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Philosophie · La raison & le réel

La nature

Qu'est-ce qui est « naturel », et l'homme fait-il partie de la nature ou s'en distingue-t-il ?

Qu'est-ce que la nature ?

Le mot recouvre deux sens qu'il faut absolument séparer, faute de quoi tout raisonnement s'embrouille.

La nature est d'abord l'ensemble de ce qui existe sans intervention humaine — le monde physique, le vivant, ce qui se produit tout seul. En ce sens elle s'oppose à l'artifice, à ce que l'homme fabrique.

Elle désigne ensuite l'essence d'une chose : ce qu'elle est par elle-même, indépendamment de ce qui lui arrive. « La nature du triangle » n'a rien à voir avec les forêts. En ce sens elle s'oppose à l'accident, et c'est ce sens-là qu'on emploie en parlant de « nature humaine ».

L'opposition décisive est enfin celle de la nature et de la culture : le donné contre l'acquis, ce qui se transmet biologiquement contre ce qui se transmet par apprentissage. Elle est plus difficile à tracer qu'il n'y paraît — l'universalité d'un trait ne prouve pas qu'il soit naturel, puisqu'une contrainte peut être universelle sans être biologique.

Quel problème pose la nature ?

L'homme occupe une position embarrassante : il est un être naturel, soumis aux mêmes lois que le reste du vivant, et il est le seul à s'en écarter par la culture, la technique et l'institution. Est-il dans la nature ou face à elle ?

De cette ambiguïté naissent deux problèmes distincts. Le premier est anthropologique : existe-t-il une nature humaine, une essence fixe qui définirait l'homme avant qu'il n'agisse ? Répondre oui permet de fonder des droits valables partout ; répondre non ouvre la liberté mais retire le socle.

Le second est normatif, et c'est le plus piégeux. On invoque sans cesse la nature pour justifier des conduites — ce serait « naturel », donc légitime. Or rien n'autorise ce passage : d'un constat de fait on ne tire aucun devoir. La maladie est parfaitement naturelle, et l'on soigne.

La crise écologique donne à ces questions une urgence nouvelle. Après trois siècles passés à traiter la nature comme une ressource, il faut se demander si elle n'est qu'un stock disponible — ou si notre puissance même nous oblige envers elle. Le problème : la nature est-elle une norme qui nous oblige, un simple donné à transformer, ou une notion que la culture a fabriquée ?

Une nature à retrouver
Rousseau
  • L'état de nature est une hypothèse, non un passé
  • L'homme naturel est innocent, non bon
  • C'est la société qui produit la comparaison, donc le mal
y a-t-il une nature humaine ?
Aucune nature donnée
Sartre
  • L'existence précède l'essence
  • L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait
  • Donc entièrement responsable
Descartes ajoute un troisième rapport : la nature n'est plus un modèle mais un objet, dont il faut devenir « comme maître et possesseur ».

Distinctions à maîtriser

Nature / culture

Le donné (nature) vs l'acquis, le construit, le transmis (culture).

Nature / artifice

Ce qui pousse et se produit seul vs ce que l'homme fabrique.

Nature humaine / condition humaine

Une essence fixe vs une situation que l'homme façonne par ses actes.

Les grandes thèses

RousseauDiscours sur l'origine de l'inégalité

L'homme naturel n'est ni bon ni méchant : il est ce que la société n'a pas encore fait.

Rousseau avertit lui-même qu'il ne décrit pas un passé réel : l'état de nature est une hypothèse de méthode, destinée à séparer dans l'homme actuel ce qui vient de sa constitution et ce qui vient de l'histoire. L'homme naturel y est solitaire, sans langage, sans prévoyance — mais doté de deux principes antérieurs à la raison : l'amour de soi, souci de sa conservation, et la pitié, répugnance à voir souffrir son semblable. Ce qui le distingue vraiment de l'animal n'est pas l'intelligence mais la perfectibilité : la faculté de se transformer. Or c'est elle qui produira la propriété, les inégalités et la dépendance — la même faculté fait sa liberté et son malheur.

Exemple — Il faut « écarter tous les faits » : l'état de nature n'est pas une préhistoire mais une hypothèse, construite pour voir ce que la société a ajouté à l'homme.

DescartesDiscours de la méthode

La science doit nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

La formule fonde le rapport moderne à la nature, et il faut en peser les termes exacts. Descartes écrit « comme maîtres » : la maîtrise est analogique, non absolue. Et il l'assigne à une fin précise — la médecine, la conservation de la santé, qu'il nomme le premier des biens. Le programme suppose une conception préalable : la nature n'est plus un ordre vivant auquel se conformer, comme chez les Anciens, mais une mécanique régie par des lois qu'on peut connaître, donc utiliser. C'est ce désenchantement qui rend la technique possible — et qui prépare, trois siècles plus tard, les questions que l'écologie nous pose.

Exemple — « Comme maîtres et possesseurs de la nature » : le « comme » tempère l'ambition, et c'est le mot que les copies oublient le plus souvent.

SartreL'existentialisme est un humanisme

Chez l'homme, l'existence précède l'essence.

Sartre renverse le rapport de l'objet fabriqué. Un coupe-papier existe d'après un concept qui le précède : son essence commande son existence. Pour l'homme, l'ordre s'inverse — il existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et ne se définit qu'ensuite, par ses actes. Il n'y a donc pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de concepteur pour la fixer. La conséquence est double et il ne faut pas retenir seulement la première : l'homme est entièrement libre, et il est pour cette raison même entièrement responsable de ce qu'il fait de lui. Aucune essence, aucun tempérament, aucun déterminisme ne peut plus servir d'excuse.

