Spinoza
1632-1677 — œuvre majeure : Éthique
Tout est nécessité : la liberté n'est pas l'absence de causes mais la connaissance de la nécessité.
Contre qui il pense
Spinoza est exclu de la communauté juive d'Amsterdam à vingt-trois ans par un herem d'une violence exceptionnelle. Il refusera ensuite une chaire universitaire pour garder sa liberté de penser et vivra de polissage de lentilles optiques. Son Éthique paraît après sa mort, et son nom devient pour un siècle synonyme d'athéisme. Il écrit contre Descartes, dont il retient la méthode mais refuse le dualisme et le libre arbitre.
La thèse
Il n'existe qu'une seule substance, infinie, qu'on peut appeler indifféremment Dieu ou la Nature. Tout ce qui est en découle nécessairement, comme les propriétés d'un triangle découlent de sa définition. Il n'y a donc ni hasard, ni miracle, ni finalité : la nature ne poursuit aucun but, et croire qu'elle est faite pour nous est le premier des préjugés.
Conséquence sur l'homme : le libre arbitre est une illusion. Nous avons conscience de nos désirs et ignorons les causes qui les produisent — d'où le sentiment de choisir. Mais la liberté n'est pas pour autant impossible : elle consiste à comprendre la nécessité qui nous détermine, et à passer ainsi des passions subies aux affects actifs. Comprendre, c'est cesser d'être agi.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Deus sive Natura
« Dieu, c'est-à-dire la Nature. » La conjonction latine sive pose une identité, non une comparaison : Dieu n'est pas un créateur extérieur qui aurait fait le monde, il est l'ordre nécessaire de ce qui est.
C'est ce qui a valu à Spinoza son accusation d'athéisme — et à sa position le nom de panthéisme.
Conatus
L'effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être. Ce n'est pas un choix : c'est l'essence même de chaque être.
Tout en découle : le désir est le conatus devenu conscient, la joie est le passage à une plus grande puissance d'agir, la tristesse le passage inverse.
Passions tristes / affects actifs
Une passion est un affect dont nous ne sommes pas la cause adéquate : nous la subissons (la peur, l'espoir, la haine). Un affect est actif quand il s'explique par notre propre nature.
La sagesse ne consiste pas à supprimer les affects — ce serait impossible — mais à en devenir la cause, par la connaissance.
Ses apports
- Le sentiment de liberté comme illusion de l'ignorant.
- Dieu ou la Nature (panthéisme).
- La vraie liberté par la raison.
Citations, et ce qu'elles disent
« Les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. »
L'argument le plus efficace de tout le programme sur la liberté. Spinoza illustre par la pierre lancée qui, si elle pensait, se croirait libre de poursuivre son mouvement. Le sentiment de liberté n'est donc pas une preuve : il est le symptôme d'une ignorance.
« Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre. »
Programme intellectuel et moral. Face à une conduite humaine, il ne s'agit ni de s'indigner ni de se moquer, mais d'en chercher les causes — exactement comme on étudie un phénomène naturel. Citation précieuse sur la morale, la justice et le statut des sciences humaines.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
L'objection immédiate est morale : si tout est nécessaire, comment juger quelqu'un ? Spinoza répond que la punition reste utile comme cause agissant sur les conduites, mais la responsabilité au sens de mérite disparaît. Kant tient la position inverse : sans liberté, la morale n'a plus d'objet, et il faut donc postuler cette liberté. Sartre, enfin, refuse la déterminisme spinoziste au nom d'une liberté sans excuse.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Baruch Spinoza — La substance, les attributs, la théorie des affects.
- SEP — Spinoza’s Political Philosophy — La liberté de penser et les limites du pouvoir.