La liberté consiste-t-elle à n'obéir à personne ?
Dissertation entièrement rédigée — La politique · La morale
Le brouillon — là où la note se joue
Les termes du sujet
Liberté
Deux sens que le sujet confond exprès. L'indépendance : ne subir aucune contrainte extérieure, faire ce qui me plaît. L'autonomie (du grec autos, soi-même, et nomos, la loi) : se donner à soi-même sa règle. La première se mesure aux obstacles absents, la seconde à la maîtrise de soi présente.
Obéir
Se conformer à une volonté qui n'est pas la mienne. Mais obéir à un ordre (qui vient d'une personne) et obéir à une loi (qui ne vient de personne en particulier) ne sont pas le même acte : le premier me soumet à quelqu'un, le second à une règle. Tout le sujet tient dans cet écart.
Personne
Le mot est un piège : il désigne un être humain, pas une règle. « N'obéir à personne » n'interdit donc pas d'obéir à une loi — sauf si l'on croit que derrière toute loi se cache toujours quelqu'un.
Les deux réponses, également légitimes
Première thèse
Oui : être libre, c'est ne relever d'aucun maître. Toute obéissance suppose quelqu'un au-dessus, donc une inégalité ; et l'histoire des libertés conquises est une histoire de refus. Une liberté qui commence par « obéis » n'est qu'une servitude polie.
Thèse adverse
Non : l'homme qui n'obéit à personne n'est pas libre, il est seul face à plus fort que lui. Sans loi commune, ma liberté s'arrête où commence la force d'autrui — et c'est alors la force, non la liberté, qui décide. La loi n'ôte pas la liberté : elle la rend possible.
La problématique
Si l'obéissance suppose toujours un maître, comment la loi pourrait-elle libérer ? Et si la loi libère, à qui obéit-on au juste quand on lui obéit ? La liberté est-elle l'absence de tout maître, ou la seule forme d'obéissance où l'on n'obéit qu'à soi ?
Née du choc des deux thèses — jamais du sujet reformuléLe piège
Répondre « il faut un juste milieu entre liberté et obéissance ». C'est la copie moyenne type : elle traite les deux termes comme deux quantités qu'on dose. Or la thèse forte n'est pas qu'il faut un peu des deux — c'est qu'une certaine obéissance est la liberté. Tant qu'on dose, on n'a pas trouvé le problème.
L'introduction
En 1847, à la maternité générale de Vienne, un assistant nommé Ignace Semmelweis impose à son service de se laver les mains dans une solution de chlorure de chaux avant d'examiner les parturientes. Aucun règlement ne l'y oblige, sa hiérarchie s'y oppose, et la mortalité de son pavillon passe en un an de 18,3 % à 1,3 %. Voilà un homme qui n'obéit à personne — et qui pourtant s'astreint à une règle plus stricte que celle de tous ses collègues. Sa liberté ne consiste ni à faire ce qu'il veut, ni à suivre ce qu'on lui dit : elle consiste à s'imposer une règle qu'il a lui-même établie.
Le cas suffit à rendre le sujet difficile. Être libre, au sens le plus immédiat, c'est n'être empêché par personne : l'indépendance. Mais la liberté désigne aussi l'autonomie, le pouvoir de se donner à soi-même sa règle — et ces deux sens ne se recouvrent pas. Obéir, de même, ne veut pas dire la même chose selon qu'on se soumet à l'ordre de quelqu'un ou qu'on se conforme à une loi qui ne vient de personne en particulier. Quant au mot personne, il désigne un homme, non une règle : n'obéir à personne n'est donc pas n'obéir à rien.
On peut soutenir qu'être libre, c'est en effet n'obéir à personne : toute obéissance installe au-dessus de moi une volonté étrangère, donc une inégalité, et les libertés effectives ont presque toutes été arrachées par des refus, non concédées par des ordres. Mais on peut soutenir l'inverse avec autant de raison : celui qui n'obéit à personne n'est pas libre, il est livré au plus fort. Là où nulle règle commune ne s'impose, ce n'est pas la liberté qui règne, c'est la puissance ; et c'est la loi qui donne au faible la liberté que le rapport de forces lui refusait.
