La technique nous rend-elle plus libres ?
Dissertation entièrement rédigée — La technique · La liberté
Le brouillon — là où la note se joue
Les termes du sujet
La technique
Du grec technê, « art, savoir-faire » (die Technik, f.). La technique est un ensemble de procédés réglés pour obtenir un résultat : tailler un silex, filer la laine, programmer un logiciel. Elle ne se confond ni avec la science, qui cherche à connaître, ni avec la technologie, qui est le discours sur les techniques. Elle ne se réduit pas non plus aux machines : une méthode d'organisation du travail est déjà une technique. Le sujet dit « la technique » au singulier : il parle du phénomène d'ensemble, pas d'un outil particulier.
Libres
Trois sens sont à tenir. La liberté est d'abord un pouvoir faire : agir sans obstacle pour obtenir ce que l'on veut. Elle est ensuite une indépendance : n'être soumis à la volonté ou à la contrainte de personne. Elle est enfin une autonomie (die Autonomie, f.), du grec autos, « soi-même », et nomos, « loi » : se donner à soi-même sa règle, choisir ses fins au lieu de les recevoir. Selon le sens retenu, la technique peut paraître libératrice, menaçante, ou simplement hors de la question.
Nous rendre plus libres
Deux indices sont à lire. Rendre suppose que la technique soit cause de notre liberté : elle ne la décrirait pas, elle la produirait. Plus suppose que la liberté se mesure et s'accroisse par degrés, ce qui n'est évident que si la liberté est une puissance. Enfin nous est ambigu : chacun pris séparément, ou l'humanité comme ensemble. Une technique peut libérer les uns en asservissant les autres.
Les deux réponses, également légitimes
Première thèse
Oui : la technique desserre les contraintes qui pesaient sur l'homme. Elle le délivre de la faim, de la fatigue, de l'espace et des limites de son corps. Être libre, c'est pouvoir faire ce que l'on veut, et la technique multiplie ce que nous pouvons faire. L'homme sans outils est le plus démuni des vivants.
Thèse adverse
Non : toute technique crée de nouvelles dépendances, impose ses rythmes à ceux qui s'en servent et donne à qui la contrôle un pouvoir sur les autres. Plus nos moyens s'étendent, moins nous pouvons nous en passer. Nous sommes plus puissants, et de moins en moins maîtres de nous.
La problématique
Si la liberté est le pouvoir de faire ce que l'on veut, la technique qui accroît nos pouvoirs nous rend évidemment plus libres. Mais si pouvoir davantage nous rend dépendants de ce qui nous donne ce pouvoir, l'accroissement de puissance peut s'acheter au prix de la liberté. Faut-il mesurer la liberté à l'étendue de ce que nous pouvons faire, ou à notre capacité de choisir ce que nous voulons faire, auquel cas la technique ne nous donne que des moyens, et la liberté dépend de l'usage que nous en faisons ?
Née du choc des deux thèses — jamais du sujet reformuléLe piège
Confondre pouvoir faire et être libre. C'est l'erreur qui rend le sujet facile en apparence : on dresse la liste de ce que la technique permet, et l'on conclut. Deux autres pièges : parler de « la technique » comme d'un bloc, alors qu'une même invention peut libérer et asservir selon qui s'en sert ; et verser dans le procès d'époque (« les écrans nous rendent esclaves ») sans jamais définir la liberté. Enfin, éviter les exemples attendus d'un jugement tout fait, comme les réseaux sociaux : ils dispensent de penser.
L'introduction
Le 24 mai 1844, dans la salle de la Cour suprême, au Capitole de Washington, Samuel Morse envoie par fil un message à son assistant à Baltimore, à quarante milles de là : « What hath God wrought » (« Ce que Dieu a accompli », ma traduction). C'est la première démonstration publique de la ligne. Dix ans plus tard, dans Walden (1854), Henry David Thoreau se moque de cet enthousiasme : « Nous avons grand-hâte de construire un télégraphe magnétique du Maine au Texas ; mais il se peut que le Maine et le Texas n'aient rien d'important à se dire. » (ma traduction). Ces deux phrases se répondent. L'une mesure ce que la technique permet de faire. L'autre demande ce que nous voulons en faire. Entre elles se loge notre sujet.
