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Philosophie · Herméneutique, phénoménologie

Paul Ricœur

1913-2005 — œuvre majeure : Soi-même comme un autre

On ne se connaît pas directement : il faut passer par les récits, les textes et les œuvres — le détour est la voie la plus courte.

Contre qui il pense

Prisonnier de guerre pendant cinq ans, protestant, longtemps professeur à Nanterre puis à Chicago, Ricœur travaille toute sa vie à réconcilier des traditions qui s’ignorent. Il conteste le cogito immédiat de Descartes et de Husserl : je n’ai pas de saisie directe de moi-même. Mais il refuse tout autant le cogito brisé de Nietzsche, qui liquide le sujet. Sa méthode est la médiation : entre la phénoménologie et le structuralisme, entre l’explication et la compréhension, entre la psychanalyse et la philosophie réflexive.

La thèse

Le sujet ne se connaît pas par introspection. Il n’accède à lui-même qu’en faisant un détour — par les symboles, les récits, les textes, les institutions, les œuvres où il s’est objectivé. C’est le geste herméneutique : le chemin le plus court de soi à soi passe par l’autre. D’où sa formule fameuse : « le symbole donne à penser » — il ne faut ni s’y arrêter ni le dissoudre, mais l’interpréter.

Appliqué à l’identité, cela donne son concept le plus utile. Qu’est-ce qui fait que je suis le même à dix ans d’intervalle, alors que tout a changé ? Ricœur distingue la mêmeté — la permanence d’un caractère, d’un corps — et l’ipséité, le maintien de soi dans la promesse : je réponds de ce que j’ai dit, quoi qu’il advienne de moi. Entre les deux, un opérateur : le récit. Je suis l’histoire que je peux raconter de moi, et qui rend compte des changements sans perdre le fil.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Identité narrative

Ni une substance qui durerait, ni une illusion à dissoudre : une configuration. Le récit ordonne les événements en intrigue et rend la permanence pensable malgré le changement.

Conséquence : je peux me raconter autrement — une identité narrative est révisable, ce qui est tout l’enjeu d’une psychothérapie ou d’une histoire nationale.

École du soupçon

L’expression est de lui : Marx, Nietzsche et Freud partagent un même geste — la conscience est fausse, il faut lire ce qu’elle cache.

Ricœur ne les rejette pas, il les intègre : après eux, l’immédiateté est perdue pour toujours. Mais il ajoute une seconde tâche, une herméneutique de la restauration du sens — soupçonner, puis écouter.

Mêmeté / ipséité

La mêmeté (idem) est ce qui reste identique : traits, habitudes, empreintes digitales. L’ipséité (ipse) est le maintien de soi dans la parole tenue.

La promesse est le cas exemplaire : « je tiendrai » vaut même si je change entièrement — c’est une permanence éthique, non substantielle.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

La Symbolique du mal, 1960

« Le symbole donne à penser. »

Programme de toute son herméneutique, et double refus. Le symbole n’est pas un ornement qu’on pourrait traduire sans reste en concepts ; il n’est pas non plus une profondeur ineffable devant laquelle il faudrait se taire. Il donne — c’est-à-dire qu’il lance le travail de la pensée sans le remplacer.

d’après Soi-même comme un autre, 1990

« Le plus court chemin de soi à soi est la parole d’autrui. »

Résume le détour herméneutique et le titre même du livre. Sur autrui et sur la conscience de soi, la formule permet une troisième partie entre Descartes (je me saisis immédiatement) et Sartre (autrui me vole mon être) : autrui n’est ni superflu ni hostile, il est la condition de mon rapport à moi.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

On lui reproche d’être un philosophe de la conciliation : à force de chercher la médiation entre positions opposées, il neutralise les conflits au lieu de trancher. L’identité narrative a par ailleurs été critiquée sur son point fort : si je suis l’histoire que je raconte, qu’advient-il de ceux qui ne peuvent plus raconter — l’aphasique, le dément ? Ricœur en a tenu compte, mais la difficulté demeure. Certains lecteurs jugent enfin que son christianisme, qu’il tenait soigneusement séparé de son travail philosophique, y transparaît malgré tout.

S'en servir dans un devoir. Ricœur sert sur la conscience (« se connaît-on soi-même ? »), sur le temps, sur autrui et sur la justice. L’identité narrative est un outil rare et très efficace : elle permet de sortir de l’alternative usée entre une identité substantielle et une identité illusoire. Sur la mémoire et l’oubli, ses travaux tardifs donnent des références précises sur le devoir de mémoire — un terrain où les copies manquent souvent d’appui.
Le contresens à éviter : Réduire l’identité narrative à « chacun se raconte ce qu’il veut ». Le récit est chez Ricœur soumis à une exigence de vérité et à la confrontation aux récits des autres — sinon ce serait de la fabulation, précisément ce qu’il distingue. Second contresens : croire qu’il rejette Freud, Marx et Nietzsche. Il les intègre — c’est lui qui leur a donné leur nom collectif.

Notions liées

la consciencele tempsla justiceautruila vérité

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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