Peut-on être juste sans être obéissant ?
Dissertation entièrement rédigée — La justice · Le devoir · L'État
Le brouillon — là où la note se joue
Les termes du sujet
Juste
Trois sens se mêlent. Est juste d'abord ce qui est conforme à la loi : le juste est alors le légal. Est juste ensuite ce qui est équitable, c'est-à-dire ce qui rend à chacun ce qui lui revient (die Gerechtigkeit, f.). Est juste enfin l'homme qui fait ce qu'il doit parce qu'il le reconnaît pour droit, même sans y être contraint. Le sujet dit « être juste » : il parle d'une qualité de la personne, pas d'un acte isolé ni d'une loi. Tout dépend de la mesure retenue : la loi en vigueur, ou une norme que la loi ne fait pas.
Obéissant
Obéir vient du latin obedire, formé sur audire, « écouter » : c'est se plier à un commandement venu d'une autorité (der Gehorsam, m.). On ne confond ni obéir à un homme (un chef, un ordre), ni se conformer à une règle, ni respecter la loi. Surtout, « obéissant » désigne une disposition, un caractère, non un acte. « Sans être obéissant » ne veut donc pas dire « désobéir une fois » : il demande si l'on peut être juste sans être de ceux qui obéissent par principe.
Peut-on… sans…
Peut-on interroge la compatibilité : la justice et l'obéissance sont-elles séparables ? Sans porte un présupposé : on suppose que l'obéissance accompagne d'ordinaire la justice, et l'on se demande si l'on peut s'en passer. La question n'est pas « faut-il désobéir ? » mais « l'obéissance est-elle une condition de la justice ? ». Elle vaut pour l'État comme pour la conscience : l'un commande, l'autre juge.
Les deux réponses, également légitimes
Première thèse
Non : on ne peut pas être juste sans obéir. Le juste n'a de sens que par une règle commune, que seul un pouvoir peut faire respecter. Chacun se doit à la cité qui l'a fait ce qu'il est. Et si la conscience de chacun suffisait à dispenser d'obéir, chacun serait juge dans sa propre cause, ce qui est le contraire de la justice.
Thèse adverse
Oui : l'obéissance peut être la forme même de l'injustice. Une loi peut commander le mal, et celui qui l'exécute n'est pas excusé par l'ordre. L'histoire du droit montre d'ailleurs que le refus public d'une loi injuste a souvent précédé la loi plus juste.
La problématique
Si le juste n'existe que par la règle commune, celui qui refuse d'obéir sort de la justice. Mais si la règle commande l'injuste, celui qui obéit s'en rend complice. La justice se mesure-t-elle à la conformité à l'autorité, ou à une norme qu'aucune autorité ne fait ; et, dans ce cas, exige-t-elle de ne jamais obéir, ou de savoir à quoi l'on doit obéir ?
Née du choc des deux thèses — jamais du sujet reformuléLe piège
Confondre désobéir et agir à sa guise. Les deux premières parties se rédigent facilement en plaidoyer pour Antigone ou en éloge de l'ordre. Il faut tenir que Créon n'a pas entièrement tort : la cité a besoin de lois. Autres pièges : traiter « obéir à la loi », « obéir à un chef » et « obéir à sa conscience » comme une seule chose ; confondre la désobéissance civile, publique et non violente, avec la révolte ou la fraude ; et réciter l'exemple attendu de la Seconde Guerre mondiale au lieu de raisonner.
L'introduction
Dans la nuit du 25 au 26 septembre 1983, peu après minuit, le lieutenant-colonel soviétique Stanislav Petrov est de service au centre de commandement de Serpoukhov-15, près de Moscou. Sur ses écrans, le système d'alerte annonce le lancement d'un missile américain, puis de quatre autres. Le règlement lui prescrit de transmettre l'alerte à sa hiérarchie. Il juge qu'il s'agit d'une fausse alerte et ne transmet rien. On établira que le système avait pris pour des missiles le reflet du soleil sur des nuages. Petrov a désobéi à son règlement. Presque personne ne le dit injuste. Reste à savoir si cela prouve qu'on peut être juste sans obéir, ou seulement que ce règlement n'était pas toute la loi.
