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Philosophie · École de Francfort, freudo-marxisme

Herbert Marcuse

1898-1979 — œuvre majeure : L’Homme unidimensionnel

Le système ne réprime plus la révolte : il fait en sorte qu’on n’en ait plus l’idée.

Contre qui il pense

Membre de l’École de Francfort exilé aux États-Unis, Marcuse pose frontalement la question qui hante tout le marxisme occidental : si le capitalisme est si aliénant, pourquoi les ouvriers ne se révoltent-ils pas ? Sa réponse, en 1964, croise trois sources — Marx (l’aliénation du jeune Marx), Freud (les pulsions, le refoulement) et sa formation hégélienne. Il écrit contre le marxisme orthodoxe qui attend la classe ouvrière, et contre l’optimisme de la société d’abondance qui se croit libre parce qu’elle est confortable.

La thèse

La société industrielle avancée a supprimé la seconde dimension — celle qui permet de penser autre chose, de critiquer, de dire non. Il ne reste que l’adhésion, si complète qu’elle ne se sent plus comme adhésion. Le mécanisme n’est pas la répression mais l’intégration : le système crée des besoins, les satisfait, et fait ainsi coïncider le désir de l’individu avec la reproduction de l’ordre.

D’où la notion de faux besoins : consommer, posséder, se distraire selon des désirs qu’on n’a pas formés soi-même. L’ouvrier qui peut acheter une voiture et un téléviseur se croit libre et n’a plus de raison de se révolter — « les gens se reconnaissent dans leurs marchandises ». Marcuse ajoute un tour de vis avec la désublimation répressive : la libération sexuelle et le relâchement des mœurs, qu’on croit émancipateurs, achètent en réalité la paix sociale en détournant l’énergie qui aurait pu être critique.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Unidimensionnalité

La perte de la distance entre ce qui est et ce qui pourrait être. Une société unidimensionnelle n’interdit pas la critique : elle l’absorbe, la commercialise, en fait un produit parmi d’autres.

Signe clinique : « il n’y a pas d’alternative » cesse d’être une thèse pour devenir un réflexe.

Faux besoins

Des besoins imposés de l’extérieur et vécus comme les plus intimes. Le critère de Marcuse est délicat et il le sait : seul l’individu libéré pourrait dire lesquels de ses besoins sont vrais — or c’est précisément ce qu’on ne peut pas faire du dedans.

D’où le reproche d’arrogance qu’on lui fait constamment : qui décide de ce qui est un faux besoin ?

Désublimation répressive

La sublimation freudienne détourne l’énergie pulsionnelle vers la culture et la création. La désublimation la relâche — mais sous une forme marchandisée et superficielle.

Le résultat n’est pas plus de liberté : on lâche du lest sur les pulsions pour verrouiller le reste. Une permissivité qui pacifie.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

L’Homme unidimensionnel, 1964

« Les gens se reconnaissent dans leurs marchandises ; ils trouvent leur âme dans leur automobile, leur chaîne haute-fidélité, leur maison à étages, leur équipement de cuisine. »

Le cœur de la thèse : l’aliénation a cessé d’être douloureuse, elle est devenue désirée. C’est ce qui la rend presque impossible à combattre — on ne libère pas quelqu’un qui se sent libre. Référence excellente sur le bonheur, le désir et la liberté.

L’Homme unidimensionnel, 1964

« La libre élection des maîtres n’abolit ni les maîtres ni les esclaves. »

Attaque directe contre la définition électorale de la liberté politique. L’argument mérite discussion plutôt qu’approbation — c’est justement ce qui en fait une bonne référence de dissertation sur « la démocratie garantit-elle la liberté ? ». Popper et Habermas fournissent la réponse.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

Le problème est le critère : distinguer vrais et faux besoins suppose un point de vue extérieur à la société — d’où l’accusation d’élitisme, et la question de savoir qui aurait autorité pour trancher. Sa tolérance répressive, où il justifie de refuser la parole aux positions réactionnaires, a été vivement contestée, y compris à gauche. On lui objecte enfin son pessimisme empirique : écrit en 1964, le livre déclare la révolte impossible quatre ans avant 1968 — dont il deviendra l’icône, à sa propre surprise.

S'en servir dans un devoir. Marcuse est très efficace sur le désir (« nos désirs sont-ils les nôtres ? »), la liberté et le bonheur. Il permet une deuxième partie forte contre une conception libérale du choix : je choisis, mais qui a fabriqué ce parmi quoi je choisis ? Le trio efficace : Mill (l’individu souverain), Marcuse (une souveraineté fabriquée), Habermas ou Sen (retrouver un critère sans surplomb).
Le contresens à éviter : Le réduire à « la société de consommation nous manipule ». La thèse est plus fine et plus dérangeante : le système ne trompe personne, il satisfait réellement les besoins qu’il a produits, et c’est cette satisfaction qui ferme l’horizon. Second contresens : croire qu’il condamne la libération sexuelle. Il analyse une permissivité encadrée et marchande, ce qui est autre chose.

Notions liées

la libertéle désirle travailla techniquele bonheur

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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