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Philosophie · La morale & la politique

L'État

L'État nous protège-t-il, ou nous domine-t-il ?

Qu'est-ce que l'État ?

L'État est l'ensemble des institutions qui détiennent le pouvoir souverain sur un territoire et une population : il fait la loi, rend la justice, lève l'impôt et dispose de la force publique.

La définition la plus opératoire est celle de Max Weber : l'État revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime. Chaque mot y compte. Monopole : nul autre n'a le droit d'user de la force. Légitime : cette violence est reconnue comme fondée, ce qui la distingue de celle du brigand. Et revendique avec succès : la formule est prudente, car un État qui ne parvient plus à faire reconnaître ce monopole cesse d'en être un.

Trois distinctions évitent les confusions les plus fréquentes. L'État n'est pas la société, qui est l'ensemble des individus et de leurs relations. Il n'est pas le gouvernement, qui l'administre provisoirement — l'État demeure, les gouvernements passent. Et il n'est pas la nation, communauté de langue, d'histoire ou de sentiment, qui peut exister sans État et le déborder.

Quel problème pose l'État ?

L'État présente une difficulté qu'aucune autre institution ne connaît : pour protéger les individus, il doit concentrer une puissance capable de les écraser. Le remède contient le mal qu'il soigne.

La question de sa légitimité se pose donc en premier. Les théories du contrat y répondent en le faisant naître d'un accord : les hommes renoncent à une part de leur liberté naturelle en échange de la sécurité et du droit. Mais ce contrat n'a jamais été signé, et l'on peut soupçonner la fiction de servir surtout à justifier après coup ce qui existe déjà.

D'où la question de son orientation réelle : sert-il tous les citoyens, ou d'abord ceux qui le contrôlent ? Marx soutient qu'un État se présentant comme l'arbitre neutre des intérêts est précisément l'instrument le plus efficace de la classe dominante. Et l'expérience du XXe siècle a ajouté une inquiétude que les contractualistes n'avaient pas prévue : un État peut devenir totalitaire et prétendre régenter jusqu'à la vie privée. Le problème : l'État est-il la condition de la liberté, ou sa menace la mieux organisée ?

protecteurinstrument de domination
Hobbes
Sans lui, la guerre de tous contre tous : on cède sa liberté contre la sécurité.
Rousseau
Légitime seulement s'il exprime la volonté générale — obéir à la loi qu'on s'est donnée.
Marx
Un appareil au service d'une classe : « le comité qui gère les affaires de la bourgeoisie ».

Où passe la frontière ? La question n'est pas « l'État est-il bon ? » mais « à quelle condition est-il légitime ? ».

Trois réponses, trois politiques : l'absolutisme, la souveraineté populaire, la critique révolutionnaire.

Distinctions à maîtriser

État / société

La société est l'ensemble des individus ; l'État, l'organisation politique qui la régit.

État / gouvernement

L'État demeure ; les gouvernements passent.

Autorité / force

L'autorité est un pouvoir reconnu comme légitime ; la force, une simple contrainte.

Les grandes thèses

HobbesLéviathan

L'État naît d'un contrat destiné à sortir de la guerre de tous contre tous.

Hobbes procède par expérience de pensée : que serait la vie sans État ? Des hommes à peu près égaux en force, aux désirs concurrents, dans un monde de ressources limitées — chacun a donc raison de craindre chacun, et la peur suffit à produire la guerre, même sans méchanceté. L'état de nature n'est pas une époque historique mais une situation logique. Pour en sortir, les individus renoncent à leur droit sur toutes choses au profit d'un souverain unique, qui n'est pas partie au contrat et ne peut donc être destitué. Le prix est lourd et Hobbes l'assume : l'absolutisme est le seul remède à la peur.

Exemple — L'état de nature n'a pas besoin d'avoir existé : Hobbes renvoie aux guerres civiles anglaises, où l'autorité s'effondre et où chacun redevient juge de sa propre sécurité.

RousseauDu contrat social

L'État légitime est celui où l'on n'obéit qu'à soi-même.

Rousseau reprend le contrat et en change entièrement les termes. Le problème qu'il se pose est de trouver une association qui protège chacun « et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même ». La solution tient dans la volonté générale : les citoyens ne se donnent pas à un maître, ils se donnent à eux-mêmes en formant un corps politique. La loi qui en résulte n'est pas subie mais voulue — et « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». Deux difficultés majeures demeurent : la volonté générale n'est pas la somme des volontés particulières, et rien ne garantit qu'elle ne se trompe pas.

Exemple — Le pacte est un échange : je perds la liberté naturelle de faire ce que je veux, je gagne la liberté civile d'obéir à une loi dont je suis co-auteur.

MarxL'Idéologie allemande

L'État n'est pas l'arbitre des intérêts, il est l'instrument des dominants.

Marx conteste le présupposé commun aux contractualistes : que l'État planerait au-dessus de la société. Il en fait au contraire une superstructure, déterminée par les rapports de production. Sa neutralité affichée est même son arme la plus efficace, puisqu'elle fait passer les intérêts d'une classe pour l'intérêt général — c'est le mécanisme de l'idéologie. Le droit de propriété, présenté comme un droit de tous, ne protège en fait que ceux qui possèdent. D'où la thèse du dépérissement : une fois les classes abolies, l'État n'aurait plus de fonction et s'éteindrait de lui-même — prévision que le XXe siècle n'a guère confirmée.