Le sujet demande si l'on peut être juste sans être obéissant. Juste s'entend de trois façons : légal, c'est-à-dire conforme à la loi ; équitable, c'est-à-dire qui rend à chacun son dû ; droit, c'est-à-dire fidèle à ce que l'on reconnaît comme son devoir. Obéissant désigne une disposition à se plier aux ordres d'une autorité, et non un acte isolé. Enfin sans suppose que l'obéissance accompagne d'ordinaire la justice, et demande si elle en est la condition.
On peut soutenir que non. Le juste n'existe que par une règle commune, que l'on doit à la cité qui nous a faits. Si chacun pouvait s'en dispenser au nom de sa conscience, il n'y aurait plus de justice du tout. Mais on peut soutenir avec autant de force que oui. Une loi peut ordonner l'injuste. Celui qui l'exécute ne devient pas innocent parce qu'il a obéi. Et c'est souvent en désobéissant que l'on a fait avancer la justice.
D'où le problème. Si le juste se mesure à la loi, refuser d'obéir, c'est cesser d'être juste. Mais si la loi peut être injuste, l'obéissance peut être complice. La justice se mesure-t-elle à la conformité à l'autorité, ou à une norme qu'aucune autorité ne fait ; et, dans ce cas, exige-t-elle de ne jamais obéir, ou de savoir à quoi l'on doit obéir ?
Dans un premier chemin de pensée, on verra que la justice suppose l'obéissance : elle naît de la règle commune, elle est une dette envers la cité, et la conscience seule ne peut pas la remplacer. Dans un deuxième, que l'obéissance peut être la forme même de l'injustice : la loi peut ordonner le mal, l'ordre ne décharge de rien, et la désobéissance fait avancer le droit. Dans un troisième enfin, que les deux chemins pensent l'obéissance comme une soumission à un commandement : le juste n'est pas celui qui obéit ou désobéit, mais celui qui sait à quoi obéir.
1. I — On ne peut pas être juste sans obéir : la justice naît de la règle commune, elle est une dette envers la cité, et la conscience seule ne peut pas la remplacer
Le juste n'a de sens qu'à l'intérieur d'une règle que tous reconnaissent. Celui qui en est sorti n'est pas libre de la justice, il en a perdu le terrain. Obéir est donc le premier acte du juste.
Sans règle commune, le mot « juste » n'a pas de contenu : c'est la loi, valable pour tous, qui fixe ce que chacun doit à chacun.
Pour dire qu'un acte est juste, il faut une mesure. Si chacun a la sienne, il n'y a plus de mesure du tout. Le juste suppose donc une règle que tous reconnaissent et que quelqu'un peut faire respecter. Celui qui refuse d'y obéir ne se contente pas d'enfreindre une norme. Il retire à la justice le sol sur lequel elle se tient. Un homme qui ne suit que sa propre règle peut être sincère, bon, généreux. Il n'est pas juste pour autant. La justice est un rapport entre plusieurs personnes soumises à la même règle. Il faut d'abord obéir pour qu'il y ait quelque chose comme le juste.
La référence
Hobbes (1588-1679) soutient, dans le Léviathan (1651, chapitre 13), que dans l'état de nature, où chacun juge seul de ce qui lui est nécessaire, rien n'est juste ni injuste. Il écrit : « Where there is no common power, there is no law: where no law, no injustice » (ma traduction : « Là où il n'y a pas de pouvoir commun, il n'y a pas de loi ; là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas d'injustice »). Pour lui, le juste commence avec le pouvoir (der Staat, m.) qui fait respecter la règle. Obéir n'est pas ce qui suit la justice : c'est ce qui la rend possible.
L'exemple
Vers 621 av. J.-C., selon la tradition, Dracon fait mettre par écrit à Athènes les lois que les aristocrates appliquaient jusque-là de mémoire, et selon leur bon vouloir. Leur sévérité est restée proverbiale : on dit encore « draconien ». Mais l'enjeu est ailleurs. Une règle écrite, connue de tous, prend la place du jugement de chacun. C'est à partir de là qu'on peut parler d'une justice égale.
Obéir est une dette : la cité nous a faits, et le juste rend ce qu'il a reçu, même quand cela lui coûte.
