Montesquieu
1689-1755 — œuvre majeure : De l’esprit des lois
Pour que le pouvoir ne soit pas abusé, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir.
Contre qui il pense
Président à mortier au parlement de Bordeaux, Montesquieu écrit sous la monarchie absolue et publie De l’esprit des lois anonymement à Genève — le livre sera mis à l’Index. Il vise le despotisme, qu’il tient pour la corruption de tout régime, et l’idée qu’un bon gouvernement serait le même partout. Il conteste aussi Hobbes : l’état de nature n’est pas une guerre de tous contre tous, mais un état de crainte où l’homme fuit plutôt qu’il n’attaque.
La thèse
Les lois ne tombent pas du ciel de la raison : elles ont un esprit, c’est-à-dire des rapports nécessaires avec le climat, l’étendue du territoire, la religion, le commerce, les mœurs. Comparer les législations, c’est donc faire de la science sociale avant la lettre — Durkheim verra en lui un fondateur.
Mais cette relativité n’est pas un relativisme : une chose vaut partout, la liberté, et elle a une condition mécanique. Le pouvoir, par nature, va jusqu’où il rencontre des limites ; il faut donc l’arrêter par du pouvoir. De là la distinction du législatif, de l’exécutif et du judiciaire, non comme trois organes séparés mais comme trois puissances qui se freinent. La liberté politique n’est pas de faire ce qu’on veut : c’est de n’être pas contraint de faire ce que la loi n’oblige pas.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Séparation des pouvoirs
Le mot « séparation » est trompeur : Montesquieu décrit une distribution et une combinaison — chaque puissance doit pouvoir empêcher les autres, ce qui suppose qu’elles se rencontrent.
Le modèle qu’il croit décrire est la constitution anglaise ; les historiens le jugent en partie idéalisé. Il n’en a pas moins fondé le constitutionnalisme moderne.
Nature et principe d’un gouvernement
La nature, c’est sa structure : qui détient le pouvoir (république, monarchie, despotisme). Le principe, c’est la passion qui le fait tenir : la vertu dans la république, l’honneur dans la monarchie, la crainte dans le despotisme.
Conséquence : un régime meurt quand son principe se corrompt, non quand ses lois changent.
Esprit des lois
L’ensemble des rapports qu’une législation entretient avec le milieu où elle s’applique : climat, sol, taille du pays, religion, commerce.
C’est le geste inaugural de la sociologie — mais aussi le point le plus daté du livre : la théorie des climats a servi de caution à des hiérarchies de peuples que Montesquieu, par ailleurs, combat.
Ses apports
- La séparation des pouvoirs — exécutif, législatif, judiciaire.
- Les lois dépendent du climat, des mœurs, du commerce : la « théorie des climats ».
- Trois natures de gouvernement, chacune animée par un principe : vertu, honneur, crainte.
Citations, et ce qu'elles disent
« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
Noter « par la disposition des choses » : Montesquieu ne compte ni sur la vertu des gouvernants ni sur la vigilance du peuple, mais sur un agencement institutionnel. C’est un argument de mécanicien, et c’est ce qui le rend imparable en dissertation sur l’État et sur la liberté.
« La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. »
Définition politique de la liberté, à ne pas confondre avec la liberté métaphysique. Elle suppose que la loi protège au lieu d’opprimer, et elle exclut d’emblée l’idée que la liberté consisterait à n’avoir aucune règle. À opposer à Hobbes (la liberté commence où la loi se tait) et à Rousseau (obéir à la loi qu’on s’est prescrite).
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
Rousseau conteste le principe même : la souveraineté ne se divise pas, et fractionner le pouvoir revient à empêcher le peuple d’être souverain. Les historiens du droit remarquent que le modèle anglais décrit n’a jamais existé sous cette forme. Enfin, la théorie des climats est aujourd’hui indéfendable et a nourri des discours coloniaux — il faut le dire, tout en notant que Montesquieu signe le texte antiesclavagiste le plus mordant du siècle, « De l’esclavage des nègres », écrit tout entier en ironie.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Montesquieu — Sa théorie politique et ses ambiguïtés, dont la question de l’esclavage et des climats.
- SEP — Sovereignty — Pour comprendre l’objection de Rousseau : une souveraineté peut-elle se diviser ?