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Philosophie · La raison & le réel

La raison

La raison peut-elle tout connaître, ou a-t-elle des limites ?

Qu'est-ce que la raison ?

La raison est la faculté de penser et de juger : elle enchaîne les idées selon des règles, distingue le vrai du faux, et exige que toute affirmation puisse être justifiée. On la dit universelle, au sens où ses règles ne dépendent ni de l'époque ni de la personne — un raisonnement valide l'est pour tous.

Deux distinctions évitent les confusions. La raison est une faculté, le raisonnement son exercice : on peut posséder la première et conduire mal le second. Et Kant sépare l'entendement, qui organise l'expérience et connaît des objets, de la raison proprement dite, qui vise l'inconditionné — Dieu, l'âme, le monde comme totalité — c'est-à-dire ce dont aucune expérience ne peut être donnée.

Il faut enfin distinguer le rationnel et le raisonnable. Le rationnel est ce qui est logiquement cohérent et efficace ; le raisonnable, ce qui est mesuré, juste, acceptable pour tous. Un projet peut être parfaitement rationnel — impeccable dans ses moyens — et parfaitement déraisonnable dans sa fin. C'est de cet écart que naissent les critiques modernes de la raison.

Quel problème pose la raison ?

La raison a longtemps été tenue pour ce qui distingue l'homme et le sauve : elle fonde la science, permet de sortir des préjugés, et donne à la morale un critère qui ne dépend d'aucune autorité. Les Lumières en font le principe de l'émancipation.

Le XXe siècle a rendu cette confiance difficile. Non pas parce que la raison aurait échoué, mais parce qu'elle a trop bien réussi : les entreprises les plus destructrices du siècle furent organisées avec méthode, calcul et efficacité. Une administration peut être irréprochable dans ses procédures et monstrueuse dans son objet. La rationalité des moyens ne garantit donc rien quant aux fins.

S'y ajoute une limite interne, que la raison a découverte elle-même. Kant montre qu'en voulant dépasser l'expérience elle s'enferme dans des contradictions insolubles ; et la logique du XXe siècle a établi qu'aucun système formel suffisamment riche ne peut démontrer sa propre cohérence. Le problème : la raison peut-elle tout, ou sa lucidité consiste-t-elle d'abord à reconnaître ce qu'elle ne peut pas ?

La raison fonde tout
Descartes et Kant
  • Descartes : la méthode et l'évidence
  • Kant : elle organise l'expérience, mais ne va pas au-delà
  • Rien n'échappe à son examen
la raison suffit-elle ?
La raison a ses limites
Pascal
  • « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point »
  • Les premiers principes se sentent, ne se démontrent pas
  • Le dernier pas de la raison : reconnaître ce qui la dépasse
Pascal ne condamne pas la raison : il montre qu'elle ne peut pas se fonder elle-même.

Distinctions à maîtriser

Raison / raisonnement

La faculté vs son exercice concret.

Entendement / raison

Kant : l'entendement connaît l'expérience ; la raison vise l'inconditionné (Dieu, l'âme, le monde).

Rationnel / raisonnable

Ce qui est logiquement cohérent vs ce qui est sage et mesuré.

Les grandes thèses

DescartesDiscours de la méthode

La raison est également partagée : ce qui manque, c'est la méthode.

L'ouverture du Discours est plus retorse qu'elle n'en a l'air. En affirmant que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, Descartes note aussitôt la preuve qu'il en donne : chacun s'en estime si bien pourvu qu'il n'en désire pas davantage. L'ironie sert un argument sérieux — si tous ont la même faculté et que les résultats diffèrent tant, la différence ne vient pas des esprits mais de la méthode. D'où le déplacement décisif : il ne s'agit pas d'avoir l'esprit bon, mais de « l'appliquer bien ». La raison n'est pas un talent réservé, c'est un usage réglé — ce qui rend la philosophie enseignable et la science collective.

Exemple — « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » : la raison n'est pas un privilège, c'est une méthode — d'où l'idée que tout le monde peut la suivre.

KantCritique de la raison pure

La raison doit d'abord instruire le procès de ses propres pouvoirs.

Kant ne critique pas la raison au nom d'autre chose : il la fait se juger elle-même. Son résultat est double. La raison connaît légitimement le monde de l'expérience, qu'elle organise par ses formes propres — l'espace, le temps, les catégories. Mais dès qu'elle prétend atteindre l'inconditionné (Dieu, l'âme, le monde comme totalité), elle sort du domaine où quelque chose peut lui être donné, et produit des antinomies : des thèses contradictoires également démontrables. Ces illusions ne sont pas des erreurs de calcul mais une tendance naturelle de la raison, qu'on ne supprime pas et qu'on doit seulement savoir reconnaître. Limiter le savoir, dit-il, c'est faire place à la croyance.

Exemple — « Des pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts sont aveugles » : la raison n'atteint rien seule, elle organise ce que l'expérience lui fournit.

PascalPensées

La raison n'est pas le seul ordre de connaissance.

Pascal distingue deux voies. La raison procède par démonstration, mais elle a besoin de principes qu'elle ne démontre pas — l'espace, le temps, les nombres — et qui lui viennent d'ailleurs : c'est ce qu'il nomme le cœur. Loin d'être un sentiment vague, le cœur désigne ici une saisie immédiate, sans laquelle la démonstration n'aurait pas de point de départ. Sa formule célèbre sur les raisons du cœur ne prône donc pas l'irrationnel : elle constate que la raison repose sur ce qu'elle ne fonde pas. À quoi il ajoute une leçon de mesure : « rien n'est plus conforme à la raison que ce désaveu de la raison ».