Nous ne naissons pas dans un désert. Nous naissons dans une cité qui nous nourrit, nous protège, nous instruit et nous donne les lois par lesquelles nous pouvons vivre ensemble. En profiter tout en refusant ses règles quand elles nous gênent, c'est prendre sans rendre. Or la justice est d'abord l'art de rendre à chacun son dû. Le juste obéit donc même quand l'ordre lui pèse, parce qu'il a reçu. Il peut s'opposer à une loi, il peut travailler à la changer. Il ne peut pas s'en dispenser seul, pour son cas, en gardant les avantages de l'ensemble.
La référence
Dans le Criton (vers 399 av. J.-C.), Platon (428-348 av. J.-C.) fait parler les Lois d'Athènes à Socrate, condamné à mort et enfermé. Elles lui rappellent qu'elles l'ont fait naître, élever et instruire, et qu'il a pu quitter la cité s'il ne les approuvait pas. En restant, il s'est engagé envers elles. Il lui reste deux voies : persuader la cité, ou lui obéir. Il ne peut pas passer outre en secret. La patrie, ajoutent-elles, est plus précieuse qu'un père et une mère.
L'exemple
En 399 av. J.-C., Socrate est condamné à mort par un tribunal athénien et doit boire la ciguë. Son ami Criton a tout préparé pour le faire évader. Socrate refuse. Il tient la sentence pour injuste, mais il la dit venue des hommes et non des lois, et il ne veut pas répondre à une injustice par une autre. Il boit la ciguë. Le cas est extrême : un innocent obéit à la loi qui le tue.
La conscience de chacun ne peut pas dispenser d'obéir : celui qui se fait juge de la loi devient juge dans sa propre cause.
On répondra que le juste obéit à sa conscience, non aux ordres. Mais la conscience (das Gewissen, n.) parle différemment en chacun, et elle s'accorde volontiers avec l'intérêt. Si elle suffit à dispenser d'obéir, tout le monde peut s'en prévaloir, pour les raisons les plus contestables. La règle commune ne tient plus. Or un homme qui se fait juge dans sa propre cause n'est pas juste : c'est exactement ce que la justice interdit. Il faut un juge extérieur à chacun, et c'est la loi.
La référence
Kant (1724-1804) refuse, dans la Doctrine du droit (Rechtslehre, 1797, « Remarque générale » qui suit le § 49), tout droit de résistance au souverain. Si le peuple avait ce droit, il serait juge de sa propre cause et déciderait seul du moment où l'obéissance cesse. Cela reviendrait à ruiner l'état de droit. Même sous un pouvoir injuste, la voie est la critique publique, jamais la rébellion, qu'il compte parmi les crimes les plus graves.
L'exemple
Le 26 juin 2015, la Cour suprême des États-Unis reconnaît le droit au mariage des couples de même sexe (arrêt Obergefell v. Hodges). Kim Davis, greffière du comté de Rowan, dans le Kentucky, refuse de délivrer les licences, au nom de ses convictions religieuses. Début septembre 2015, un juge fédéral la fait emprisonner pour outrage à la cour. Son cas n'importe pas par ce qu'elle croit, mais par la règle qu'il révèle : si la conscience dispensait d'obéir, un fonctionnaire pourrait refuser son service à qui il veut.
2. II — On peut être juste sans être obéissant : l'obéissance peut être la forme même de l'injustice, et la désobéissance un devoir
La loi n'est pas la mesure du juste : elle peut commander le mal. Celui qui l'exécute répond de ce qu'il fait. Et c'est en lui désobéissant publiquement que l'on a souvent fait entrer la justice dans la loi.
Une loi peut commander l'injuste : le juste lui désobéit alors, parce que la justice a une source que la loi ne contient pas.
Si la loi était la mesure du juste, elle ne pourrait jamais être injuste. Or nous disons sans cesse qu'une loi est injuste. Cela prouve que nous la jugeons à une autre mesure qu'elle-même. On peut l'appeler droit naturel, conscience, dignité de la personne. Celui qui s'y réfère pour refuser d'obéir ne manque pas à la justice : il lui reste fidèle contre le pouvoir qui la trahit. Obéir à une loi qui ordonne de nuire à un innocent, c'est se rendre complice. Le juste distingue la loi du droit (das Recht, n.), et sert le second.