Le sujet demande si la technique nous rend plus libres. La technique est l'ensemble des procédés réglés qui servent à obtenir un résultat, de l'outil de pierre à l'algorithme. Libres peut s'entendre de trois façons : comme un pouvoir faire, c'est-à-dire agir sans obstacle ; comme une indépendance, c'est-à-dire n'être soumis à personne ; comme une autonomie, c'est-à-dire se donner soi-même sa loi. Enfin nous rendre plus libres suppose que la technique cause notre liberté et que celle-ci se mesure par degrés.
On peut soutenir que oui. La technique desserre les contraintes de la nature, du travail et du corps. Être libre, c'est pouvoir, et nous pouvons infiniment plus que nos ancêtres. Mais on peut soutenir avec autant de force que non. Chaque pouvoir nouveau crée une dépendance nouvelle. Celui qui ne peut plus se passer de la machine est tenu par elle, et celui qui la contrôle tient les autres.
D'où le problème. Si la liberté est un pouvoir faire, la technique nous libère, et l'on ne voit pas ce qu'on pourrait lui objecter. Mais si accroître notre pouvoir peut nous rendre dépendants, le pouvoir et la liberté ne vont pas toujours ensemble. Faut-il mesurer la liberté à l'étendue de ce que nous pouvons faire, ou à notre capacité de choisir ce que nous voulons faire, auquel cas la technique ne nous donne que des moyens, et la liberté dépend de l'usage que nous en faisons ?
Dans un premier chemin de pensée, on verra que la technique nous libère, parce qu'elle desserre les nécessités de la nature, du travail et du corps. Dans un deuxième, que cette libération se paie : la technique crée des dépendances, plie l'homme à ses rythmes et le met sous surveillance. Dans un troisième enfin, que les deux chemins confondent la liberté avec le pouvoir : la technique ne donne que des moyens, et la liberté se joue dans le choix des fins et dans la maîtrise que nous gardons de nos outils.
1. I — La technique nous rend plus libres : elle desserre les nécessités de la nature, du travail et du corps
L'homme naît démuni, sans griffes ni fourrure. La technique lui donne ce que la nature lui a refusé. Elle le délivre de la fatalité des lois naturelles, du labeur qui occupait toute la vie, et des limites de son propre corps.
La technique libère de la nécessité naturelle : ce qui s'imposait comme un destin devient une affaire de choix.
La nature ne nous demande pas notre avis. Elle impose la faim, la maladie, la naissance non désirée, la mort prématurée. Tant que nous ne savons pas agir sur elle, nous la subissons comme un destin. Dès que nous savons la transformer, ce qui était fatal devient une question de décision. Il est vrai que la nature ne disparaît pas : elle reste la règle du jeu. Mais nous apprenons à nous servir de ses lois pour desserrer son étreinte. La liberté commence ici comme libération : on cesse de subir pour pouvoir choisir.
La référence
Descartes (1596-1650) conclut le Discours de la méthode (1637, sixième partie) en opposant à la philosophie « spéculative » des écoles une philosophie « pratique ». Elle consiste à connaître la force du feu, de l'eau, de l'air et des astres, pour les employer à tous les usages auxquels ils sont propres, « et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il y voit la condition d'une médecine qui préserverait la santé. La connaissance technique de la nature est ici l'instrument de notre indépendance à son égard.
L'exemple
En 1960, la Food and Drug Administration américaine autorise l'Enovid, première pilule contraceptive. En France, la loi Neuwirth du 28 décembre 1967 en légalise l'usage. Pour la première fois, une femme peut décider si elle aura un enfant et quand. Ce qui était un fait de nature, la fécondité subie, devient une décision. Le cas est précis : c'est une technique qui change le statut d'une nécessité biologique.
La technique libère du temps : en déléguant la peine aux machines, elle ouvre la possibilité d'une vie qui ne soit pas tout entière au travail.
