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Le langage trahit-il la pensée ?

Dissertation entièrement rédigée — Le langage · La conscience

ExerciceDissertation
FamilleLe langage · La conscience
Parties3
Notions2

Le brouillon — là où la note se joue

Les termes du sujet

Le langage

Il ne faut pas confondre trois choses. Le langage (die Sprache, f.) est la faculté de signifier au moyen de signes. La langue est un système particulier de ces signes, comme le français ou l'allemand. La parole est l'acte par lequel quelqu'un se sert de la langue à tel moment. Le sujet dit « le langage » : il parle de la faculté tout entière. Elle comprend les mots, mais aussi les gestes, les signes des sourds, la notation des mathématiques. Il s'agit donc de savoir ce que fait le fait de signifier, et pas seulement ce que fait le français.

La pensée

Penser (das Denken, n.) peut vouloir dire trois choses. C'est d'abord l'activité de l'esprit en général : juger, comparer, se souvenir, imaginer. C'est ensuite un contenu clair, que l'on peut formuler : une idée, une opinion. C'est enfin ce que l'on pense confusément : une impression, un sentiment, une intuition. Le sujet suppose que la pensée existe avant d'être dite, puisqu'on ne peut trahir que ce qui est déjà là. Il touche donc à la conscience (das Bewusstsein, n.) : la pensée est-elle ce dont nous sommes conscients, ou davantage ?

Trahir

Le verbe a trois sens. Trahir, c'est d'abord être infidèle : déformer ce qu'on devait rendre, comme le traducteur que les Italiens appellent traditore. C'est ensuite livrer malgré soi : on trahit un secret, et un lapsus trahit ce qu'on voulait taire. C'est enfin faire défaut : ses forces le trahissent. Le sujet appelle d'abord le premier sens, qui fait du langage un traître extérieur à la pensée. Le deuxième travaille pourtant la question en silence, et c'est lui qui la renouvelle.

Les deux réponses, également légitimes

Première thèse

Oui : le langage trahit la pensée. Ce que l'on pense est singulier, mouvant, souvent confus ; les mots sont généraux, découpés, empruntés à tous. Dire, c'est donc perdre. Et le langage reçu pense parfois à notre place.

Thèse adverse

Non : on ne trahit que ce qui existe déjà, et la pensée distincte n'existe pas avant les mots. Le langage la fait naître, l'achève et la rend partageable. Ce que l'on croit perdre en parlant n'était qu'une impression vague.

La problématique

Si la pensée précède les mots, elle est nécessairement trahie par eux. Mais si elle n'existe que par eux, aucune trahison n'est possible, et l'on ne comprend plus le sentiment d'avoir mal dit. La pensée est-elle un contenu que le langage traduit plus ou moins fidèlement, ou un travail que le langage accomplit ; et, dans ce cas, que reste-t-il du mot « trahir » ?

Née du choc des deux thèses — jamais du sujet reformulé

Le piège

Prendre « trahir » pour un seul sens. Le sujet se rédige d'ordinaire en deux tiroirs : « les mots sont pauvres » et « sans les mots on ne pense pas », puis un « un peu des deux » qui ne tranche rien. Il faut montrer que les deux parties se font la même image du langage, une enveloppe, et que le mot « trahir » en désigne deux usages. Autres pièges : confondre langage, langue et parole ; conclure que la pensée est « ineffable » sans dire comment on le sait ; et réciter Wittgenstein sans le travailler.

L'introduction

En 1922, à Londres, l'éditeur Chatto & Windus publie Swann's Way, premier volume de la traduction de Marcel Proust par l'écrivain écossais Charles Scott Moncrieff. Pour l'ensemble, Moncrieff abandonne le titre de Proust, À la recherche du temps perdu, et choisit Remembrance of Things Past, emprunté à un vers du sonnet 30 de Shakespeare. Le titre est beau. Il n'est pas celui de Proust : il parle d'un souvenir, quand Proust parlait d'une quête. Les Italiens disent des traducteurs : traduttore, traditore, « traducteur, traître ». Or toute personne qui parle traduit : elle met en mots ce qu'elle pense. Reste à savoir si ce passage trahit au même sens.

