Thomas d’Aquin
1225-1274 — œuvre majeure : Somme théologique
La foi et la raison ne se contredisent pas : la grâce ne détruit pas la nature, elle l’achève.
Contre qui il pense
Le XIIIᵉ siècle redécouvre Aristote par les traductions arabes — Averroès, Avicenne — et l’Église s’en alarme : sa physique et son éternité du monde contredisent la Genèse. Thomas prend le risque inverse de la condamnation : il l’adopte. Il écrit donc sur deux fronts, contre les averroïstes latins (Siger de Brabant) qui séparent les vérités de la foi et de la raison en deux ordres étanches, et contre les augustiniens conservateurs qui refusent Aristote en bloc. Ses thèses seront condamnées en 1277, puis il sera canonisé.
La thèse
Il n’y a pas deux vérités. La raison naturelle et la révélation viennent de la même source, elles ne peuvent donc se contredire : si un conflit apparaît, c’est qu’on a mal raisonné ou mal interprété. La formule qui commande tout : « la grâce ne détruit pas la nature, elle la présuppose et l’achève ». La philosophie garde son autonomie et sa méthode ; elle mène jusqu’à un seuil qu’elle ne franchit pas seule.
La morale en découle, et c’est la partie la plus utile en dissertation. Il existe une loi naturelle : la participation de la créature raisonnable à la loi éternelle, connaissable par la raison seule, sans révélation. Son premier précepte est formel — faire le bien, éviter le mal — et se spécifie par les inclinations : conserver son être, transmettre la vie, vivre en société, connaître la vérité. Une loi humaine qui la contredit n’est pas une loi mais une corruption de la loi, et n’oblige pas en conscience.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
Loi naturelle
Une norme accessible à tout homme par la raison, indépendamment de sa religion. C’est ce qui rend Thomas utilisable dans une copie laïque : sa morale ne suppose pas la foi.
Elle fonde une hiérarchie : loi éternelle, loi naturelle, loi humaine, loi divine. La loi humaine ne vaut que par sa conformité aux deux premières.
Les cinq voies
Cinq preuves a posteriori de l’existence de Dieu — par le mouvement, la causalité, le contingent et le nécessaire, les degrés de perfection, la finalité. Toutes partent de l’expérience, aucune de l’idée de Dieu.
Thomas rejette d’ailleurs l’argument ontologique d’Anselme : de la définition d’une chose, on ne tire pas son existence.
Guerre juste
Trois conditions : l’autorité légitime, la cause juste, l’intention droite. La doctrine sera reprise, prolongée par Vitoria et Grotius, puis dans le droit international contemporain.
Elle occupe une position moyenne, également éloignée du pacifisme absolu et de la raison d’État — d’où son intérêt en dissertation.
Ses apports
- Cinq voies pour prouver l’existence de Dieu par la raison seule.
- La loi naturelle : une part de la loi éternelle accessible à tout homme, croyant ou non.
- La doctrine de la guerre juste, et le droit de résister à la loi injuste.
Citations, et ce qu'elles disent
« La grâce ne détruit pas la nature, mais l’achève. »
La formule qui résume tout son projet, et qui vaut bien au-delà de la théologie : elle articule deux ordres sans en sacrifier aucun. En dissertation sur la religion et la raison, elle donne une troisième voie entre le rationalisme qui congédie la foi et le fidéisme qui congédie la raison.
« Une loi injuste n’est pas une loi, mais une corruption de la loi. »
Thèse jusnaturaliste par excellence, et arme politique redoutable : elle a servi à Martin Luther King dans sa Lettre de la prison de Birmingham pour justifier la désobéissance civile. Référence de premier ordre sur « faut-il toujours obéir à la loi ? » — avec un exemple daté à la clé.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
L’objection décisive vient du positivisme juridique (Kelsen, Hart) : une loi est une loi si elle a été régulièrement édictée, point. Dire qu’une loi injuste n’en est pas une confond le droit et la morale, et laisse chacun juge de ce qu’il doit obéir. On objecte plus largement à la loi naturelle qu’elle passe de ce qui est à ce qui doit être — le sophisme naturaliste dénoncé par Hume : de ce que les hommes vivent en société, on ne déduit pas qu’ils le doivent.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Saint Thomas Aquinas — Métaphysique, âme, connaissance : le cadre général.
- SEP — Aquinas’ Moral, Political, and Legal Philosophy — La loi naturelle et la loi injuste, avec les objections positivistes.