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Philosophie · La morale

Le bonheur

Tout le monde veut être heureux — mais sait-on seulement ce qu'est le bonheur, et peut-on l'atteindre ?

Qu'est-ce que le bonheur ?

État de satisfaction durable et complet, qui engage l'existence entière et non tel ou tel moment. À distinguer du plaisir (bref, sensible, localisé) et de la joie (intense mais passagère).

L'étymologie fait ici tout le travail : « bonheur » vient de l'ancien français bon eür, de heur, issu du latin augurium — le présage, la chance. Le mot dit donc à l'origine une bonne fortune, quelque chose qui arrive et qu'on ne fabrique pas. C'est exactement ce que toute la philosophie va contester : les sagesses antiques se donnent pour tâche d'arracher le bonheur au hasard que son nom lui attribue.

Quel problème pose le bonheur ?

Le bonheur a un statut singulier : c'est la seule fin que personne ne poursuit en vue d'autre chose. On veut de l'argent pour vivre bien, on veut vivre bien pour être heureux — mais on ne veut pas être heureux en vue de quoi que ce soit. Aristote en tire qu'il est le souverain bien.

Deux difficultés surgissent aussitôt. D'abord, cette fin universelle est indéterminée : tous la veulent, aucun ne sait en quoi elle consiste, et chacun y met un contenu différent. Ensuite, elle pourrait ne pas dépendre de nous : si le bonheur est affaire de santé, de rencontres et de circonstances, le vouloir ne sert à rien.

De là une troisième question, plus dérangeante : faut-il seulement le rechercher ? Kant remarque que la morale exige parfois d'y renoncer, et que l'homme heureux n'est pas nécessairement l'homme bon. Le problème : le bonheur se conquiert-il, ou se reçoit-il — et mérite-t-il d'être visé ?

Le bonheur s'atteint
Épicure et Aristote
  • Épicure : trier ses désirs, viser l'ataraxie
  • Aristote : une activité conforme à la vertu, sur une vie entière
  • Il y a donc une méthode
un but ou un idéal ?
Le bonheur se dérobe
Kant
  • Un « idéal de l'imagination », non un concept
  • Nul ne sait avec certitude ce qui le rendra heureux
  • Donc il ne peut pas fonder la morale
Si le bonheur ne se définit pas, en faire le but de la morale rend celle-ci indéterminée : c'est l'objection de Kant.

Distinctions à maîtriser

Plaisir / bonheur

Le plaisir est ponctuel et physique ; le bonheur, global et durable.

Bonheur / joie

La joie est une émotion vive et brève ; le bonheur, un état stable.

Désir / besoin

Le besoin est limité et vital ; le désir, sans limite — d'où l'insatisfaction.

Les grandes thèses

ÉpicureLettre à Ménécée

Le bonheur est l'absence de trouble (ataraxie).

Le remède n'est pas d'obtenir davantage mais de trier ses désirs. Épicure les classe en trois : naturels et nécessaires (manger, boire, s'abriter, philosopher), qu'il faut satisfaire car ils sont faciles à contenter ; naturels non nécessaires (les mets raffinés), qu'on peut accueillir sans les poursuivre ; et vains (la gloire, la richesse illimitée), qu'il faut écarter parce qu'ils n'ont pas de terme. Le plaisir visé n'est donc pas l'excès mais l'absence de douleur — un état stable, non une accumulation. On mesure ici le contresens ordinaire sur l'épicurisme, qui est une ascèse et non une débauche.

Exemple — La Lettre à Ménécée trie les désirs : naturels et nécessaires (manger), naturels non nécessaires (bien manger), ni l'un ni l'autre (la gloire). Seuls les premiers valent d'être satisfaits.

AristoteÉthique à Nicomaque

Le bonheur est le souverain bien.

Aristote part d'une méthode : chaque être a une fonction propre, et son bien consiste à l'exercer excellemment. La fonction propre de l'homme étant la raison, le bonheur (eudaimonia) est « l'activité de l'âme conforme à la vertu ». Trois conséquences comptent. C'est une activité, non un état : on n'est pas heureux, on le devient en agissant. Cela se juge « sur une vie complète » — un jour ne fait pas plus un homme heureux qu'une hirondelle ne fait le printemps. Et il y faut un minimum de biens extérieurs : Aristote, moins radical que les stoïciens, admet que la misère empêche la vertu.

Exemple — « Une hirondelle ne fait pas le printemps » : le bonheur ne se juge pas sur un moment mais sur une vie entière — ce qui interdit de le confondre avec le plaisir.

KantFondements de la métaphysique des mœurs

Le bonheur est un idéal indéterminé.

Kant retourne l'évidence : le bonheur ne peut pas fonder la morale, parce qu'il est un « idéal de l'imagination » et non de la raison. Personne ne sait précisément ce qui le rendra heureux — la richesse peut apporter le souci, le savoir la lucidité douloureuse, la santé une longue vie misérable. Une règle tirée du bonheur serait donc toujours particulière et incertaine. La morale doit reposer sur autre chose : le devoir, qui commande inconditionnellement. Kant ajoute une nuance décisive — il ne s'agit pas de mériter le bonheur en renonçant à lui, mais de se rendre digne d'être heureux.