D'où le problème. Si obéir suppose toujours un maître, on ne voit pas comment une loi pourrait rendre libre ; mais si la loi rend libre, il faut comprendre à qui l'on obéit lorsqu'on lui obéit. La liberté consiste-t-elle à n'avoir aucun maître, ou dans cette forme singulière d'obéissance où celui qui commande et celui qui obéit sont le même ?
Dans un premier chemin de pensée, on verra que la liberté commence bien par le refus de toute soumission à une personne. Dans un deuxième, que l'indépendance sans règle n'est pas la liberté mais le règne de la force. Dans un troisième, que les deux premiers moments partageaient la même erreur — tenir toute obéissance pour une soumission — et que la liberté est en réalité une obéissance, celle que l'on se prescrit.
1. I — La liberté commence par le refus d'obéir à quiconque
Toute obéissance à une personne installe une inégalité : la liberté se conquiert donc d'abord contre les maîtres.
Être libre, c'est d'abord n'être empêché par rien ni personne : la liberté se définit négativement, par les obstacles absents.
La première idée que nous nous faisons de la liberté est négative : est libre celui que rien n'arrête. Un homme enchaîné n'est pas libre, non parce qu'il manque de volonté, mais parce qu'un obstacle extérieur s'interpose entre son vouloir et son acte. Cette définition a une conséquence immédiate : chaque fois que quelqu'un me commande, il devient cet obstacle. L'ordre reçu ne diffère de la chaîne que par le moyen — il agit par la crainte au lieu d'agir par la force —, mais l'effet est le même, mon action ne procède plus de moi. C'est pourquoi la liberté paraît exclure toute obéissance : elle se mesure exactement à ce qui ne me contraint pas.
La référence
Hobbes pense l'homme comme un corps parmi les corps, et la politique comme une mécanique : c'est pourquoi il refuse de faire de la liberté une propriété mystérieuse de la volonté. Dans le Léviathan (1651), chapitre XXI, la liberté est « l'absence d'opposition », c'est-à-dire « d'obstacles extérieurs au mouvement » — définition qui vaut également pour l'eau qui coule et pour l'homme qui marche. Est libre celui que rien n'arrête, non celui qui veut bien.
L'exemple
En 1770, les moines de l'abbaye de Saint-Claude, dans le Jura, tiennent encore environ 12 000 paysans en mainmorte : à leur mort, leurs biens reviennent au monastère s'ils n'ont pas vécu sous le même toit qu'un héritier. Voltaire prend leur défense en 1775 et fait imprimer leur requête. Ce qui les entrave n'est aucun désir manquant : c'est une obligation qui s'interpose entre leur volonté et leurs actes.
Toute obéissance à une personne suppose une inégalité que l'habitude finit par faire paraître naturelle.
Obéir à une loi et obéir à un homme ne se ressemblent qu'en apparence. La loi ne me regarde pas en particulier ; celui qui me commande, si. En lui obéissant, je reconnais qu'il vaut plus que moi — non pas en droit, mais en fait, puisque sa volonté l'emporte sur la mienne. Le plus troublant est que cette inégalité ne se maintient pas par la contrainte : elle se maintient par l'habitude. On obéit d'abord parce qu'on y est forcé, ensuite parce qu'on y est accoutumé, et l'accoutumance finit par faire passer pour naturel un rapport qui n'a rien de nécessaire. La servitude n'a donc pas besoin de chaînes : il lui suffit que personne ne se souvienne d'un autre état.
La référence
Toute la pensée de La Boétie tient dans un renversement : il cesse de demander comment le tyran s'empare du pouvoir pour demander pourquoi les sujets le lui laissent. Dans le Discours de la servitude volontaire (1576), la domination n'a donc pas sa cause dans la force du maître mais dans l'habitude des sujets — « ils servent parce qu'ils sont nés serfs et qu'ils sont nourris tels » —, d'où sa conclusion : « soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ». L'obéissance n'est pas obtenue, elle est prêtée.