Une deuxième contrainte pèse sur l'homme : l'obligation de produire sa subsistance. Pendant des siècles, elle a occupé presque toutes les heures. Chaque machine qui accomplit à notre place une tâche pénible rend du temps, et le temps est la matière de la liberté. Avoir du loisir, c'est pouvoir choisir à quoi l'employer. Cette libération n'est pas seulement individuelle. Elle ouvre la possibilité de ne plus faire reposer la peine sur d'autres, de ne plus avoir besoin d'esclaves ou de domestiques.
La référence
Aristote (384-322 av. J.-C.) imagine dans la Politique (livre I, chapitre 4, 1253b) que les instruments puissent accomplir d'eux-mêmes leur tâche, comme les trépieds d'Héphaïstos ou les statues de Dédale dont parle la légende, et que les navettes tissent seules. Dans ce cas, les chefs d'atelier n'auraient plus besoin de manœuvres, ni les maîtres d'esclaves. Aristote voit donc dans l'automatisation la seule voie possible pour abolir l'esclavage. Chez lui, la technique libère par ce qu'elle remplace.
L'exemple
Le 5 janvier 1914, Henry Ford annonce dans ses usines de Highland Park, près de Détroit, une journée de huit heures au lieu de neuf, et un salaire minimal de cinq dollars. La chaîne de montage, mise en service pour la Ford T l'année précédente, a divisé le temps de fabrication d'une voiture. C'est la productivité qui permet de payer plus pour moins d'heures. Le cas est limité, et nous y reviendrons, mais il montre que la technique peut racheter du temps de vie.
La technique libère des limites du corps : elle prolonge nos organes et nous permet d'agir, de parler ou de percevoir là où l'organisme seul ne le permettrait pas.
Le corps est notre première limite : il se fatigue, voit mal, ne porte pas loin, tombe malade, peut se taire. La technique le prolonge. Elle ne remplace pas seulement une force par une autre, elle ouvre des capacités que l'organisme ne possédait pas. Un corps empêché peut ainsi retrouver une prise sur le monde. Il y a là une liberté que la seule volonté ne donne pas : vouloir parler ne suffit pas à celui dont la voix est perdue. L'être humain est un être que l'outil complète. C'est même sa définition la plus constante.
La référence
Bergson (1859-1941) soutient dans L'Évolution créatrice (1907, chapitre II) que l'intelligence humaine est d'abord la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils pour faire d'autres outils. Il propose d'appeler l'homme Homo faber, « l'homme qui fabrique », plutôt que Homo sapiens. Pour lui, l'outil n'est pas un accessoire : il est la forme que prend chez l'homme le dépassement de ses limites vitales.
L'exemple
Stephen Hawking, atteint de sclérose latérale amyotrophique depuis 1963, perd l'usage de la parole en 1985 à la suite d'une pneumonie et d'une trachéotomie. Il retrouve une voix grâce à un logiciel, Equalizer, conçu par l'informaticien Walt Woltosz, qu'il commande d'abord avec une main, puis avec un capteur posé sur sa joue. Il publie Une brève histoire du temps en 1988 et occupe la chaire lucasienne de Cambridge jusqu'en 2009. L'outil lui rend une capacité d'agir sur le monde.
2. II — La technique nous rend moins libres : elle crée des dépendances, plie l'homme à ses rythmes et le met sous surveillance
Un pouvoir qu'on ne peut plus abandonner devient une obligation. La technique développe ses propres exigences, impose à l'homme le rythme de ses machines, et fournit à ceux qui la maîtrisent des moyens de contrôle inédits.
La technique crée de nouvelles nécessités : à mesure qu'elle remplace une dépendance de la nature, elle installe une dépendance à l'égard du système technique lui-même.
On avait cru remplacer la nécessité naturelle par le choix. Mais la technique ne supprime pas la nécessité, elle la déplace. Nous ne dépendons plus de la source, nous dépendons du réseau d'eau. Nous ne dépendons plus des saisons, nous dépendons de l'électricité. Et ces dépendances sont plus difficiles à voir que celles de la nature, parce qu'elles sont notre œuvre. Chaque technique suppose d'autres techniques, qui exigent des experts, de l'énergie, des chaînes d'approvisionnement. Notre pouvoir est vaste, mais il repose sur un édifice dont nous ne maîtrisons aucune pièce.
