Machiavel
1469-1527 — œuvre majeure : Le Prince
La politique a sa logique propre, distincte de la morale : le prince doit savoir, au besoin, « n'être pas bon ».
Contre qui il pense
Machiavel a été pendant quatorze ans secrétaire de la République de Florence, chargé des missions diplomatiques. La ville tombe, il est arrêté, torturé, exilé dans une petite propriété de campagne. C'est là qu'il écrit Le Prince (1513) — un livre dédié aux Médicis, qui vient d'un homme qui cherche à rentrer en grâce, et qui décrit le pouvoir tel qu'il l'a pratiqué, non tel que les traités le rêvaient.
La thèse
Toute la tradition politique, d'Aristote aux miroirs des princes chrétiens, demandait comment le souverain doit être vertueux. Machiavel opère une rupture : il ne demande plus ce qui devrait être, mais ce qui est. « Il y a si loin de la façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se perdre qu'à se conserver. »
La conclusion est célèbre et souvent mal citée. Le prince doit paraître vertueux — la réputation est un instrument majeur — mais savoir ne pas l'être quand la conservation de l'État l'exige. Il lui faut à la fois la virtù, l'énergie qui saisit les occasions, et la lucidité sur la fortuna, cette part de hasard qui gouverne la moitié de nos affaires.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Virtù
À ne surtout pas traduire par « vertu ». La virtù machiavélienne est l'énergie, l'habileté, la capacité de décider vite et de saisir l'occasion — une qualité d'homme d'action, non de moraliste.
Elle s'oppose à la fortuna comme la maîtrise s'oppose au hasard.
Fortuna
La part d'imprévu. Machiavel l'estime à environ la moitié de nos actions — l'autre moitié nous revient.
Il la compare à un fleuve en crue : on ne l'empêche pas, mais on construit des digues quand le temps est calme. La prévoyance est donc ce qui reste à l'homme d'État.
Raison d'État
L'idée — que Machiavel n'a pas nommée ainsi mais qu'il fonde — selon laquelle la conservation de l'État peut justifier des actes que la morale ordinaire condamne.
C'est de là que naîtra la longue question, toujours ouverte : la politique obéit-elle à la même morale que les individus ?
Ses apports
- La séparation de la politique et de la morale.
- La ruse (le renard) et la force (le lion).
- L'efficacité comme critère de l'action politique.
Citations, et ce qu'elles disent
« Il est beaucoup plus sûr d'être craint que d'être aimé, si l'on doit manquer de l'un des deux. »
La restriction finale est presque toujours coupée, et elle change tout : Machiavel écrit qu'il vaudrait mieux être les deux à la fois, et qu'il faut choisir seulement si l'on ne peut pas. Il ajoute aussitôt que le prince doit éviter d'être haï — la crainte est utile, la haine est mortelle. Citer la phrase entière fait immédiatement la différence.
« Le lion ne se défend pas des filets, le renard ne se défend pas des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. »
Image de la double compétence du gouvernant : la force et la ruse, aucune ne suffisant seule. Machiavel emprunte la comparaison à Cicéron — qui la condamnait. Il retourne donc contre lui l'autorité morale de la tradition, ce qui est très caractéristique de sa méthode.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
L'objection immédiate est morale : séparer la politique de l'éthique ouvre la porte à tout. Kant tient la position exactement inverse — une maxime politique qui ne peut pas être rendue publique est par là même injuste. Rousseau, lui, propose une lecture inattendue : Le Prince serait le livre d'un républicain qui, en dévoilant les procédés des tyrans, arme les peuples contre eux. Enfin, on peut objecter que Machiavel décrit surtout des situations de crise — un pouvoir à conquérir ou à sauver — et non le gouvernement ordinaire.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Niccolò Machiavelli — Le Prince, les Discours, et la question de savoir ce qu’il pensait vraiment.
- SEP — Political Realism in International Relations — Sa postérité : la raison d’État de Thucydide à aujourd’hui.