L'exemple
L'oukase du 19 février 1861 affranchit d'un coup 23 millions de serfs russes. Or beaucoup de communautés refusent d'y croire et attendent une « vraie » liberté que le tsar leur donnerait : à Bezdna, en avril 1861, des paysans se rassemblent autour d'un homme affirmant que le texte est truqué, et l'armée en tue une centaine. L'habitude d'un rapport avait rendu son abolition littéralement incroyable.
L'histoire des libertés est une histoire de désobéissances : ce sont les refus, non les concessions, qui ont fait le droit.
Si l'obéissance rendait libre, les libertés auraient été accordées ; or elles ont presque toutes été arrachées. Ce ne sont pas les lois qui ont précédé les refus, ce sont les refus qui ont forcé les lois. Cela suggère que la liberté n'est pas un état que l'on reçoit mais un acte que l'on pose, et que cet acte est d'abord négatif : il consiste à ne plus s'exécuter. Le geste de désobéissance a d'ailleurs ceci de remarquable qu'il ne réclame aucune force. Il suffit de ne pas faire — et c'est ce presque rien qui, répété, défait l'autorité la mieux établie.
La référence
Thoreau part d'une idée simple et redoutable : un gouvernement ne tire ses moyens que de ceux qui les lui fournissent. Dans La Désobéissance civile (1849), écrit après une nuit de prison pour refus de l'impôt, il soutient que payer, c'est agir — « si l'injustice exige de vous que vous soyez l'agent de l'injustice envers autrui, alors, je vous le dis, enfreignez la loi ». Retirer sa contribution n'est donc pas s'abstenir : c'est cesser de faire fonctionner ce qu'on désapprouve.
L'exemple
En juillet 1888, 1 400 ouvrières de la fabrique d'allumettes Bryant & May, à Bow, cessent le travail : elles réclament la fin des amendes retenues sur leur paie et dénoncent la nécrose de la mâchoire provoquée par le phosphore blanc. Elles n'ont ni syndicat ni droit de grève reconnu ; en trois semaines la direction cède, et l'Union of Women Match Makers naît de ce refus.
2. II — L'indépendance sans loi n'est pas la liberté, mais le règne de la force
Là où nulle règle commune ne s'impose, ce n'est pas la liberté de chacun qui règne, mais la puissance du plus fort.
Une liberté illimitée pour tous équivaut à une liberté nulle pour chacun : c'est l'insécurité, non l'indépendance.
Supposons l'hypothèse réalisée : personne n'obéit à personne. Chacun a alors droit à tout, puisque aucune règle ne borne les prétentions. Mais si chacun a droit à tout, personne n'a droit à rien de manière assurée : mon droit sur cet objet ne vaut que tant que je suis capable de le défendre. L'indépendance absolue se retourne ainsi contre elle-même. Elle ne produit pas des hommes libres mais des hommes menacés, occupés à se garder les uns des autres, et dont l'existence entière est absorbée par cette garde. La liberté sans loi n'est pas un maximum de liberté : c'est une liberté qui ne dure pas.
La référence
Hobbes, Léviathan (1651), chapitre XIII : dans l'état de nature règne « la guerre de tous contre tous », et la vie y est « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Le même auteur qui définissait la liberté par l'absence d'obstacle montre que son illimitation la détruit.
L'exemple
En Californie, entre 1848 et 1850, la ruée vers l'or se déroule sans administration : aucune loi minière ne s'applique, chacun jalonne son claim et le tient. Le résultat n'est pas l'indépendance de tous mais la pratique du claim jumping — on dépossède le voisin parti se ravitailler — puis les lynchages de comités de vigilance. Le droit de chacun sur sa concession valait exactement ce que valaient ses armes.
La loi ne limite pas une liberté qui existerait avant elle : elle l'institue en la rendant sûre.
On se représente ordinairement la loi comme une soustraction : j'aurais une liberté naturelle, et la loi en retrancherait une part au nom de la vie commune. Cette image est fausse, et c'est ce que le contrat social permet de comprendre. Ce que je perds en entrant dans l'état civil, c'est un droit illimité mais parfaitement précaire, garanti par mes seules forces ; ce que je gagne, c'est un droit limité mais garanti par tous. Or un droit précaire n'est pas une liberté, c'est une chance. La loi ne rogne donc pas ma liberté : elle transforme une possibilité toujours menacée en une possibilité assurée — elle fait passer la liberté de l'état de fait à l'état de droit.