La référence
Jacques Ellul (1912-1994), dans La Technique ou l'Enjeu du siècle (1954), soutient que la technique est devenue un système autonome. Elle recherche en tout domaine la méthode la plus efficace, et cette efficacité s'impose à l'homme comme une exigence, non comme une option : on ne choisit plus entre plusieurs moyens, on suit celui qui marche le mieux. Le progrès technique se développe ainsi suivant sa propre logique, et l'homme s'y adapte. La technique paraît libre en fournissant des choix, mais elle rend un seul choix possible.
L'exemple
Le 14 août 2003, à 16 h 10, une panne d'électricité partie d'Ohio plonge dans le noir une cinquantaine de millions de personnes, dans le nord-est des États-Unis et en Ontario. À New York, le métro s'arrête, les ascenseurs se bloquent, les feux de signalisation s'éteignent, et des foules rentrent à pied. Une défaillance sur des lignes à haute tension suffit à immobiliser toute une région. Notre aisance d'ordinaire est le revers d'une dépendance totale.
La technique plie l'homme au rythme de la machine : dans l'usine, c'est l'outil qui commande, et l'ouvrier qui obéit.
La machine devrait libérer l'ouvrier, puisqu'elle fait la peine. En fait, elle le soumet. L'artisan réglait son outil sur son geste. Dans l'usine mécanisée, l'ouvrier règle son geste sur la machine. Il n'a plus ni le choix de la cadence, ni celui de la méthode, ni même l'usage de son intelligence. On avait vu dans l'automatisation une manière de racheter du temps. On y découvre que le temps racheté peut être repris en intensité. Gagner des heures ne dit rien de l'emploi qu'on en fait pendant celles qui restent.
La référence
Marx (1818-1883) analyse dans le Manifeste du parti communiste (1848, partie I) l'effet du machinisme : l'ouvrier devient « un simple accessoire de la machine », à qui l'on ne demande que l'opération la plus simple et la plus monotone. Dans Le Capital (livre I, 1867, chapitre XV), il précise que, dans la fabrique, les ouvriers sont incorporés à un mécanisme qui existe sans eux. C'est une forme d'aliénation (die Entfremdung, f.) : l'homme est dépossédé de sa propre activité, qui se retourne contre lui.
L'exemple
Simone Weil, agrégée de philosophie, obtient un congé de l'enseignement pour travailler en usine. Entre décembre 1934 et août 1935, elle est ouvrière à Paris, notamment chez Alsthom, puis chez Renault à Boulogne-Billancourt. Elle tient un journal où elle note la cadence imposée, la fatigue, la peur d'être trop lente. Elle dira plus tard qu'elle en a gardé la marque de l'esclavage. L'ouvrière diplômée, libre en droit, ne l'est plus devant la machine.
La technique donne à ceux qui la détiennent un pouvoir de contrôle inédit : en rendant le regard permanent, elle fait de chacun son propre surveillant.
Une technique n'est pas neutre dans ses effets politiques. Certaines rendent le contrôle plus facile, moins coûteux, plus discret. Le pouvoir n'a plus besoin de menacer : il lui suffit de pouvoir regarder. Celui qui se sait observé en permanence ajuste son comportement sans qu'on le lui demande. La contrainte devient intérieure et ne se voit plus. C'est la forme la plus complète de la dépendance, puisque l'homme collabore à sa propre servitude. Ici, ce n'est pas la nature qui limite notre liberté, c'est l'ingéniosité d'autres hommes.
La référence
Michel Foucault (1926-1984) étudie, dans Surveiller et punir (1975, partie III, chapitre 3), le panoptique imaginé par Jeremy Bentham en 1791 : une prison circulaire, avec une tour centrale d'où l'on peut tout voir sans être vu. Le détenu ne sait jamais s'il est regardé. Il agit donc comme s'il l'était toujours. Selon Foucault, celui qui se sait soumis à ce champ de visibilité « devient le principe de son propre assujettissement ». Le contrôle est efficace parce qu'il est invisible.