La référence
Dans l'Antigone de Sophocle (vers 441 av. J.-C.), Créon, qui règne sur Thèbes, interdit sous peine de mort d'enterrer Polynice, mort en attaquant la cité. Antigone, sœur du mort, l'enterre quand même. Interrogée, elle répond que l'édit n'est venu ni de Zeus ni de la Justice, et qu'un mortel ne peut l'emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux. Sophocle ne fait pas de Créon un monstre : il défend la cité. Mais il montre que la loi humaine trouve sa limite dans ce qu'elle ne fait pas.
L'exemple
Le 1er décembre 1955, à Montgomery, en Alabama, Rosa Parks, couturière de 42 ans, refuse de céder sa place à un passager blanc dans un autobus, comme l'ordonnance de la ville l'y obligeait. Elle est arrêtée, puis condamnée à une amende. Le boycott des autobus qui suit dure 381 jours. En novembre 1956, la Cour suprême confirme dans l'arrêt Browder v. Gayle que la ségrégation dans les bus est contraire à la Constitution.
L'obéissance ne décharge pas de la responsabilité : celui qui fait le mal sur ordre reste celui qui a agi, et la justice lui demande de penser.
On dit parfois : j'ai obéi, ce n'est pas moi. Cette phrase est l'une des plus dangereuses qui soient. Elle sépare l'acte de celui qui l'accomplit. Or celui qui exécute un ordre l'exécute de ses propres mains. Il pouvait refuser. S'il ne l'a pas fait, ce n'est pas qu'il ne le pouvait pas, c'est qu'il n'a pas jugé. L'homme juste n'est pas celui qui ne fait pas le mal parce qu'on ne le lui a pas demandé. C'est celui qui, quand on le lui demande, examine. L'obéissance sans examen n'est pas neutre : c'est la condition ordinaire de l'injustice à grande échelle.
La référence
Hannah Arendt (1906-1975), dans Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), suit le procès d'Adolf Eichmann, tenu à Jérusalem en 1961. Elle ne voit pas en lui un monstre, mais un fonctionnaire zélé, qui ne se représentait pas ce qu'il faisait. Il se disait lié par son devoir d'obéir, et invoquait même Kant. Pour Arendt, le mal n'a pas besoin de pervers : il lui suffit d'un homme qui ne pense pas. L'obéissance devient alors un refus de juger (das Urteilen, n.).
L'exemple
À partir de 1961, à l'université Yale, le psychologue Stanley Milgram demande à des volontaires d'infliger à un « élève » des décharges électriques croissantes, jusqu'à 450 volts, sur l'ordre d'un expérimentateur en blouse grise. L'élève est un comédien : il ne reçoit rien, mais il crie et supplie. Dans l'expérience de base, 26 des 40 sujets vont jusqu'au bout. Ces hommes n'étaient pas cruels : ils obéissaient. Les 14 autres montrent que l'on pouvait s'arrêter.
Désobéir est parfois la seule façon de faire avancer le droit : la justice se dit d'abord contre la loi en vigueur avant de devenir loi.
Les lois de demain ont été les désobéissances d'hier. Si personne n'avait refusé la loi en vigueur, rien n'aurait changé. Une société qui n'aurait que des citoyens obéissants serait figée dans l'état de justice où elle se trouve, quel qu'il soit. La désobéissance a donc une fonction : elle porte devant tous une injustice que le droit ne voit pas encore. Elle engage aussi celui qui la pratique, qui risque l'amende ou la prison. Le juste est ici celui qui paie le prix de la justice qu'il veut voir inscrite dans la loi.
La référence
Henry David Thoreau (1817-1862) publie en 1849 La Désobéissance civile (d'abord sous le titre Resistance to Civil Government), après une nuit en prison en juillet 1846 pour avoir refusé de payer l'impôt de capitation. Il y écrit : « I think that we should be men first, and subjects afterward » (ma traduction : « Je pense que nous devrions être des hommes d'abord, et des sujets ensuite »). Et aussi : « Under a government which imprisons any unjustly, the true place for a just man is also a prison » (« Sous un gouvernement qui emprisonne quiconque injustement, la vraie place d'un homme juste est aussi la prison »).