La référence
Rousseau, Du contrat social (1762), livre I, chapitre 8 : « Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. » La liberté civile est limitée par la volonté générale, mais elle est garantie — c'est toute la différence entre la possession et la propriété.
L'exemple
Le Statute of Anne, voté à Londres en 1710, limite à quatorze ans le monopole des libraires sur un texte et reconnaît l'auteur comme premier titulaire du droit de copie. La loi restreint la liberté des imprimeurs ; elle crée du même geste celle de l'écrivain, qui jusque-là ne possédait rien de ce qu'il écrivait.
Entre inégaux, l'absence de loi ne libère que le fort : c'est la règle qui protège le faible.
Il reste que la loi ne pèse pas également sur tous, et c'est là que l'objection se renverse une seconde fois. Car les hommes n'entrent jamais dans un rapport en étant égaux : l'un a besoin de travailler, l'autre peut attendre ; l'un connaît ses droits, l'autre les ignore. Dans cette situation, supprimer la règle ne rend pas les deux parties libres, il rend le rapport conforme à ce qu'il était déjà — un rapport de forces. La loi, en imposant à tous une contrainte identique, ne réduit pas la liberté du faible : elle la crée, en interdisant au fort d'user de tout son avantage. Une liberté qui n'existe que pour ceux qui peuvent l'imposer ne mérite pas ce nom.
La référence
Lacordaire, cinquante-deuxième conférence de Notre-Dame (1848) : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Formule qui vise la liberté du contrat de travail : laisser faire les volontés, c'est laisser gagner la plus puissante.
L'exemple
Deux pays voisins légifèrent sur le travail des enfants à huit ans d'intervalle, et une seule variable les sépare. Le Factory Act britannique de 1833 crée quatre inspecteurs de fabrique dotés du droit d'entrer sans prévenir ; la loi française du 22 mars 1841 confie la surveillance à des notables bénévoles. Les textes sont comparables, l'application ne l'est pas : en France, l'enquête de 1867 constate que la loi n'a presque jamais été appliquée. Une règle sans organe qui la fasse tenir laisse le rapport de forces intact.
3. III — La liberté est l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite
N'obéir à personne ne signifie pas n'obéir à rien : cela signifie n'obéir qu'à une règle dont on est l'auteur.
Obéir à son seul désir n'est pas être libre : c'est dépendre de ce qui, en nous, ne dépend pas de nous.
On croit volontiers que faire ce qu'on veut, c'est être libre. Mais que je fasse ce que je veux ne dit rien de la provenance de ce que je veux. Mes envies me viennent de mon éducation, de mon époque, de ma faim, de la publicité entendue le matin ; en leur obéissant, j'obéis à des causes que je n'ai pas choisies et que, le plus souvent, j'ignore. L'homme qui suit tous ses penchants n'a pas de maître extérieur : il en a un intérieur, et d'autant plus efficace qu'il ne se donne pas pour tel. C'est pourquoi la liberté ne peut pas être l'absence de toute règle — car l'absence de règle laisse simplement le champ libre à des déterminations subies.
La référence
Rousseau, Du contrat social (1762), I, 8 : « l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». La liberté morale s'ajoute à la liberté civile : elle seule « rend l'homme vraiment maître de lui ».
L'exemple
Tolstoï tient son journal depuis huit ans lorsqu'il note, en 1855, avoir perdu au jeu la maison de son enfance : le pavillon principal de Iasnaïa Poliana est démonté et emporté par l'acheteur. Chaque partie avait été voulue, aucune ne lui avait été imposée. Il écrit des règles pour lui-même, les enfreint, les récrit — un homme sans maître, et qui ne se possède pas.
Est libre celui qui se donne à lui-même sa loi : l'autonomie est une obéissance sans maître.
Le sujet devient alors soluble. Obéir suppose bien toujours une loi, mais pas toujours une personne. Si je suis moi-même l'auteur de la règle à laquelle je me plie, j'obéis sans me soumettre à quiconque : je n'ai pas de maître, et pourtant je ne fais pas n'importe quoi. C'est ce que nomme exactement le mot d'autonomie. La liberté n'est donc pas le contraire de l'obéissance, elle en est une espèce — celle où celui qui commande et celui qui obéit sont la même personne. Reste que je ne suis pas seul au monde, et qu'une règle que je serais seul à me donner ne vaudrait que pour moi.