Exemple — « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » : ce n'est pas un éloge du sentiment, mais le constat que les premiers principes ne se démontrent pas.

Le repère du programme

Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.

En théorie / en pratique

En théorie concerne ce qui se conçoit, se démontre ou vaut en principe ; en pratique, ce qui s'accomplit effectivement dans des conditions données.

Le repère est ici plus utile que sa banalité ne le laisse croire. Kant distingue en effet un usage théorique de la raison — connaître, et là elle est bornée à l'expérience — et un usage pratique — déterminer ce qu'il faut faire, et là elle commande sans avoir besoin de connaître les choses en soi.

Ce partage sauve la morale de l'échec de la métaphysique. La raison ne peut pas prouver que je suis libre ; elle doit pourtant me traiter comme tel pour qu'un devoir ait un sens. Ce qui est indémontrable en théorie peut être nécessaire en pratique — et l'on tient là de quoi construire une troisième partie sur presque tous les sujets de la notion.

Un exemple pour la copie

Les théorèmes d'incomplétude de Gödel (1931). Tout système formel assez riche pour contenir l'arithmétique comporte des énoncés vrais qu'il ne peut pas démontrer, et ne peut pas établir sa propre cohérence. L'exemple est décisif parce qu'il ne vient pas d'un adversaire de la raison : c'est la logique elle-même, par ses moyens propres, qui découvre ses bornes. Et cela ne discrédite rien — reconnaître une limite est encore un acte de rigueur, ce qui est exactement la thèse de Kant, démontrée deux siècles plus tard sur un autre terrain.

Le piège : Confondre rationnel et raisonnable. Le rationnel est cohérent et efficace ; le raisonnable est mesuré et acceptable. Un plan peut être irréprochable dans ses moyens et monstrueux dans sa fin — et c'est précisément le reproche adressé à la rationalité moderne. Une copie qui tient les deux mots pour synonymes ne peut pas traiter « faut-il se méfier de la raison ? ».

Second piège : croire que critiquer la raison suppose de lui opposer autre chose — le sentiment, l'intuition, la foi. Kant comme Pascal font l'inverse : c'est la raison elle-même qui reconnaît ses bornes, et cette reconnaissance est un acte de rigueur, non un renoncement. Écrire « Pascal préfère le cœur à la raison » est un contresens.

Sujets de dissertation

Un plan de dissertation type

Sujet : « Faut-il se méfier de la raison ? »
La raison est-elle un guide sûr vers le vrai et le bien, ou une faculté qu'il faut surveiller ?
I. La raison est ce qui nous affranchit des préjugés

S'en méfier reviendrait à se priver du seul instrument qui permette de trier. La raison n'impose rien d'autorité : elle exige des justifications, et ses règles valent pour tous, ce qui la rend partageable. C'est à ce titre qu'elle fonde la science, permet de sortir de la superstition, et donne à la morale un critère indépendant de toute tradition.

À mobiliser : Descartes, qui déplace la question du talent vers la méthode ; les Lumières et le mot d'ordre kantien « ose te servir de ton propre entendement ».

Exemple : Le procès en sorcellerie : rien n'y était irrationnel dans la procédure, mais tout reposait sur des prémisses jamais examinées. C'est l'exigence de justification qui a fini par le rendre impossible.

II. Mais la rigueur des moyens ne dit rien de la valeur des fins

Réponse : la première partie confond deux choses que la langue sépare — le rationnel et le raisonnable. Une entreprise peut être irréprochable dans son organisation et monstrueuse dans son objet ; l'efficacité ne juge pas les buts. S'y ajoute une illusion propre à la raison : dès qu'elle veut dépasser l'expérience, elle démontre également une thèse et son contraire.

À mobiliser : Kant et les antinomies de la raison pure ; l'École de Francfort sur la raison instrumentale ; Voltaire, dont Pangloss raisonne parfaitement à partir de prémisses fausses.

Exemple : Une bureaucratie peut appliquer ses procédures avec une rigueur parfaite au service d'une fin inhumaine. La faute n'est jamais dans le calcul — elle est dans ce qu'on a renoncé à interroger.

III. Se méfier de la raison est encore l'œuvre de la raison

Les deux thèses supposent qu'on puisse se placer hors de la raison pour la juger. Or il n'existe aucun tribunal extérieur : c'est elle qui a découvert ses propres bornes, et elle l'a fait par ses moyens propres. La défiance ne consiste donc pas à lui préférer autre chose, mais à distinguer ses usages — connaître, où elle est bornée à l'expérience ; agir, où elle commande sans avoir à tout démontrer.

À mobiliser : Kant (la critique comme autolimitation, et le partage usage théorique / usage pratique) ; Pascal, pour qui rien n'est plus conforme à la raison que ce désaveu de la raison.

Exemple : Les théorèmes d'incomplétude : c'est la logique elle-même, par ses instruments, qui établit ce qu'elle ne peut pas démontrer. Reconnaître une limite reste un acte de rigueur.

Ouverture : N'y a-t-il pas un ordre du cœur que la raison ignore (Pascal) ?

« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »— Pascal

Exemples pour la dissertation

Candide — Voltaire

Pangloss raisonne parfaitement et conclut absurdement : la rigueur logique n'est rien si les prémisses sont fausses. La raison peut servir à justifier l'injustifiable.

Le Procès — Kafka

Une administration entièrement rationnelle dans ses procédures et parfaitement déraisonnable dans sa finalité — l'illustration de la distinction entre rationalité instrumentale et raison.

Les Somnambules — Arthur Koestler

Kepler parvient à ses lois par des voies mystiques et fausses. La découverte scientifique ne suit pas la méthode rationnelle qu'on lui prête après coup.

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