Le sujet demande si le langage trahit la pensée. Le langage est la faculté de signifier par des signes ; il ne se réduit ni à une langue, ni à un discours. La pensée est l'activité de l'esprit, ou ce qu'il se représente, clairement ou non. Trahir s'entend de trois manières : déformer, livrer malgré soi, faire défaut. Le sujet suppose enfin que la pensée existe avant les mots, puisqu'on ne trahit que ce qui est déjà là.

On peut soutenir que oui. Ce que je pense est singulier et mouvant ; le mot est général et arrête ce qui coule. Il me fournit en outre des phrases toutes faites. Mais on peut soutenir avec autant de force que non. Sans mots, ma pensée reste une impression confuse. C'est en parlant que je sais ce que je pense, et que les autres peuvent me répondre.

D'où le problème. Si la pensée précède les mots, elle est trahie par eux. Si elle n'existe que par eux, aucune trahison n'est possible, et nous ne saurions plus pourquoi nous avons si souvent le sentiment d'avoir mal dit. La pensée est-elle un contenu que le langage traduit plus ou moins fidèlement, ou un travail que le langage accomplit ; et, dans ce cas, que reste-t-il du mot « trahir » ?

Dans un premier chemin de pensée, on verra que le langage trahit la pensée en la généralisant, en la figeant et en la rendant commune. Dans un deuxième, qu'il ne la trahit pas, parce qu'il la fait naître, l'achève et la rend partageable. Dans un troisième enfin, que les deux chemins imaginent le langage comme une enveloppe de la pensée : il la trahit au sens où il la livre, et c'est parce qu'il ne l'épuise jamais qu'il lui permet de continuer.

1. I — Le langage trahit la pensée : il la généralise, la fige et la rend commune

Ce que l'on pense est singulier, mouvant et personnel. Le mot est général, arrêté et commun. En passant de l'un à l'autre, on perd ce qui comptait le plus.

Le mot est général, la pensée est singulière : parler, c'est ranger ce qu'on éprouve dans une catégorie commune.

Ce que je pense à un instant donné n'appartient qu'à moi : cette douleur-ci, ce souvenir-là, cette nuance de colère. Le mot, lui, vaut pour tous et pour toujours. « Douleur » désigne la mienne comme celle de n'importe qui. Pour dire, je dois ranger ce qui est unique sous un nom qui l'égalise à d'autres cas. Je perds ainsi ce qui en faisait la singularité. Le langage ne ment pas : il ne peut dire que le général. Mais il laisse dehors ce qui est à moi seul, et c'est justement ce qui compte pour moi. Dire « je souffre », c'est dire vrai et laisser l'essentiel de côté.

La référence

Nietzsche (1844-1900) écrit en 1873, dans Vérité et mensonge au sens extra-moral (publié en 1896), que le langage ne saisit jamais les choses mêmes. Chaque mot, dit-il, ne peut convenir à une expérience unique : il doit servir à une foule de cas voisins. D'où sa formule : « Jeder Begriff entsteht durch Gleichsetzen des Nicht-Gleichen » (ma traduction : « Tout concept naît de l'égalisation de ce qui n'est pas égal »). Le concept (der Begriff, m.) s'obtient en oubliant les différences. Son exemple est la feuille : aucune feuille n'est identique à une autre, et le concept « feuille » n'existe qu'en laissant tomber toutes leurs différences.

L'exemple

En 1975, le chercheur canadien Ronald Melzack, de l'université McGill à Montréal, publie un questionnaire de la douleur. Il propose aux patients 78 mots, répartis en 20 groupes, parmi lesquels ils choisissent ceux qui disent leur douleur. Un médecin ne peut pas entrer dans la souffrance d'un autre : il doit lui tendre des mots. En 1926 déjà, Virginia Woolf avait écrit dans On Being Ill : « English, which can express the thoughts of Hamlet and the tragedy of Lear, has no words for the shiver and the headache » (ma traduction : « L'anglais, qui sait dire les pensées de Hamlet et la tragédie de Lear, n'a pas de mots pour le frisson et le mal de tête »).

Le mot fige et découpe : la pensée est un flux continu, la phrase une suite d'éléments séparés.

Ma pensée n'a pas de bords. Un sentiment passe dans le suivant, se teinte de lui, et change à mesure que je le vis. Pour le dire, il faut le découper en mots distincts, alignés l'un après l'autre. Chaque mot arrête ce qui coulait. Je dis « j'aime » ou « j'ai peur » comme s'il s'agissait de choses fixes, alors que j'ai vécu un mélange mouvant. Ce que le langage livre est une image arrêtée de la pensée. Cette image prend la place du vécu. Plus on parle de soi, plus on risque de se connaître d'après ses mots plutôt que d'après ce que l'on éprouve.