Exemple — Un « idéal de l'imagination » : chacun se représente autrement ce qui le rendrait heureux, et souvent se trompe. On ne peut donc en faire une règle valable pour tous.

Le repère du programme

Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.

Contingent / nécessaire

Est contingent ce qui peut être ou ne pas être, ce qui aurait pu ne pas arriver ; nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas être.

Le repère commande toute la notion. Si le bonheur tient à la fortune — la santé, les rencontres, l'époque — il est contingent, et le vouloir ne sert à rien. Toute la stratégie des sagesses antiques consiste à le rendre nécessaire en le faisant dépendre de ce qui est en notre pouvoir : non pas les événements, mais le jugement que nous portons sur eux. C'est la distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas.

Un exemple pour la copie

Le « tapis roulant hédonique », mis en évidence par la psychologie contemporaine : on s'habitue en quelques mois à une augmentation de revenu, à un logement plus grand, à une réussite — et le niveau de satisfaction revient à son point de départ. Accumuler des plaisirs ne produit pas le bonheur, et l'expérience confirme ce qu'Épicure soutenait : ce n'est pas la quantité obtenue qui compte, mais le rapport qu'on entretient avec ses désirs.

Le piège : Traiter « faut-il rechercher le bonheur ? » comme une question rhétorique dont la réponse va de soi. Le sujet demande précisément qu'on envisage le non — et il y a de vrais arguments : la recherche directe du bonheur le fait fuir (on ne décide pas d'être heureux), elle peut entrer en conflit avec le devoir (Kant), et elle risque de faire tenir pour un échec personnel ce qui relève de la condition ou de l'injustice sociale. Second piège, plus fréquent encore : confondre bonheur et plaisir, alors que toute la notion se construit sur leur distinction.

Sujets de dissertation

Un plan de dissertation type

Sujet : « Le bonheur dépend-il de nous ? »
Sommes-nous les artisans de notre bonheur, ou dépend-il de circonstances qui nous échappent ?
I. Le bonheur semble dépendre de ce qui ne dépend pas de nous

Le mot le dit avant l'argument : bon eür, c'est la bonne fortune, ce qui échoit. Santé, milieu de naissance, rencontres, époque — ces conditions décident largement d'une vie, et aucune n'est choisie. Vouloir être heureux serait alors aussi vain que vouloir être né ailleurs.

À mobiliser : L'étymologie de « bonheur » ; Aristote, qui admet qu'un minimum de biens extérieurs est requis et qu'une vie misérable empêche la vertu.

Exemple : Les études sur la mobilité sociale : à talent et à effort égaux, le milieu de naissance reste le premier prédicteur d'une trajectoire. Ce qui vaut pour la réussite vaut pour les conditions du bonheur.

II. Mais les sagesses antiques déplacent le bonheur vers ce qui dépend de nous

Réponse : si le bonheur dépendait des événements, il serait perdu d'avance. Il faut donc le faire dépendre non des choses, mais du rapport que nous entretenons avec elles. Épicure agit sur les désirs — en les triant, il rend le bonheur facile à atteindre ; les stoïciens agissent sur les jugements — ce n'est pas la chose qui trouble, mais l'opinion qu'on en a.

À mobiliser : Épicure, Lettre à Ménécée (le tri des désirs, l'ataraxie) ; Épictète, Manuel (la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas) ; Sénèque.

Exemple : Le tapis roulant hédonique : la satisfaction revient à son niveau initial quelques mois après une augmentation de revenu. La preuve expérimentale que l'objet obtenu compte moins que le désir qu'on en a.

III. Reste que le bonheur n'est ni un objet qu'on vise ni un dû

Les deux thèses ont un présupposé commun : que le bonheur puisse être un but. Kant le conteste — c'est un « idéal de l'imagination », dont nul ne peut déterminer le contenu, et donc un mauvais fondement pour l'action. Il faut alors renverser la question : ce qui dépend de nous n'est pas d'être heureux, mais de nous en rendre dignes ; et le bonheur, quand il vient, vient de surcroît, dans une activité qui a du sens.

À mobiliser : Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs ; Aristote, pour qui le bonheur est une activité et non un état, jugée sur une vie entière ; Alain, Propos sur le bonheur.

Exemple : Le paradoxe de l'insomniaque : plus il veut dormir, moins il dort. Certains états ne s'obtiennent pas en les visant — vouloir le bonheur directement suffit à l'éloigner.

Ouverture : Faut-il viser le bonheur directement, ou naît-il de côté, dans l'action qui a du sens ?

« Le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. »— Épicure

Exemples pour la dissertation

Le Mythe de Sisyphe — Camus

Le bonheur naît non du résultat mais de l'effort, de la lucidité et de la possession de son destin.

« Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Dom Juan — Molière

Le bonheur fondé sur le désir sans limite se retourne en isolement et destruction.

Caligula — Camus

Une liberté absurde qui poursuit l'impossible détruit tout bonheur, le sien comme celui des autres.

« J'ai besoin de la lune. »

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