Exemple — Le coupe-papier a une essence avant d'exister : l'artisan sait ce qu'il fabrique. L'homme, lui, existe d'abord — et se définit ensuite par ce qu'il fait.

Le repère du programme

Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.

En fait / en droit

En fait concerne ce qui est constaté, observé, effectivement le cas ; en droit, ce qui est fondé, légitime, ce qui doit être.

C'est le repère décisif de la notion, parce qu'il nomme précisément la faute la plus fréquente. Dire qu'une conduite existe partout établit un fait ; en conclure qu'elle est légitime relève du droit, et le passage de l'un à l'autre demande une justification qu'on ne donne presque jamais.

Le repère sert dans les deux sens. Il interdit de justifier une conduite par sa naturalité — mais il interdit aussi de la condamner au motif qu'elle serait « contre nature ». Dans les deux cas, on aura simplement décrit, et cru avoir jugé.

Un exemple pour la copie

L'argument du « contre nature ». On l'invoque constamment pour condamner une conduite, et il ne prouve jamais rien — pour deux raisons qu'il faut savoir énoncer. D'abord, ce qu'on déclare naturel varie selon les époques et les sociétés, ce qui devrait suffire à rendre méfiant. Ensuite et surtout, même si un fait était établi comme naturel, il n'en résulterait aucune obligation : on ne tire pas un devoir d'un constat. La maladie et la violence sont naturelles, et nous soignons et punissons. À l'inverse, presque tout ce que nous valorisons — la médecine, le droit, l'écriture — est artificiel.

Le piège : Traiter l'état de nature comme une époque historique. Ni Rousseau ni Hobbes ne prétendent décrire un passé réel — Rousseau le dit expressément, il s'agit d'un état « qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé ». C'est une hypothèse de méthode, faite pour séparer dans l'homme actuel le donné de l'acquis.

Second piège, le plus coûteux : passer de « c'est naturel » à « c'est bien ». Aucun raisonnement n'autorise ce glissement, et Hume l'a nommé — on ne tire pas un devoir-être d'un être. La maladie est naturelle, la médecine est artificielle, et personne n'en conclut qu'il faut renoncer à se soigner. Un correcteur guette cette faute sur tous les sujets de la notion.

Sujets de dissertation

Un plan de dissertation type

Sujet : « Existe-t-il une nature humaine ? »
Y a-t-il une essence fixe de l'homme, ou l'homme est-il ce qu'il se fait ?
I. Des traits universels semblent bien définir une nature humaine

Le constat est difficile à contester. Tous les hommes naissent, mangent, dorment et meurent ; tous parlent, prohibent l'inceste, enterrent leurs morts. Ces constantes traversent les époques et les continents, et paraissent donc tenir à ce que nous sommes, non à ce que nous avons appris. L'enjeu n'est pas seulement théorique : c'est sur cette communauté qu'on fonde des droits valables pour tous.

À mobiliser : L'anthropologie et la recherche des universaux ; la tradition du droit naturel ; Aristote, qui définit l'homme par une fonction propre — la raison.

Exemple : La Déclaration universelle des droits de l'homme suppose une humanité commune : sans elle, l'universalité de ces droits n'aurait aucun fondement et resterait une préférence occidentale.

II. Mais l'universalité d'un trait ne prouve pas qu'il soit naturel

Réponse : la démonstration précédente confond deux choses. Un trait peut être partout sans être biologique — le langage est universel, mais aucune langue ne l'est, et personne ne parle sans avoir appris. Ce qu'on prend pour la nature de l'homme est souvent une culture si ancienne qu'elle est devenue invisible. Et l'homme se distingue précisément par sa perfectibilité : il est le seul être qui se transforme au lieu de se répéter.

À mobiliser : Rousseau, Discours sur l'inégalité (la perfectibilité, et l'état de nature comme hypothèse de méthode) ; le repère nature / culture ; Lévi-Strauss sur la difficulté à tracer la frontière.

Exemple : Ce qu'on a longtemps déclaré « naturel » en matière de rôles sociaux a changé en deux générations. Un fait universel dans une société ne prouve rien sur l'espèce.

III. L'homme n'a pas de nature, mais il a une condition

Les deux thèses cherchent une essence — l'une la trouve, l'autre la dissout dans l'histoire. Sartre tranche : l'homme existe d'abord et se définit ensuite par ses actes, sans concept préalable qui le fixerait. Mais il ne s'ensuit pas que tout soit variable : il reste des limites communes — naître quelque part, dépendre des autres, mourir. Non pas une nature qui commande, mais une situation que chacun a à assumer.

À mobiliser : Sartre, L'existentialisme est un humanisme (l'existence précède l'essence, et la responsabilité qui en découle) ; Hannah Arendt, qui préfère parler de condition humaine plutôt que de nature.

Exemple : La mortalité n'impose aucune conduite : on peut en tirer le divertissement, l'ascèse, la création ou l'indifférence. La condition est commune, ce qu'on en fait ne l'est pas — et c'est exactement la différence entre une condition et une nature.

Ouverture : Le transhumanisme, en voulant modifier l'homme, signe-t-il la fin de toute « nature humaine » ?

« Se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »— Descartes

Exemples pour la dissertation

Hiroshima — Projet Manhattan

La technique fait de la nature un fonds exploitable et une force de destruction (Heidegger), d'où une éthique nouvelle.

Sido — Colette

Une éthique de l'attention au vivant, contre l'anthropocentrisme : l'humain est un être parmi d'autres.

Les Dents de la mer — Spielberg

La nature sauvage résiste à la domination technique et scientifique de l'homme.

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