La référence

Bergson (1859-1941) distingue, dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), deux moi. Le moi profond vit dans la durée (die Dauer, f.) : ses états se fondent les uns dans les autres et ne se comptent pas. Le moi superficiel est celui qu'on exprime : il juxtapose des états distincts, comme des objets dans l'espace, parce que les mots, faits pour l'action et la vie commune, ne savent désigner que des choses séparées. Pour Bergson, le langage ne se contente donc pas d'omettre la vie intérieure, il la remplace par une image commode.

L'exemple

En octobre 1902, Hugo von Hofmannsthal publie la Lettre de Lord Chandos, texte de fiction daté de 1603. Lord Chandos écrit à Francis Bacon pour expliquer qu'il ne peut plus écrire. Les mots abstraits dont il faut se servir pour juger lui paraissent se défaire dans la bouche. Il ne perd pas la pensée, il perd la confiance dans les mots pour la rendre. Il éprouve des instants intenses devant des objets très simples, et ne trouve rien pour les dire. L'auteur a vingt-huit ans, il a déjà écrit ses poèmes les plus célèbres, et il cesse presque d'en écrire.

Le langage est commun avant d'être mien : il apporte des phrases toutes faites qui pensent à ma place.

Je ne fabrique pas ma langue. Je la reçois, avec ses expressions, ses tours, ses lieux communs. Quand je parle, je choisis souvent parmi des phrases déjà prêtes, qui s'offrent d'elles-mêmes. Elles sont commodes, mais elles pensent à ma place. Je finis par dire ce que l'on dit plutôt que ce que je pense, et parfois par penser ce que l'on dit. La trahison est alors double. Le langage déforme ma pensée, et il me cache que je ne pense plus. Ce n'est plus l'écart entre un mot et une chose vécue, c'est celui qui sépare ma pensée d'une langue reçue, qui parle à ma place.

La référence

Heidegger (1889-1976) décrit, dans Être et temps (Sein und Zeit, 1927, § 35), le bavardage (das Gerede, n.). C'est la parole qui circule en répétant ce qu'on dit, sans retourner à la chose dont on parle. Elle est portée par le « on » (das Man) : ce n'est ni toi ni moi qui parlons, mais n'importe qui. Heidegger précise que le mot n'est pas péjoratif : c'est une structure de la vie quotidienne. Mais elle a pour effet qu'on comprend sans avoir pensé.

L'exemple

En avril 1946, dans la revue londonienne Horizon, George Orwell publie « Politics and the English Language ». Il y prend un verset de l'Ecclésiaste (IX, 11) sur la course qui n'est pas aux plus rapides, ni la bataille aux plus forts, et le réécrit en jargon moderne. Les images, la course, la bataille, le pain, disparaissent. Elles sont remplacées par des abstractions empilées, que l'on peut écrire sans rien se représenter. Orwell en conclut que ces phrases préfabriquées dispensent de penser, et que celui qui les emploie ne voit plus ce qu'il dit.

Transition. Ces trois reproches ont un point commun : ils supposent une pensée déjà là, riche et entière, que le langage viendrait ensuite abîmer. Mais cette pensée première, personne ne l'a jamais vue sans mots. Que reste-t-il d'une pensée qu'on ne pourrait pas dire, sinon une impression qui ne sait pas ce qu'elle est ? Il faut regarder ce que les mots apportent avant de dire ce qu'ils retirent.

2. II — Le langage ne trahit pas la pensée : il la fait naître, l'achève et la rend partageable

On ne peut trahir que ce qui existe déjà. Or la pensée distincte n'existe pas avant les mots : elle naît en se disant, et c'est dit qu'elle devient commune.

Sans les mots, la pensée reste une impression confuse : c'est le mot qui la rend distincte et pensable.

Essayons de penser sans mots. Nous éprouvons quelque chose, un malaise, une intuition. Tant que nous ne l'avons pas nommé, nous ne savons pas ce que c'est. Nommer sépare, distingue, permet de comparer, de se souvenir, de raisonner. Sans noms, pas de nombre précis, pas de concept, pas de raisonnement. Le langage n'est pas un habit que la pensée enfilerait : c'est l'atelier où elle prend forme. Ce que l'on croit trahi n'existait pas à l'état net avant d'être dit.