L'exemple
Le Presidio Modelo, construit entre 1926 et 1931 sur l'Isla de Pinos, à Cuba, reprend le plan de Bentham : cinq bâtiments circulaires, chacun avec une tour centrale, pour plusieurs milliers de détenus. Fidel Castro y est enfermé de 1953 à 1955, après l'assaut de la caserne de la Moncada. Cette architecture permet à un petit nombre de gardiens de tenir un très grand nombre de prisonniers. Une disposition technique remplace la force.
3. III — La technique ne donne que des moyens : la liberté se joue dans le choix des fins et dans la maîtrise que nous gardons de nos outils
Pouvoir faire n'est pas être libre. La technique accroît les moyens, mais le choix des fins reste à faire. Plus nos moyens sont grands, plus ce choix pèse. Enfin, la technique n'asservit que celui qui l'ignore : la comprendre est une condition de la liberté.
La liberté n'est pas le pouvoir de faire ce que l'on veut, mais la capacité de se donner à soi-même sa règle : la technique fournit des moyens et ne choisit pas nos fins à notre place.
Distinguons pouvoir faire et être libre. Un homme qui cède à chacun de ses désirs peut tout faire et n'est pourtant pas maître de lui : ses désirs le mènent. La liberté au sens fort est l'autonomie (die Autonomie, f.) : décider soi-même de ce qu'on veut, au lieu de recevoir ses fins du hasard, des autres ou de l'appétit. La technique, elle, ne s'occupe que des moyens. Elle dit comment, jamais pourquoi. Elle peut donc élargir le champ de nos actions sans nous rendre plus libres, tout comme elle peut les restreindre sans nous priver de notre liberté intérieure.
La référence
Rousseau (1712-1778) écrit dans Du contrat social (1762, livre I, chapitre 8) que « l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». Pour lui, la liberté morale est celle qui « seule rend l'homme vraiment maître de lui ». Être libre ne consiste donc pas à pouvoir obtenir ce qu'on désire, mais à ne pas être mené par ses désirs. Cette définition sépare la liberté de la puissance.
L'exemple
Le 4 juillet 1845, Henry David Thoreau s'installe dans une cabane qu'il a bâtie lui-même sur les bords de l'étang de Walden, près de Concord, dans le Massachusetts. Il y reste deux ans, deux mois et deux jours. Dans Walden (1854), il écrit : « Nos inventions ne sont souvent que de jolis jouets qui détournent notre attention des choses sérieuses. Elles ne sont que des moyens améliorés vers une fin qui ne l'est pas. » (ma traduction). Il ne refuse pas les outils : il s'interroge sur ce qu'on cherche avec eux.
Plus la technique accroît notre pouvoir, plus elle élargit le choix et la portée de nos actes : la liberté devient alors responsabilité, et savoir s'abstenir en est la forme la plus haute.
On pourrait croire que plus on peut, plus on est libre. Mais le pouvoir technique a une propriété nouvelle : ses effets dépassent ceux qui l'exercent. Une action peut avoir des conséquences durables, irréversibles, à l'échelle de la planète ou des générations futures. Choisir de faire tout ce qu'on peut n'est plus un acte de liberté, c'est un renoncement à choisir. La liberté, dans ces conditions, est le pouvoir de ne pas faire ce que l'on peut faire, parce que l'on a mesuré ce que cela engagerait. Elle devient une charge, avant d'être un privilège.
La référence
Hans Jonas (1903-1993), dans Le Principe responsabilité (Das Prinzip Verantwortung, 1979), part de ce constat : le pouvoir technique de l'homme moderne est tel que l'éthique traditionnelle, pensée pour des actes à effets proches et limités, ne suffit plus. Il propose un impératif nouveau : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » La technique ne dispense donc pas de la liberté, elle l'exige davantage.
L'exemple
En juillet 1974, le biochimiste Paul Berg et des collègues publient dans la revue Science un appel à suspendre certaines expériences sur l'ADN recombinant, dont les risques sont inconnus. En février 1975, plus d'une centaine de chercheurs se réunissent à Asilomar, en Californie, pour fixer les conditions de leur reprise. Berg recevra le prix Nobel de chimie en 1980. Des savants capables de tout faire décident, ensemble, de ne pas le faire encore.