La référence
Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) : la volonté autonome est celle qui n'obéit qu'à la loi dont elle se reconnaît l'auteur. L'impératif catégorique — n'agis que selon la maxime dont tu peux vouloir qu'elle devienne une loi universelle — n'est pas un ordre venu d'ailleurs : c'est la forme que ma propre raison impose à ma volonté.
L'exemple
Semmelweis, à Vienne en 1847, ne reçoit l'ordre de personne : il déduit d'une observation — la mortalité est six fois plus forte dans le pavillon des étudiants que dans celui des sages-femmes — une règle qu'il s'impose et impose à son service. Sa hiérarchie la juge vexatoire et ne renouvelle pas son poste en 1849. Il n'a pas obéi ; il n'a pas non plus fait ce qu'il voulait.
Une loi commune peut être ma loi si j'en suis l'auteur avec les autres — et la désobéissance reste l'épreuve de cette exigence.
Une règle que chacun se donnerait dans son coin ne ferait pas une société. Mais la loi politique peut satisfaire la même exigence, à une condition : que ceux qui y obéissent en soient aussi les auteurs. Le citoyen qui vote la loi et s'y soumet n'obéit alors à personne — il obéit à une volonté dont la sienne est une part. Cette solution n'est pas une consolation abstraite : elle fournit un critère. Une loi à laquelle je n'ai aucune part, que je n'ai pu ni discuter ni contester, redevient l'ordre de quelqu'un, et lui obéir redevient se soumettre. C'est pourquoi la désobéissance ne disparaît pas dans une société libre : elle y devient le dernier recours par lequel on rappelle à la loi qu'elle doit être la nôtre.
La référence
Rousseau, Du contrat social (1762), I, 6 : par le pacte, chacun « n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant », puisqu'il se donne à tous et donc à personne en particulier. La volonté générale n'est pas la volonté du plus grand nombre : c'est celle qui vise l'intérêt commun.
L'exemple
De 1909 à 1918, les adhérentes de la Women's Tax Resistance League refusent l'impôt britannique sous un mot d'ordre qui est un argument : « No vote, no tax ». Certaines, comme Clemence Housman, emprisonnée à Holloway en 1911, laissent saisir leurs biens. Elles ne contestent pas qu'il faille payer : elles contestent d'avoir à obéir à une loi qu'aucune d'elles n'a pu concourir à faire.
La conclusion
La liberté ne consiste donc pas à n'obéir à personne, si l'on entend par là ne se plier à aucune règle : cette indépendance-là ne produit qu'un rapport de forces, où seul le plus puissant se trouve libre. Mais elle consiste bien à n'obéir à personne, au sens strict du mot : à ne se soumettre à aucune volonté particulière. Les deux premiers moments s'opposaient parce qu'ils commettaient la même erreur — tenir toute obéissance pour une soumission à quelqu'un. Une fois le mot dédoublé, l'opposition tombe : obéir à un homme aliène, obéir à la règle dont on est l'auteur libère.
Reprenons alors Semmelweis. On le lit d'ordinaire comme un rebelle, un homme qui tint tête à l'institution viennoise : c'est le lire à travers le premier moment, et manquer l'essentiel. Ce qui fait sa liberté n'est pas son refus, c'est la règle qu'il s'impose — le chlorure de chaux, avant chaque examen, sans exception, y compris lorsque personne ne regarde. Il est libre non pas bien qu'il obéisse, mais parce qu'il obéit à une loi qu'il a établie et qu'il aurait pu, seul, cesser d'appliquer. Sa désobéissance n'est que l'effet visible de cette obéissance-là.
Il y faut cependant une condition que ce parcours rend nettement visible : une loi commune ne libère qu'à proportion de la part que chacun a prise à sa formation. C'est la tâche que se donne une démocratie, et elle ne s'accomplit jamais une fois pour toutes — elle se rejoue à chaque loi nouvelle.
Les notions travaillées
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