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Philosophie · Décisionnisme, théologie politique

Carl Schmitt

1888-1985 — œuvre majeure : La Notion de politique

Le critère du politique n’est ni le bien ni l’utile : c’est la distinction de l’ami et de l’ennemi.

Contre qui il pense

Juriste catholique sous la République de Weimar, Schmitt écrit dans un régime paralysé par ses propres procédures pendant que la rue se militarise. Il attaque le libéralisme parlementaire, qui remplace selon lui la décision par la discussion indéfinie, et le normativisme de Hans Kelsen, qui prétend fonder le droit sur la seule norme, sans souverain. Sa trajectoire est indissociable de son ralliement au nazisme en 1933 : cela ne suffit pas à réfuter ses concepts, cela oblige à les manier en le sachant.

La thèse

Chaque domaine a son couple de contraires propre : la morale distingue le bien et le mal, l’esthétique le beau et le laid, l’économie le rentable et le nuisible. Le politique a le sien, irréductible aux autres : l’ami et l’ennemi. L’ennemi n’est pas celui qu’on hait, ni un concurrent ; c’est l’hostis public, le groupe avec lequel un conflit existentiel est possible. Rêver d’un monde entièrement dépolitisé, où ne resteraient que le commerce et le débat, est pour Schmitt une illusion — et une illusion dangereuse.

De là sa définition de la souveraineté. Le droit ordinaire suppose une situation ordinaire ; mais qui décide qu’elle l’est ? Aucune norme ne peut le dire, puisque c’est la question de savoir si les normes s’appliquent encore. Il faut donc une décision, non déductible : la souveraineté se révèle non pas au centre de l’ordre juridique, mais à sa frontière, dans l’exception.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Ami / ennemi

Un critère, pas une morale. Schmitt ne dit pas qu’il faut avoir des ennemis : il dit que là où un groupe est prêt à mourir et à tuer pour son existence, il y a du politique, et que ce fait ne se dissout ni dans le droit ni dans l’échange.

Conséquence gênante : un régime qui se croit au-dessus de cette distinction ne l’a pas abolie, il a seulement cessé de la voir.

État d’exception

Le moment où l’ordre juridique est suspendu pour être sauvé. Schmitt en tire sa formule la plus célèbre : est souverain celui qui décide de l’exception — donc celui qui décide quand le droit ne s’applique plus.

C’est l’outil d’analyse le plus repris aujourd’hui, des lois antiterroristes aux états d’urgence sanitaires.

Théologie politique

Thèse d’histoire des idées : « tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés ». Le souverain occupe la place du Dieu tout-puissant, l’exception celle du miracle, la constitution celle de l’ordre créé.

Autrement dit, la modernité politique n’a pas quitté la théologie : elle en a hérité la structure en oubliant d’où elle venait.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Théologie politique, 1922

« Est souverain celui qui décide de l’état d’exception. »

Renversement complet de la doctrine libérale, pour qui le souverain est celui qui obéit à la constitution. Schmitt place le pouvoir réel là où le droit se tait. En dissertation sur l’État ou sur la justice, la phrase force à distinguer la légalité (conformité à la règle) de la légitimité (droit de faire la règle) — distinction qui vaut à elle seule une sous-partie.

La Notion de politique, 1932 (formule reprise de Proudhon)

« Qui dit humanité veut tromper. »

L’argument : celui qui combat au nom de l’humanité range son adversaire hors de l’humanité, et n’a donc plus aucune raison de le traiter en ennemi loyal. La guerre réglée entre États devient une opération de police contre des criminels — c’est-à-dire une guerre sans limite. Objection redoutable à tout universalisme moral, y compris quand on la juge de mauvaise foi.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

Kelsen répond que l’état d’exception n’est pas un trou dans le droit mais une compétence prévue par lui : décrire la décision comme un absolu, c’est fabriquer le pouvoir illimité qu’on prétend seulement constater. Plus largement, la thèse ami/ennemi est auto-réalisatrice : à force de tenir le conflit pour la vérité du politique, on lui fournit ses raisons. Habermas lui oppose une légitimité issue de la discussion. Et l’histoire personnelle de Schmitt sert d’objection matérielle : ses concepts ont servi, en 1933, à justifier exactement ce qu’ils avaient prédit.

S'en servir dans un devoir. Réserve-le aux sujets sur l’État, la justice et la violence : « la loi peut-elle tout prévoir ? », « la force fait-elle le droit ? », « la paix est-elle possible ? ». Il fait une excellente deuxième partie après Hobbes et Rousseau, parce qu’il refuse leur question même : eux demandent ce qui légitime le pouvoir, lui demande qui décide quand plus rien ne le règle. Nomme son engagement en une incise — le taire ferait douter de ta lecture.
Le contresens à éviter : Croire qu’il fait l’éloge de la guerre. Schmitt décrit une possibilité constitutive du politique, pas un idéal, et il tient d’ailleurs la guerre limitée entre États pour un progrès juridique que l’humanitarisme détruirait. Contresens inverse, tout aussi courant : voir un état d’exception dans n’importe quelle mesure d’urgence. Le concept ne vise pas une loi sévère mais la suspension du droit lui-même par celui qui devrait s’y soumettre.

Notions liées

l’Étatla justicela libertéla religion

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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