Sartre
1905-1980 — œuvre majeure : L'existentialisme est un humanisme
Chez l'homme, l'existence précède l'essence : il n'est rien d'autre que ce qu'il se fait, et en est responsable.
Contre qui il pense
Sartre pense après la guerre, l'Occupation et la Résistance — une époque où chacun a dû choisir sans pouvoir invoquer d'excuse. Il hérite de la phénoménologie allemande et d'un monde où, comme il l'écrit, Dieu n'existe pas : il n'y a donc aucune nature humaine donnée d'avance, aucun plan, aucune valeur inscrite quelque part. Ses adversaires sont tous ceux qui expliquent l'homme par autre chose que ses actes — l'hérédité, le milieu, l'inconscient, le caractère.
La thèse
Chez un objet fabriqué, l'essence précède l'existence : le coupe-papier existe selon un concept qui lui préexiste. Pour l'homme, Sartre inverse — l'existence précède l'essence. Nous surgissons d'abord, et nous nous définissons ensuite, par ce que nous faisons.
Il en découle une liberté sans échappatoire : puisque rien ne me détermine, je suis responsable de ce que je suis, y compris de la façon dont je subis ce qui m'arrive. Cette liberté n'est pas un privilège agréable, c'est une charge — d'où l'angoisse, et d'où la tentation permanente de se raconter qu'on n'avait pas le choix.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Existence / essence
L'essence est ce qu'une chose est, sa définition. L'existence est le fait brut d'être là.
Pour tout objet fabriqué, l'essence vient d'abord ; pour l'homme, jamais. Il n'y a pas de « nature humaine » qui expliquerait à l'avance ce qu'il doit être : « l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait ».
Mauvaise foi
Se mentir à soi-même pour échapper à sa liberté : se dire qu'on est timide, qu'on est ainsi, que le milieu l'a voulu.
Sartre en donne des exemples célèbres — le garçon de café qui joue exagérément au garçon de café, la femme qui laisse sa main dans celle d'un homme en feignant de ne pas s'en apercevoir. Ce n'est pas de l'hypocrisie : le menteur et le trompé sont la même personne.
Délaissement
Le fait d'être seul, sans excuse et sans signe. Si Dieu n'existe pas, aucune valeur ne descend d'en haut : nous sommes « condamnés à être libres ».
Le mot est délibérément dur — il ne s'agit pas d'une solitude affective mais d'une situation métaphysique.
Ses apports
- « L'existence précède l'essence ».
- La liberté et la responsabilité totales.
- La « mauvaise foi » comme fuite de sa liberté.
Citations, et ce qu'elles disent
« L'homme est condamné à être libre. »
Le verbe « condamné » est essentiel et presque toujours escamoté. La liberté n'est pas une bonne nouvelle : on ne peut pas ne pas choisir, et même refuser de choisir est un choix. Employer la citation en montrant qu'elle dit un fardeau, pas une émancipation, fait immédiatement la différence.
« Nous étions jamais plus libres que sous l'occupation allemande. »
Formule provocante et parfaitement cohérente : privé de tout, l'homme devait choisir à chaque instant, et chaque choix engageait sa vie. La liberté sartrienne n'est pas l'absence d'obstacle — elle se mesure au contraire là où l'obstacle est maximal. Excellente citation pour retourner un sujet sur « être libre, est-ce faire ce qu'on veut ? ».
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
Le reproche principal vise la situation : est-on également libre selon qu'on naît riche ou pauvre, ici ou ailleurs ? Bourdieu et les sciences sociales montreront le poids des déterminismes sociaux ; Simone de Beauvoir, plus proche, nuance en montrant qu'une condition peut restreindre le champ des choix possibles. Freud, enfin, oppose que Sartre confond la conscience et le psychisme — et que refuser l'inconscient revient à ignorer ce qu'on ne peut pas se dire.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Jean-Paul Sartre — L’en-soi et le pour-soi, la mauvaise foi, autrui.
- SEP — Existentialism — Le mouvement, de Kierkegaard à Beauvoir.