La technique n'asservit que celui qui l'ignore : comprendre et pouvoir modifier ce que l'on utilise est la condition pour qu'elle serve la liberté.
Reste l'objection du deuxième chemin : on ne choisit pas toujours ses outils, ni ceux qui nous entourent. Mais la dépendance vient moins de la technique elle-même que de l'ignorance où l'on est de son fonctionnement. Celui qui considère la machine comme un objet étranger, ou comme une magie, la subit. Celui qui comprend ses principes peut l'adapter, la réparer, la refuser. La liberté, ici, n'est ni une propriété de l'outil ni une qualité de l'homme : elle est un rapport, celui qu'on entretient avec ses moyens. Une même technique, selon qu'elle est opaque ou ouverte, enferme ou émancipe.
La référence
Gilbert Simondon (1924-1989), dans Du mode d'existence des objets techniques (1958), commence par constater que « la culture s'est constituée en système de défense contre les techniques ». On tient les objets techniques pour des instruments sans valeur humaine, et c'est cette méconnaissance qui crée l'aliénation. Pour lui, il faut une culture technique : comprendre l'objet technique pour entrer avec lui dans un rapport où l'homme n'est ni son esclave ni son maître. Connaître la technique, c'est la libérer de l'étrangeté.
L'exemple
Vers 1980, au laboratoire d'intelligence artificielle du MIT, le programmeur Richard Stallman voudrait modifier le logiciel d'une imprimante Xerox pour qu'elle signale les bourrages de papier. Il ne le peut pas : le code source est secret. Le refus de ce verrouillage le conduit à lancer le projet GNU le 27 septembre 1983, puis à fonder la Free Software Foundation en 1985. Le logiciel libre repose sur l'idée que l'utilisateur doit pouvoir étudier et modifier l'outil qu'il emploie.
La conclusion
La technique nous rend-elle plus libres ? Il faut répondre, à présent, que la question confond deux choses. Oui, la technique accroît notre pouvoir : la pilule desserre la nécessité naturelle, la chaîne de Ford a racheté une heure de vie par jour, Hawking a retrouvé une voix. Non, ce pouvoir n'est pas la liberté : le système technique nous rend dépendants, comme l'a montré Ellul, l'usine nous plie à son rythme, comme l'a montré Marx, et le panoptique de Foucault surveille sans contraindre. Les deux premiers chemins s'opposaient parce qu'ils faisaient de la technique un agent qui donnerait ou retirerait la liberté. Or elle ne donne que des moyens. Rousseau a défini la liberté comme l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite, Jonas a montré qu'elle devient responsabilité quand le pouvoir grandit, et Simondon que la comprendre est la condition de ne pas la subir.
Revenons alors à Thoreau, que nous avions cité dès l'introduction. Sa phrase sur le télégraphe du Maine au Texas ne dit pas que le télégraphe est mauvais. Elle dit que le pouvoir de communiquer ne donne pas quelque chose à communiquer. Thoreau ne vit d'ailleurs pas sans outils : sa cabane doit beaucoup à une hache empruntée, qu'il dit avoir rendue mieux aiguisée qu'il ne l'avait reçue. Il n'a pas rejeté la technique, il a refusé qu'elle choisisse ses fins à sa place. Telle est la liberté qui reste à l'homme équipé : dire, parmi tout ce qu'il peut, ce qu'il veut.
La technique ne nous rend donc ni plus ni moins libres : elle nous rend plus puissants, et ce surcroît de puissance nous oblige à la liberté. Reste une tâche, toujours à reprendre : apprendre à connaître nos outils, pour que ce que nous faisons de plus en plus facilement soit encore ce que nous avons décidé de faire.
Les notions travaillées
Garde cette carte.
Je te l'envoie par mail, en grand et prête à imprimer — celle de La technique nous rend-elle plus libres ?, et celles des autres œuvres au fil de l'année.
Gratuit, désinscription en un clic, aucun partage à des tiers.