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Philosophie · Libéralisme politique

Tocqueville

1805-1859 — œuvre majeure : De la démocratie en Amérique

La démocratie apporte l'égalité, mais peut menacer la liberté : tyrannie de la majorité et individualisme.

Contre qui il pense

Tocqueville est un aristocrate normand dont les parents ont failli être guillotinés. Envoyé en 1831 étudier le système pénitentiaire américain, il en rapporte tout autre chose : l'observation d'une société où l'égalité des conditions est déjà réalisée. Sa conviction est que ce mouvement est irrésistible et qu'il gagnera l'Europe — la question n'est donc pas de savoir s'il faut l'accepter, mais quelle démocratie en sortira.

La thèse

L'égalité des conditions est le fait générateur des sociétés modernes : elle transforme les mœurs, la famille, la religion, la langue, avant même les institutions. Mais Tocqueville refuse d'en faire un progrès sans revers. Il repère deux dangers propres à la démocratie, et ce sont eux qui font sa modernité.

Le premier est la tyrannie de la majorité : là où la souveraineté vient du nombre, il devient très difficile de penser contre l'opinion commune — la contrainte ne s'exerce plus sur les corps mais sur les esprits. Le second est plus insidieux : l'individualisme, ce repli de chacun sur son petit cercle, qui laisse le champ libre à un pouvoir doux, prévoyant et tutélaire. Son remède est constant : les associations, la vie locale, la liberté de la presse — tout ce qui oblige les citoyens à s'occuper ensemble des affaires communes.

Son vocabulaire

Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.

Égalité des conditions

Non pas l'égalité économique, mais la disparition des rangs héréditaires : plus personne n'est né supérieur à un autre. C'est ce que Tocqueville appelle le fait « générateur » de la démocratie.

Il observe qu'elle produit du même mouvement une passion de l'égalité plus forte que la passion de la liberté — et c'est là que le danger commence.

Tyrannie de la majorité

Quand la légitimité vient du nombre, l'opinion majoritaire devient une pression morale à laquelle il est presque impossible de résister.

Tocqueville note que cette contrainte est plus efficace que la censure des rois : elle n'interdit pas de parler, elle rend inaudible celui qui parle.

Despotisme doux

Le pouvoir qu'il redoute n'a rien d'un tyran : c'est un pouvoir « immense et tutélaire », qui pourvoit à tout, prévoit tout, et maintient les hommes « dans l'enfance ».

Il ne brise pas les volontés, il les amollit — et il s'installe d'autant mieux que chacun s'est retiré dans sa vie privée.

Ses apports

Citations, et ce qu'elles disent

De la démocratie en Amérique, I (1835)

« Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique. »

Phrase déconcertante sous la plume d'un admirateur de la démocratie américaine, et c'est ce qui la rend précieuse. Aucune loi n'interdit d'y penser autrement ; c'est la pression de l'opinion qui décourage. Citation d'une actualité évidente sur la liberté d'expression — à condition d'expliquer le mécanisme et non de la brandir.

De la démocratie en Amérique, II (1840)

« Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige. »

Description du despotisme doux. Tocqueville accumule les verbes d'un pouvoir qui n'a pas besoin de violence — il rend les citoyens « un troupeau d'animaux timides et industrieux ». À employer sur l'État et la liberté, notamment contre l'idée que la liberté ne serait menacée que par la force.

Ce qu'on lui oppose

Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.

Marx objecte que décrire l'égalité des conditions sans analyser la propriété revient à décrire une façade : l'égalité juridique masque une inégalité économique croissante. On a par ailleurs reproché à Tocqueville de généraliser à partir d'un cas particulier — l'Amérique de 1831, sans aristocratie, avec des terres immenses — et d'avoir peu traité l'esclavage, qu'il condamne pourtant fermement, au regard de sa place réelle dans la société qu'il observe.

S'en servir dans un devoir. Tocqueville sert sur l'État, la liberté, la justice et l'opinion. Il est particulièrement efficace en deuxième partie, quand il s'agit de montrer qu'un régime peut opprimer sans contraindre. Sur « la liberté d'expression suffit-elle à garantir la liberté de pensée ? », sa tyrannie de la majorité fournit un renversement complet — et le couple Tocqueville / Foucault permet de penser des pouvoirs qui n'ont plus besoin de frapper.
Le contresens à éviter : En faire un adversaire de la démocratie. Il la juge inévitable et légitime, et se donne pour tâche de l'instruire de ses propres dangers — c'est ce qu'il appelle « une science politique nouvelle à un monde tout nouveau ». Second contresens : confondre son individualisme, qui est un repli sur le cercle familial et amical, avec l'égoïsme, dont il le distingue explicitement.

Notions liées

l'Étatla libertéla justice

Pour vérifier, et aller plus loin

La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.

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