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Philosophie · Pessimisme, idéalisme

Schopenhauer

1788-1860 — œuvre majeure : Le Monde comme volonté et comme représentation

Le fond du monde n’est pas la raison mais un vouloir aveugle, qui nous condamne à osciller entre le manque et l’ennui.

Contre qui il pense

Schopenhauer écrit contre Hegel, son contemporain qu’il exècre au point de placer son cours à la même heure — et de parler devant une salle vide. Il refuse l’idée que l’histoire soit rationnelle et que le réel soit l’œuvre d’un Esprit. Il part de Kant, dont il retient la distinction du phénomène et de la chose en soi, mais il prétend, contre lui, que nous avons un accès à la chose en soi : par notre propre corps, éprouvé du dedans comme vouloir. Sa lecture des Upanishads fait de lui le premier grand philosophe européen nourri de pensée indienne.

La thèse

Le monde tel que je le connais est ma représentation : il n’apparaît que dans les formes de mon esprit. Mais je ne suis pas seulement spectateur — je me sens agir, désirer, vouloir de l’intérieur. Là, dit Schopenhauer, je touche ce que le monde est en lui-même : une volonté. Non pas une volonté qui délibère, mais une poussée aveugle, sans but ni fin, qui se manifeste dans la gravitation comme dans la faim et le désir sexuel.

D’où un pessimisme sans consolation. Vouloir, c’est manquer : tout désir est une souffrance. Le satisfaire ne guérit rien, car il découvre aussitôt l’ennui. La vie « oscille comme un pendule entre la souffrance et l’ennui ». Trois issues seulement, toutes provisoires : la pitié, qui fonde la morale en me faisant reconnaître dans l’autre la même volonté ; l’art, qui suspend le vouloir en me rendant pur sujet contemplant ; et l’ascèse, qui le nie.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Volonté

À ne pas entendre comme la faculté de décider. C’est un vouloir-vivre impersonnel et aveugle : une pierre qui tombe, un arbre qui pousse, un homme qui désire sont trois expressions de la même poussée.

Elle n’a pas de fin — c’est ce qui la rend insatiable, et le monde absurde.

Principe d’individuation

L’espace et le temps, formes de la représentation, découpent en individus séparés une volonté qui, en elle-même, est une.

Conséquence morale : la pitié n’est pas un sentiment généreux, c’est une percée métaphysique — je perçois que le bourreau et sa victime sont la même volonté se déchirant elle-même.

Contemplation esthétique

Devant une œuvre, je cesse un instant de vouloir : je ne cherche plus à quoi la chose me servirait, je la contemple comme une Idée. Le sujet devient « pur sujet connaissant, sans volonté ».

La musique occupe un rang à part : elle ne copie pas les Idées, elle est l’image directe de la volonté elle-même — d’où son pouvoir sur nous.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818

« La vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. »

Le mécanisme, en une image : le désir insatisfait fait souffrir, le désir satisfait laisse un vide. Il n’y a pas de position d’équilibre. C’est la référence à mobiliser contre toute définition du bonheur par la satisfaction des désirs — donc contre Épicure, et contre Calliclès chez Platon.

Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818

« Tout vouloir procède d’un besoin, donc d’un manque, donc d’une souffrance. »

L’argument est déductif, non psychologique : ce n’est pas que nos désirs soient mal choisis, c’est que désirer, c’est par définition être privé. On ne s’en sort donc pas en désirant mieux. À confronter à Spinoza, pour qui le désir est la puissance même d’exister — deux thèses inverses sur le même fait.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

Nietzsche, d’abord disciple, retourne toute la thèse : il accepte le diagnostic — la vie est vouloir, souffrance, absence de sens — mais refuse la conclusion. Nier le vouloir est encore une volonté, la plus dangereuse : une volonté de néant. Il faut au contraire dire oui. On objecte par ailleurs que le pessimisme de Schopenhauer est invérifiable : aucune expérience ne pourrait le démentir, puisque tout plaisir y est reçu comme un répit. Et son ascèse paraît mal accordée à une vie confortable et querelleuse.

S'en servir dans un devoir. Schopenhauer est décisif sur le désir et le bonheur : « le bonheur est-il l’assouvissement des désirs ? », « faut-il désirer moins pour souffrir moins ? ». Le triangle le plus rentable : Épicure (limiter les désirs suffit), Schopenhauer (aucun désir ne se comble), Spinoza ou Nietzsche (le désir est puissance, non manque). Sur l’art, sa thèse de la musique fournit une partie entière.
Le contresens à éviter : Prendre son pessimisme pour de la mélancolie ou du dégoût de vivre. C’est une thèse métaphysique, argumentée à partir d’une analyse du désir, non une humeur. Second contresens : traduire « volonté » par libre arbitre. La volonté schopenhauerienne est exactement le contraire d’un choix — c’est une force aveugle dont nos décisions sont l’effet.

Notions liées

le bonheurle désirl’artla libertéla conscience

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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