’abord suspendre une croyance si constante qu’on ne la voit plus : celle en l’existence du monde. C’est l’épochè : non pas douter comme Descartes, mais mettre entre parenthèses, pour décrire ce qui reste — l’apparaître.
Ce qu’on découvre alors est la structure fondamentale de la conscience : l’intentionnalité. Toute conscience est conscience de quelque chose. Il n’y a pas d’abord un esprit fermé qui se demanderait ensuite comment atteindre l’extérieur : percevoir, c’est déjà être dehors, auprès de la chose. Le faux problème de la connaissance — comment sortir de moi ? — s’en trouve dissous. Et sous les constructions de la science, Husserl retrouve un sol oublié : le monde de la vie, celui où le soleil se lève encore, et sans lequel aucune mesure n’aurait de sens.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Intentionnalité
Rien à voir avec l’intention au sens de la volonté. Le mot désigne le fait que tout vécu vise un objet : je ne vois pas, je vois cet arbre ; je ne crains pas, je crains quelque chose.
Conséquence : la conscience n’a pas de contenu propre qu’il faudrait comparer au monde. Elle est ce rapport.
Épochè et réduction
Suspendre l’attitude naturelle — cette conviction permanente que le monde est là — non pour la nier, mais pour la rendre visible en tant que conviction.
Ce qui reste après la suspension n’est pas moins que le monde : c’est le monde tel qu’il se donne, avec ses manières d’apparaître, que l’attitude naturelle rend invisibles.
Monde de la vie (Lebenswelt)
Le monde de l’expérience commune, avec ses couleurs, ses proximités, son haut et son bas — celui que la science remplace par un univers de grandeurs mesurables.
La thèse tardive de Husserl : cette substitution est légitime comme méthode, catastrophique comme oubli. La science tire son sens d’un sol qu’elle ne peut pas produire.
Ses apports
- L’intentionnalité : la conscience n’a pas d’intérieur, elle vise.
- La réduction phénoménologique : suspendre la croyance au monde pour décrire comment il nous apparaît.
- Le monde de la vie, que les sciences oublient et présupposent.
Citations, et ce qu'elles disent
« Retour aux choses mêmes ! »
Programme entier en trois mots. « Les choses mêmes » ne sont ni les objets physiques ni les représentations : ce sont les phénomènes, ce qui se montre. Le mot d’ordre vise les constructions théoriques qu’on plaque sur l’expérience avant de l’avoir décrite — c’est un appel à la description contre l’explication hâtive.
« Toute conscience est conscience de quelque chose. »
La formule à retenir sur la conscience. Elle supprime l’image du théâtre intérieur où défileraient des images du monde : il n’y a pas de spectacle intérieur, il y a une visée. Sartre en tirera son coup de force — la conscience est « un rien », une pure transparence tournée vers le dehors.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
Heidegger, son assistant, rompt avec lui : le Dasein n’est pas d’abord une conscience qui contemple, il est un existant affairé, jeté dans un monde d’outils — la description husserlienne reste prisonnière du sujet cartésien qu’elle prétendait quitter. Merleau-Ponty objecte que la réduction complète est impossible, et que « le plus grand enseignement de la réduction est l’impossibilité d’une réduction complète » : nous sommes trop engagés dans le monde pour le mettre entièrement entre parenthèses. Reste enfin le problème d’autrui : la conscience transcendantale de Husserl risque le solipsisme, et sa solution — l’autre saisi par analogie avec mon propre corps — a convaincu peu de lecteurs.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Edmund Husserl — Intentionnalité, réduction, monde de la vie : l’ensemble du parcours.
- SEP — Phenomenology — Ce qu’il fonde, et ce que Heidegger, Sartre et Merleau-Ponty en font.