Mary Wollstonecraft
1759-1797 — œuvre majeure : Défense des droits de la femme
Ce qu’on prend pour la nature des femmes est le résultat de leur éducation : on les rend futiles, puis on le leur reproche.
Contre qui il pense
Anglaise, institutrice puis écrivain vivant de sa plume — chose alors presque inouïe —, Wollstonecraft publie en 1792 une Défense des droits de la femme qui répond à deux textes. À Burke, dont elle avait déjà réfuté les Réflexions sur la Révolution de France. Et surtout à Rousseau, dont le livre V de l’Émile prescrit pour Sophie une éducation tout entière ordonnée à plaire — elle le lit avec admiration et le combat pied à pied. Elle vise aussi le rapport de Talleyrand sur l’instruction publique, qui excluait les filles de l’enseignement au-delà de l’enfance.
La thèse
L’argument est empirique avant d’être moral. On observe que les femmes sont frivoles, coquettes, préoccupées d’apparence — et l’on en conclut à leur nature. Wollstonecraft renverse la déduction : on leur donne une éducation qui ne développe que ces traits, on leur interdit toute occupation sérieuse, et l’on s’étonne ensuite du résultat. Ce qu’on appelle nature est un produit, et il est produit par ceux qui s’en plaignent.
La conséquence est rationaliste et parfaitement classique : si la raison est ce qui distingue l’homme de l’animal, et si les femmes en sont pourvues, alors la vertu ne peut pas avoir deux versions. Une morale féminine faite de docilité et de charme n’est pas une morale, c’est un dressage. Il faut donc une éducation identique, une instruction publique mixte, et l’accès des femmes à une indépendance économique — car il n’y a pas de vertu possible chez qui dépend entièrement d’autrui pour vivre.
Son vocabulaire
Employer ces mots correctement vaut mieux que citer trois phrases.
L’éducation comme cause
Le point le plus moderne de son livre : ce qu’on attribue au sexe est un effet de l’éducation, laquelle est ensuite justifiée par ce qu’elle a produit. Le raisonnement est circulaire.
C’est, deux siècles avant la lettre, le geste que Beauvoir résumera par « on ne naît pas femme, on le devient ».
La vertu n’a pas de sexe
Si la vertu vient de la raison, et si la raison est une, il n’existe pas de vertus « féminines » distinctes — modestie, douceur, patience — qu’il faudrait cultiver à part.
Wollstonecraft attaque ainsi l’argument le plus commode de ses adversaires : celui qui prétend honorer les femmes en leur assignant une excellence séparée.
Indépendance
Une femme entretenue ne peut pas être vertueuse, parce qu’elle ne peut pas être libre : la flatterie et la ruse sont les seuls moyens qui lui restent.
D’où sa revendication d’un métier et d’une instruction sérieuse — la morale suppose des conditions matérielles, argument que reprendra Virginia Woolf.
Ses apports
- Une critique de l’éducation des femmes comme fabrique de la dépendance.
- La vertu n’a pas de sexe : la même raison, donc la même morale.
- La réfutation argumentée de la Sophie de Rousseau.
Citations, et ce qu'elles disent
« Je ne souhaite pas que les femmes aient du pouvoir sur les hommes, mais sur elles-mêmes. »
Réponse d’avance à l’objection de la « guerre des sexes ». La revendication n’est pas de renverser une domination mais de la supprimer — c’est-à-dire d’obtenir l’autonomie au sens exact que Kant donnera au mot. Excellente sur la liberté.
« Enseignez-leur, comme aux hommes, à se soumettre à la nécessité, au lieu de leur enseigner l’art de plaire. »
Frappe directement la Sophie de Rousseau. L’opposition est nette : une éducation qui prépare à la relation à autrui contre une éducation qui prépare au jugement. À employer sur la nature et la culture, ou sur l’éducation.
Ce qu'on lui oppose
Une thèse sans objection ne fait pas une dissertation : voilà de quoi bâtir la deuxième partie.
Ses contemporains ont opposé la nature et la complémentarité des sexes — c’est la position de Rousseau, et elle doit être exposée sérieusement pour que la réponse ait un sens. On lui a objecté ensuite, du côté du féminisme lui-même, qu’elle valorise tellement la raison qu’elle en vient à dévaloriser le corps, la sensibilité et la maternité, reproduisant ainsi la hiérarchie qu’elle combat. Enfin, sa réflexion reste largement celle d’une femme de la classe moyenne : les ouvrières et les domestiques n’y trouvent guère de place.
Notions liées
Pour vérifier, et aller plus loin
La Stanford Encyclopedia of Philosophy est en anglais, mais relue par des universitaires et gratuite : c'est la référence à donner quand une fiche ne suffit plus.
- SEP — Mary Wollstonecraft — L’œuvre complète, la critique de Rousseau et la question de la vertu.
- SEP — Feminist Political Philosophy — La postérité de son argument, jusqu’aux débats contemporains.