L'exemple
Le 12 mars 1930, Gandhi quitte son ashram de Sabarmati, près d'Ahmedabad, avec ses disciples, pour protester contre le monopole britannique sur le sel. Il marche près de 400 kilomètres. Il arrive à Dandi, sur la côte, le 5 avril, et ramasse un peu de sel le lendemain. Le geste est minuscule et public, et des milliers de personnes le répètent. Gandhi est arrêté le 5 mai. En mars 1931, le pacte Gandhi-Irwin ouvre une négociation avec le pouvoir qui l'avait emprisonné.
3. III — Le juste n'est pas celui qui obéit ou désobéit, mais celui qui sait à quoi obéir : sa désobéissance est une fidélité plus profonde à l'idée de loi
On obéit en homme libre à la loi qu'on reconnaît pour sienne, et l'on cesse d'obéir à qui la trahit. La désobéissance juste est publique et accepte sa sanction. Enfin la justice est un jugement, qui s'exerce jusque dans la façon d'appliquer la règle.
Obéir peut être libre : on obéit à la loi qu'on reconnaît pour sienne, et l'on cesse d'obéir à celui qui la trahit.
Il y a deux obéissances. L'une plie devant la force. L'autre reconnaît une règle que l'on pourrait avoir posée soi-même. La première est servile, la seconde est libre. Le juste pratique la seconde. Il obéit à la loi parce qu'elle exprime la volonté commune, dont il est l'un des auteurs. Il cesse d'obéir quand l'ordre vient d'un pouvoir qui s'est mis hors de cette loi. Désobéir au tyran, c'est alors obéir à la loi. La question n'est plus « obéir ou non ? », mais « à quoi, et à qui ? ». Kant, qui interdit la rébellion, le dit autrement : raisonner publiquement n'est pas désobéir, et le citoyen éclairé critique la loi qu'il respecte.
La référence
Rousseau (1712-1778) écrit dans Du contrat social (1762, livre I, chapitre 3) : « Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté », et « On n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes ». Au chapitre 8 du même livre, il définit la liberté morale : « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». La soumission à un maître n'est donc pas la même chose que l'obéissance à la loi. La première est un fait. La seconde est un devoir, parce que la loi est notre œuvre.
L'exemple
En 404-403 av. J.-C., le régime des Trente ordonne à Socrate et à quatre autres citoyens d'aller arrêter Léon de Salamine pour le faire mettre à mort. Les quatre autres obéissent. Socrate rentre chez lui. Il raconte dans l'Apologie (32c-d) que seule la chute du régime l'a sauvé. Quatre ans plus tard, ce même homme refuse de fuir la prison de la démocratie qui le condamne. Il désobéit à un pouvoir sans loi, et obéit à la loi de la cité, même quand son verdict est injuste.
La désobéissance juste est publique et accepte sa sanction : elle refuse un ordre au nom de la loi elle-même, ce qui la distingue de la révolte et de l'intérêt.
Reste à distinguer la désobéissance du juste de celle du fraudeur ou du séditieux. Trois traits la définissent. Elle est publique : elle se fait voir, elle ne se cache pas. Elle est non violente : elle cherche à convaincre, pas à contraindre. Elle accepte la sanction : celui qui désobéit montre ainsi qu'il reconnaît l'autorité de la loi en général, même quand il en refuse une disposition. À ces conditions, il n'attaque pas l'ordre juridique, il en appelle à son meilleur état. Désobéir devient une manière d'obéir au principe de justice sur lequel toute loi prétend reposer.
La référence
John Rawls (1921-2002) définit dans la Théorie de la justice (1971, § 55) la désobéissance civile (der zivile Ungehorsam, m.) comme un acte public, non violent, accompli en conscience, contraire à la loi, et visant un changement de la loi ou de la politique. Elle reste, dit-il, dans les limites de la fidélité à la loi. Martin Luther King, dans sa Lettre de la prison de Birmingham (16 avril 1963), reprend d'Augustin : « an unjust law is no law at all » (ma traduction : « une loi injuste n'est pas du tout une loi »). Il ajoute que celui qui enfreint une loi injuste et en accepte la peine pour éveiller la conscience de la communauté exprime, en réalité, le plus haut respect de la loi.