La référence

Hegel (1770-1831) montre, dans la Phénoménologie de l'esprit (1807, chapitre I, « La certitude sensible »), que ce que je vise comme un « ceci » pur, ici et maintenant, ne se laisse pas dire. Ma visée (das Meinen, n.) porte sur un singulier, et le langage ne dit que de l'universel. Son exemple est la phrase « maintenant il fait nuit », écrite le soir, puis relue à midi. Mais pour Hegel, ce n'est pas le langage qui est pauvre : c'est la visée qui est vide. Le singulier ineffable n'est pas une richesse perdue, c'est un « ceci » sans contenu. Et dans l'Encyclopédie (1830, § 462), il va jusqu'à écrire : « Wir denken in Namen » (« Nous pensons en noms »).

L'exemple

En 2004, une équipe de chercheurs français menée par Pierre Pica publie dans Science une étude sur les Mundurukú, un peuple d'Amazonie brésilienne dont la langue n'a de mots précis pour les nombres que jusqu'à cinq environ. Les participants comparent très bien des quantités approximatives, bien plus grandes. Mais ils échouent dès qu'il faut calculer exactement au-delà de ce que leurs mots permettent. Sans le mot, la quantité reste une impression globale. Le nombre exact n'est pas une pensée que le mot traduirait : c'est une pensée que le mot rend possible.

On ne sait ce qu'on pense qu'en le disant : parler est la manière d'achever la pensée, non de la copier.

Chacun l'a vécu. On croit savoir ce que l'on veut dire, on se met à parler, et l'on s'entend découvrir ce que l'on pensait. La phrase commencée dans le vague trouve sa fin en chemin. Le même acte pense et dit. Il n'y avait pas de pensée achevée en réserve, qu'on aurait traduite ensuite. Dans ce cas, parler ne trahit pas : la pensée n'existait pas avant. On ne peut pas trahir ce qu'on n'a pas encore.

La référence

Heinrich von Kleist (1777-1811) rédige vers 1805 un court essai intitulé Sur l'élaboration progressive des idées dans le discours (Über die allmähliche Verfertigung der Gedanken beim Reden, publié en 1878). Il y conseille à qui cherche une idée qui lui échappe d'en parler à quelqu'un, même à une personne qui n'y comprend rien. Il reprend le proverbe « l'appétit vient en mangeant » et le retourne : l'idée vient en parlant. La parole n'est donc pas le vêtement d'une pensée déjà faite, elle est l'instrument qui la fabrique.

L'exemple

Paul Valéry rapporte, dans Degas Danse Dessin (1936), une conversation entre le peintre Edgar Degas, qui s'essaie à écrire des sonnets, et son ami le poète Stéphane Mallarmé. Degas se plaint de ne pas y arriver, alors qu'il est « plein d'idées ». Mallarmé lui répond : « Ce n'est point avec des idées, mon cher Degas, que l'on fait des vers... C'est avec des mots. » Le poème ne traduit pas une idée antérieure : il naît du travail des mots eux-mêmes.

Le langage rend la pensée partageable et durable : sans lui, elle resterait enfermée dans une conscience et s'éteindrait avec elle.

Une pensée qu'on ne dit pas ne sert qu'à celui qui l'a. Dite, elle peut être corrigée par d'autres, transmise, reprise, accumulée de génération en génération. La science, le droit, la morale n'existent que parce que des pensées ont pu être mises en commun. Que le mot généralise n'est plus un défaut : c'est ce qui permet à quelqu'un d'autre de me comprendre. Le langage donne à la pensée une existence publique, et c'est cette existence qui la fait passer de la rêverie au savoir. Je ne me découvre penseur que parmi ceux à qui je parle.

La référence

Aristote (384-322 av. J.-C.) observe, dans la Politique (livre I, chapitre 2, 1253a), que l'homme est le seul animal à posséder le logos, c'est-à-dire la parole et la raison. La voix des autres animaux exprime le plaisir et la peine. La parole de l'homme, elle, sert à manifester l'utile et le nuisible, et par là le juste et l'injuste. C'est ce partage qui fait la famille et la cité. Le langage n'est donc pas un instrument extérieur à la pensée : il est ce par quoi la pensée devient commune et politique.

