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Philosophie · Utilitarisme, libéralisme

John Stuart Mill

1806-1873 — œuvre majeure : De la liberté

On ne peut légitimement contraindre un individu que pour empêcher qu’il ne nuise à autrui.

Contre qui il pense

Élevé par son père dans l’utilitarisme de Bentham — grec à trois ans, logique à douze —, Mill fait à vingt ans une dépression qui lui révèle les limites du système paternel : un calcul de plaisirs ne fait pas une vie. Il le réforme sans le quitter. Son autre adversaire est plus inattendu pour un libéral : non pas l’État seul, mais la tyrannie de la majorité, cette pression de l’opinion qui n’a besoin d’aucune loi pour écraser les manières de vivre minoritaires.

La thèse

Le bien est ce qui produit le plus grand bonheur du plus grand nombre. Mais Mill ajoute à Bentham une distinction décisive : les plaisirs diffèrent en qualité et non seulement en quantité. Qui a connu les deux préfère la vie de l’esprit, même moins tranquille — « il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait ». Le critère du juge compétent remplace le calcul arithmétique.

De l’utilité découle sa politique, et c’est là son apport le plus durable. Puisque nul ne sait à l’avance quelle manière de vivre est la meilleure, la société a intérêt à laisser chacun faire ses expériences de vie. Le seul motif légitime de contrainte est donc le tort causé à autrui : sur lui-même, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain. Même raisonnement pour les idées — réduire une opinion au silence prive de la vérité si elle est vraie, et si elle est fausse, prive la vérité de l’épreuve qui l’empêche de devenir un dogme mort.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Principe de non-nuisance

Le harm principle : la seule fin qui autorise à contraindre un individu contre sa volonté est d’empêcher qu’il ne nuise à autrui. Son propre bien, physique ou moral, n’est pas une justification suffisante.

Toute la difficulté du principe est dans le mot nuire : offenser, choquer, décevoir, est-ce nuire ? Mill dit non, et c’est cette réponse qui se discute.

Plaisirs supérieurs

Contre Bentham, pour qui la poésie et le jeu de quilles se valent si le plaisir est égal, Mill introduit une hiérarchie qualitative, arbitrée par ceux qui ont l’expérience des deux.

Objection immédiate : introduire la qualité, n’est-ce pas faire entrer une valeur étrangère au plaisir, donc quitter l’utilitarisme ?

Tyrannie de la majorité

Le danger propre aux démocraties : une oppression exercée par l’opinion et non par la loi, qui pénètre plus avant dans la vie privée qu’aucune police, parce qu’elle n’a pas besoin d’être appliquée pour être obéie.

Mill l’emprunte à Tocqueville, qu’il a lu et défendu en Angleterre.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

L’Utilitarisme, 1863

« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ; Socrate insatisfait plutôt qu’un imbécile satisfait. »

Rupture avec l’utilitarisme quantitatif : le bonheur n’est pas une somme de plaisirs, sinon la vie la plus abrutie serait la plus enviable. Citation en or sur le bonheur — elle pose exactement la question du sujet type « le bonheur est-il le contentement ? ».

De la liberté, 1859

« Sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l’individu est souverain. »

Formule fondatrice du libéralisme moderne, et argument redoutable dans tous les débats contemporains sur le consentement, les conduites à risque, la fin de vie. Attention à sa portée exacte : elle vaut pour les adultes responsables, et Mill en excluait — c’est sa faute majeure — les peuples colonisés.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

L’objection classique tient au flou de la nuisance : presque toute conduite affecte autrui, ne serait-ce qu’indirectement, et le principe risque de tout permettre ou de tout interdire selon la définition retenue. Rawls reproche plus profondément à l’utilitarisme de ne pas prendre au sérieux la distinction entre les personnes : maximiser une somme de bonheur autorise en droit à sacrifier une minorité. Enfin, Mill défend le principe de liberté au nom de l’utilité — mais si l’utilité commandait un jour la contrainte, sur quoi s’appuierait-il ?

S'en servir dans un devoir. Indispensable sur la liberté (« la liberté a-t-elle des limites ? », « faut-il tout tolérer ? ») et sur le bonheur. Le couple gagnant : Kant et Mill sur le devoir — juger un acte par son principe ou par ses conséquences. Sur la liberté d’expression, son argument est le plus fort qui existe et n’est pas moral mais épistémique : nous censurons toujours en supposant notre infaillibilité.
Le contresens à éviter : Confondre son libéralisme avec un « chacun fait ce qu’il veut ». Mill exige des devoirs positifs envers la société, tient l’indifférence pour un vice, et fonde sa défense de la liberté sur le progrès collectif, non sur un droit individuel absolu. Autre contresens : croire que l’utilitarisme calcule le bonheur de l’agent. Il calcule celui de tous les êtres concernés, l’agent ne comptant que pour un.

Notions liées

la libertéla justicele bonheurle devoirl’État

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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