Exemple — L'État « comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise » : sa neutralité affichée est précisément ce qui le rend efficace.

Le repère du programme

Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.

Légitime / légal

Est légal ce qui est conforme au droit en vigueur ; légitime, ce qui est fondé en raison ou en justice, et peut donc juger le droit lui-même.

Le repère est ici décisif parce que l'État produit lui-même la légalité : tout ce qu'il décide est légal par définition. Si le critère s'arrêtait là, aucun État ne pourrait jamais être critiqué, et le mot « tyrannie » n'aurait pas de sens.

C'est pourquoi Weber parle du monopole de la violence légitime, et non légale. Ce qui distingue l'État du brigand n'est pas qu'il ait édicté ses propres règles — le brigand aussi — mais que sa force soit reconnue comme fondée par ceux qui la subissent.

Un exemple pour la copie

Le totalitarisme tel qu'Hannah Arendt l'analyse. Sa nouveauté n'est pas d'être une tyrannie de plus : un tyran classique exige l'obéissance et laisse le reste tranquille. Le régime totalitaire, lui, veut la croyance, supprime la frontière entre public et privé, et détruit les liens qui unissent les individus pour les laisser seuls face au pouvoir. L'exemple sert donc à montrer que le danger n'est pas seulement l'excès de puissance de l'État, mais son intrusion dans un domaine qu'aucune théorie du contrat n'avait songé à protéger.

Le piège : Confondre l'État et le gouvernement. Écrire « l'État a décidé d'augmenter les impôts » désigne en réalité un gouvernement, qui passe ; l'État, lui, demeure à travers les alternances. Un correcteur repère immédiatement cette confusion, et elle ruine tout raisonnement sur la permanence des institutions.

Second piège, plus profond : traiter l'état de nature comme une époque historique qu'il faudrait dater. Ni Hobbes ni Rousseau ne prétendent décrire un passé réel — c'est une fiction méthodologique, destinée à isoler ce que l'État apporte en imaginant son absence. Rousseau le dit expressément : il s'agit d'un état « qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé ».

Sujets de dissertation

Un plan de dissertation type

Sujet : « L'État est-il l'ennemi de la liberté ? »
L'État, par sa puissance, opprime-t-il nécessairement les individus, ou est-il la condition de leur liberté ?
I. L'État limite les libertés par définition, et peut les détruire

Il n'y a pas d'État sans contrainte : impôt, service, interdits, police. Sa définition même — le monopole de la force — signifie que les individus ont été désarmés. Et l'histoire montre que cette puissance concentrée peut se retourner contre ceux qu'elle devait protéger, jusqu'à supprimer la frontière entre le public et le privé.

À mobiliser : Marx, pour qui l'État sert la classe dominante sous couvert de neutralité ; Hannah Arendt sur le totalitarisme ; les anarchistes, qui refusent le principe même de l'institution.

Exemple : Le totalitarisme n'exige pas seulement l'obéissance, comme la tyrannie classique : il exige la croyance, et détruit les liens entre les individus pour les laisser seuls face au pouvoir.

II. Mais sans État, la liberté n'est qu'un mot

Réponse : opposer liberté et État suppose qu'il existerait, hors de lui, une liberté pleine dont il nous priverait. Or l'absence d'État ne produit pas la liberté mais l'insécurité généralisée — des hommes à peu près égaux en force, aux désirs concurrents, ont tout lieu de se craindre. La liberté du plus faible n'existe que là où une puissance commune protège.

À mobiliser : Hobbes, Léviathan (l'état de nature comme situation logique, non comme époque) ; Locke, pour qui l'État garantit des droits antérieurs à lui.

Exemple : Les zones où l'autorité s'effondre : ce n'est jamais la liberté de tous qui s'y installe, c'est la loi du plus armé. L'absence d'État profite à qui dispose déjà de la force.

III. La vraie question n'est pas l'existence de l'État, mais sa forme

Les deux thèses raisonnent comme s'il fallait choisir entre subir un pouvoir et n'en avoir aucun. Or un troisième terme existe : un État dont je suis l'auteur, et qui se soumet lui-même à la loi qu'il édicte. Obéir à une règle qu'on a contribué à faire n'est pas une soumission ; et un pouvoir qui accepte d'être limité par le droit cesse d'être arbitraire.

À mobiliser : Rousseau, Du contrat social (la volonté générale, « l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ») ; Montesquieu et la séparation des pouvoirs ; l'État de droit et le contrôle de constitutionnalité.

Exemple : Le contrôle de constitutionnalité : l'État se donne les moyens d'annuler ses propres lois. C'est l'institutionnalisation de sa méfiance envers lui-même — la réponse pratique à l'objection de la première partie.

Ouverture : Jusqu'où peut-on désobéir à l'État au nom de la liberté ?

« L'homme est un loup pour l'homme. »— Hobbes

Exemples pour la dissertation

Modèles fiscaux : Scandinavie / Nigeria — Rawls, Nozick, Rousseau

Chiffrer le contrat social : quand l'État échoue à protéger, le contrat est rompu ; le modèle nordique s'en approche.

Antigone — Sophocle

Défendre l'ordre de la cité (Créon), sans lequel elle périt, contre une loi supérieure à la loi positive.

« Je n'ai pas cru que tes décrets fussent assez puissants pour l'emporter sur les lois non écrites des dieux. »

1984 — Orwell

Le totalitarisme qui colonise les esprits en contrôlant le langage, la mémoire et la vérité.

« Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. »

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