L'exemple

Vers 1760, à Paris, l'abbé Charles-Michel de l'Épée (1712-1789) ouvre chez lui une école pour enfants sourds, qu'il instruit au moyen de « signes méthodiques ». Jusque-là, beaucoup de sourds de naissance, privés de langue, passaient pour incapables d'être instruits. Dès qu'ils ont une langue, ils apprennent, lisent, écrivent. L'abbé publie en 1776 son Institution des sourds et muets, par la voie des signes méthodiques. Ces enfants ne perdent rien en entrant dans le langage : ils gagnent la pensée partagée.

Transition. Chaque partie a raison contre l'autre. Bergson sent un écart entre ce qu'on vit et ce qu'on dit, et cet écart est réel. Hegel montre que cet au-delà des mots n'est rien tant qu'il n'est pas dit. Pourtant tous deux gardent la même image : le langage serait une enveloppe, bonne ou mauvaise, d'une pensée déjà faite, qui se trouverait dedans ou dehors. Or le mot « trahir » dit autre chose que ce qu'ils lui font dire.

3. III — Le langage trahit la pensée en la livrant : il en dit plus que nous ne pensions, et parce qu'il ne l'épuise jamais, il la fait continuer

Trahir, c'est aussi livrer malgré soi. Le langage révèle de la pensée ce que la conscience ne savait pas, il crée du sens quand il se cherche, et il n'achève jamais ce qu'il dit.

Le langage trahit au sens où il révèle : il livre de la pensée plus que nous n'en voulions dire.

Trahir ne veut pas seulement dire déformer. Trahir un secret, c'est le livrer malgré soi. Notre parole fait de même : elle exprime ce que nous ne savions pas penser, parfois contre notre volonté. Un lapsus dit ce que la pensée consciente voulait taire. Cela suppose que la pensée excède la conscience (das Bewusstsein, n.) : il y a en nous de la pensée que nous ne savons pas avoir. Le langage n'est alors ni copie infidèle, ni créateur : il est le lieu où cette pensée se laisse surprendre. L'écart que Bergson déplorait existe, mais il est inversé. Le langage dit plus que moi, non moins.

La référence

Freud (1856-1939) étudie dans la Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) les actes manqués (die Fehlleistung, f.) : lapsus, oublis, gestes ratés. Il y voit le résultat de deux intentions concurrentes. L'une est consciente, l'autre est refoulée et perce malgré elle. Le lapsus n'est pas une erreur de la langue : c'est une pensée qui n'avait pas droit à la parole, et qui l'a prise. Le langage lui donne un accès à ce qui reste inconscient (das Unbewusste, n.).

L'exemple

Dans ses Leçons d'introduction à la psychanalyse (1916-1917, deuxième leçon), Freud raconte qu'un président de la Chambre des députés autrichienne ouvre une séance en déclarant : « Messieurs, je constate la présence de tant de membres, et je déclare donc la séance close ». Il voulait dire « ouverte ». Freud y lit l'envie, que le président n'avoue pas, de voir la séance déjà finie. Aucune intention de trahir, mais une pensée qui passe par la parole.

Il faut distinguer la parole déjà dite, qui fige, et la parole qui se cherche, qui crée : Bergson et Hegel parlaient de deux langages.

Il y a deux manières de parler. La première répète ce qui a déjà été dit : mots usés, expressions reçues, sens établi. Celle-ci fige, elle généralise, elle pense à notre place, et Bergson a raison contre elle. La seconde ne traduit rien : elle cherche, elle invente une manière de dire qui fait voir ce qui n'était pas vu. Elle ne trahit pas la pensée, elle la fait être, et Hegel a raison pour elle. Mais la seconde devient la première : ce qu'on a inventé devient un acquis, qui sert à d'autres et qui s'use. La trahison de Bergson est l'usure, la création de Hegel est le commencement. Il faut tenir les deux.

La référence

Merleau-Ponty (1908-1961) distingue, dans la Phénoménologie de la perception (1945, première partie, chapitre VI), la parole parlante et la parole parlée. La parole parlée est le langage acquis, qui sert à désigner ce qu'on sait déjà. La parole parlante est celle qui, pour la première fois, fait exister un sens. Pour lui, la pensée ne précède pas la parole, elle s'accomplit en elle. Mais ce que la parole parlante a fait naître se dépose ensuite dans la langue, et la nourrit.

