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Philosophie · Philosophie de l’attention, mystique

Simone Weil

1909-1943 — œuvre majeure : L’Enracinement

L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité — et le malheur est ce qui la rend impossible.

Contre qui il pense

Normalienne, agrégée de philosophie, Simone Weil quitte l’enseignement pour travailler à la chaîne chez Renault en 1934-1935 — non par enquête sociologique, mais pour éprouver ce qu’elle voulait comprendre. Elle s’engage brièvement en Espagne, participe à la Résistance depuis Londres, et meurt à trente-quatre ans. Elle écrit contre le marxisme dont elle vient, à qui elle reproche d’avoir remplacé une religion par une autre et négligé la question de la force ; contre le colonialisme ; et contre l’idée que la revendication de droits suffise à dire ce que nous devons aux hommes.

La thèse

Ce que subit l’ouvrier à la chaîne n’est pas seulement une exploitation : c’est une humiliation qui empêche de penser. Weil en tire une critique du travail moderne plus radicale que celle de Marx — le problème n’est pas seulement qui possède l’usine, mais ce que le geste répétitif fait à une conscience. De là son maître mot : l’attention, capacité de suspendre sa pensée pour recevoir ce qui est, et que le malheur détruit.

De là aussi sa critique de la force, développée à propos de l’Iliade : la force est « ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose », et elle ne épargne pas celui qui l’exerce, qu’elle enivre avant de l’écraser. Et sa thèse politique : l’homme a besoin de racines — une participation réelle à une collectivité qui garde les trésors du passé — et le déracinement, colonial, salarial ou urbain, est la maladie la plus grave de notre époque.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Attention

Non pas un effort de concentration crispé, mais un vide qu’on se rend capable de tenir : suspendre sa pensée, renoncer à plaquer ce qu’on sait, et attendre.

« La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : quel est ton tourment ? » L’attention est ainsi le fond de la morale et de la connaissance à la fois.

Malheur

À distinguer soigneusement de la souffrance. Le malheur (malheur, dit-elle, faute de mot français adéquat) est un déracinement de la vie qui associe douleur physique, détresse sociale et dégradation de soi aux propres yeux de celui qui l’éprouve.

Sa marque : il rend muet, et il fait croire au malheureux qu’il mérite son sort.

Enracinement

« L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. »

Weil dresse une liste de besoins de l’âme symétrique à celle des besoins du corps : ordre, liberté, obéissance, responsabilité, égalité, honneur, vérité. Une politique se juge à ce qu’elle en satisfait.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

L’Iliade ou le poème de la force, 1940

« La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. »

Écrit en 1940, sur un poème vieux de trois millénaires, et parlant de l’Europe du moment. La thèse : la force ne se contente pas de contraindre, elle chosifie — et elle chosifie aussi celui qui la détient, à qui elle ôte la mesure. Référence puissante sur la violence, la justice et autrui.

lettre à Joë Bousquet, 1942

« L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »

Renverse ce qu’on attend d’une morale : donner de l’argent ou du temps est plus facile que de regarder quelqu’un. Sur autrui et sur le devoir, la formule permet d’aller au-delà de l’obligation kantienne : le premier devoir n’est pas d’agir, c’est de percevoir.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

On objecte à Weil une exigence inhumaine : sa morale de l’attention et du renoncement à soi n’est praticable par personne, et elle-même en est morte — sa fin, qu’on a longtemps racontée comme un refus de manger plus que les rationnés de France, illustre le problème. Politiquement, sa critique des droits au nom des obligations désarme ceux qui n’ont que le droit pour se défendre. Son mysticisme, enfin, rend son œuvre difficile à séparer en deux — la philosophe et la mystique sont la même personne, ce qui gêne les lecteurs qui voudraient l’une sans l’autre.

S'en servir dans un devoir. Weil est excellente sur le travail (« le travail rend-il libre ? »), la justice et autrui. Elle offre une troisième partie rare après Marx : l’aliénation n’est pas seulement économique, elle est une atteinte à la pensée. Son expérience en usine donne à la copie un exemple précis et daté — et elle est encore peu citée, ce qui joue en ta faveur.
Le contresens à éviter : En faire une sainte ou une figure édifiante, ce qui dispense de discuter ses thèses. Ses analyses de la force, du malheur et du travail sont des arguments, à examiner comme tels. Second contresens : confondre son attention avec la concentration ou la pleine conscience. Chez Weil, l’attention est passive — elle consiste à ne pas projeter, non à se focaliser.

Notions liées

le travailla justiceautruila libertéla religion

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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