L'exemple
Le 6 septembre 1960, en pleine guerre d'Algérie, la « Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie », dite Manifeste des 121, paraît avec les signatures de 121 écrivains, artistes et universitaires, dont Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Simone Signoret. Ils signent de leur nom. Le texte reconnaît le droit de refuser de prendre les armes contre le peuple algérien. Plusieurs signataires, fonctionnaires ou employés de l'audiovisuel public, sont sanctionnés. Le geste est public, et son prix est accepté.
Ni l'obéissance ni la désobéissance ne suffisent à faire le juste : la justice est un jugement, qui s'exerce jusque dans la façon d'appliquer la loi.
Nous avons opposé deux conduites, obéir et désobéir. Mais le juste ne se définit par aucune des deux. Il se définit par le jugement. Une loi est générale : elle ne peut prévoir chaque cas. Appliquée à la lettre, elle commet parfois l'injustice que son auteur voulait éviter. Celui qui juge doit alors la corriger par ce que le législateur aurait dit s'il avait vu le cas. Cet homme n'est ni obéissant ni désobéissant. Il est juste, c'est-à-dire capable d'ajuster la règle à la situation. La vertu de justice est cette faculté-là, et non la docilité.
La référence
Aristote (384-322 av. J.-C.), dans l'Éthique à Nicomaque (livre V, chapitre 10, 1137a-b), nomme équité (epieikeia) cette correction de la loi. L'équitable est juste, mais il n'est pas le juste légal : il le redresse là où la loi, parce qu'elle parle en général, se trompe sur un cas particulier. Le législateur l'aurait fait lui-même s'il avait été présent. Le juste n'est donc pas un exécutant : il continue le travail du législateur.
L'exemple
Le 4 mars 1898, Paul Magnaud, président du tribunal de Château-Thierry (Aisne), acquitte Louise Ménard, une mère de famille qui avait volé un pain pour nourrir son enfant. Il ne nie pas le vol. Il retient que la faim l'a poussée, alors que le code pénal de 1810 ne prévoyait pas ce cas. Le jugement est très commenté, et son auteur est surnommé « le bon juge ». Il a appliqué la loi en l'infléchissant : ni obéissant, ni désobéissant.
La conclusion
On demandait si l'on peut être juste sans être obéissant. Il faut répondre que oui, mais pas comme on l'imagine. Non, la justice ne se passe pas de règle commune : Hobbes l'a montré, Platon a fait dire à Socrate ce que l'on doit à la cité, et Kant a vu qu'une conscience qui se fait juge de la loi devient juge de sa propre cause. Oui, l'obéissance peut être complice : Antigone a opposé au roi des lois qu'il ne faisait pas, Arendt a montré qu'on peut faire le mal sans cesser d'obéir, et Thoreau a fait de la prison la place du juste. Les deux premiers chemins s'opposaient parce qu'ils pensaient l'obéissance comme une soumission à un commandement. Or Rousseau distingue la force de la loi qu'on s'est prescrite, Rawls et King donnent à la désobéissance civile ses conditions, et Aristote rappelle que la justice est un jugement.
Revenons alors à Rosa Parks. On y a d'abord lu un refus d'obéir. Relue à la lumière de ce qui précède, la scène dit autre chose. Elle ne s'enfuit pas, elle se laisse arrêter, elle accepte le tribunal. Son geste est public et sans violence, et il en appelle à un principe, l'égalité devant la loi, que la loi de la ville trahissait. Elle n'a pas quitté l'ordre juridique : elle l'a rappelé à lui-même. Parks n'est pas une insoumise. Elle est plus fidèle à la loi que ceux qui lui donnaient des ordres.
On peut donc être juste sans être obéissant, à condition de n'être pas docile : le juste est celui qui obéit à ce qui mérite de l'être, et qui sait le reconnaître. Petrov n'avait pas désobéi par caprice. Son règlement n'avait pas prévu la fausse alerte, et il a jugé là où la règle ne disait rien. Reste une tâche, toujours à reprendre : apprendre à distinguer, avant d'avoir à choisir, ce qui a droit à notre obéissance de ce qui n'a droit qu'à notre examen.
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