L'exemple

À la fin des années 1970, des écoles ouvrent à Managua, au Nicaragua, pour des enfants sourds qui n'avaient pas de langue commune. Ces enfants inventent entre eux un système de signes, que les enfants arrivés plus tard reprennent et réorganisent. Dans Science en 2004, Ann Senghas, Sotaro Kita et Aslı Özyürek montrent que les plus jeunes découpent un mouvement en éléments distincts, qu'ils enchaînent dans l'ordre. Une grammaire est apparue, sans que personne l'ait écrite, et les enfants se sont mis à penser ensemble dans une langue qui n'existait pas.

La trahison est un travail jamais achevé : l'écart entre dire et penser n'est pas une faute à corriger, il oblige à redire.

Si la pensée se fait en se disant, aucun énoncé ne l'épuise. Il reste un reste, que l'on éprouve comme l'impression d'avoir mal dit. Ce sentiment n'est pas la preuve d'une pensée muette meilleure que nos mots. Il est le moteur qui nous fait reprendre, corriger, reformuler. La langue qui trahit est aussi celle qui permet de se reprendre. Tant que le langage échoue à tout dire, on pense. La pensée vit de cet inachèvement. Une pensée parfaitement dite serait une pensée finie, et donc morte.

La référence

Wilhelm von Humboldt (1767-1835) écrit, dans l'introduction à son ouvrage sur la langue kavi, publiée après sa mort sous le titre De la diversité de structure des langues humaines (Über die Verschiedenheit des menschlichen Sprachbaues, 1836), que la langue n'est pas une œuvre faite (Ergon), mais une activité (Energeia). Elle ne se possède pas comme un produit, elle se refait chaque fois qu'on parle. Dans cette perspective, le langage ne peut pas copier la pensée : il est l'effort répété par lequel l'esprit se forme.

L'exemple

Le premier volume de la traduction anglaise de Proust par Charles Scott Moncrieff paraît en 1922 ; il lui donne pour titre d'ensemble Remembrance of Things Past. En 1981, Terence Kilmartin révise cette traduction. En 1992, D. J. Enright reprend la révision de Kilmartin et rétablit un titre plus proche de Proust : In Search of Lost Time. Aucune version n'est « la » bonne. Chacune trahit, et chaque trahison fait mieux voir ce que l'original disait. Ce travail de reprise ne montre pas que Proust est intraduisible : il montre qu'on ne dit jamais une pensée une fois pour toutes.

La conclusion

On demandait si le langage trahit la pensée. Il faut répondre que oui, mais pas au sens où on l'entendait. Oui, le langage déforme : Nietzsche a montré que tout concept égalise le non-égal, Bergson que le mot fige la durée, Heidegger qu'il nous fait dire ce que dit n'importe qui. Non, il ne trahit pas une pensée complète qui existerait avant lui : Hegel a montré que le singulier ineffable est un « ceci » vide, Kleist que l'idée vient en parlant, Aristote que la pensée ne devient commune que par la parole. Les deux premiers chemins s'opposaient parce qu'ils faisaient du langage une enveloppe de la pensée. Or Freud a montré qu'il livre plus de pensée que nous n'en possédons, Merleau-Ponty qu'il y a une parole qui crée, et Humboldt qu'il est une activité qui ne s'achève pas.

Revenons alors à Moncrieff. On y avait d'abord lu une infidélité : Remembrance of Things Past remplaçait la recherche par le souvenir. Relue à la lumière de ce qui précède, cette trahison dit autre chose. Elle a livré, malgré le traducteur, un aspect du livre que le titre français laissait dans l'ombre : le rôle du souvenir. Et la version de 1992, qui rétablit la quête, ne supprime pas cette trahison, elle la reprend. Moncrieff n'a pas trompé Proust : il l'a dit autrement, et c'est ainsi que la pensée de Proust a continué.

Le langage trahit donc la pensée comme un traducteur trahit un texte : il la déforme, il la livre, et ce faisant il lui permet de continuer. Reste une tâche, toujours à reprendre : apprendre à entendre, dans ce que nous disons, ce que nous n'avions pas encore pensé.

Les notions travaillées

Le langageLa conscience

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