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Philosophie · La morale

Le devoir

Faut-il faire son devoir par intérêt, par sentiment, ou par pure obligation morale ?

Qu'est-ce que le devoir ?

Le devoir est ce que l'on doit faire indépendamment de son intérêt et de son inclination : une obligation que la conscience s'impose à elle-même. Il se distingue de la contrainte, qui vient du dehors et ne laisse pas le choix.

Sa marque grammaticale est l'inconditionnalité. Kant oppose deux formes de commandement. L'impératif hypothétique pose une condition — « si tu veux être estimé, sois honnête » — et ne vaut donc que pour qui poursuit cette fin. L'impératif catégorique commande sans condition : « sois honnête ». Seul le second est proprement moral, parce que seul il ne dépend d'aucun désir particulier.

Une distinction commande toute la notion et se manque souvent : agir conformément au devoir n'est pas agir par devoir. Le commerçant honnête par intérêt fait exactement ce qu'il faut, mais changez son intérêt et il changera de conduite. Ce qui fait la valeur morale n'est donc ni l'acte ni son résultat, mais le mobile qui l'a produit.

Quel problème pose le devoir ?

Trois manières de fonder l'action bonne s'opposent, et elles ne donnent pas les mêmes réponses aux mêmes cas. On peut juger une action à son principe — est-elle conforme à une règle qu'on pourrait universaliser ? C'est la déontologie. À ses conséquences — produit-elle le plus de bien pour le plus grand nombre ? C'est le conséquentialisme. Ou au caractère de celui qui l'accomplit — un homme vertueux l'aurait-il faite ? C'est l'éthique aristotélicienne.

La difficulté propre au devoir est qu'il se présente comme inconditionnel. Il ne dit pas « si tu veux être estimé, sois honnête », mais « sois honnête » — sans condition, et donc sans égard pour ce qu'il en coûte. D'où le conflit possible avec le bonheur : la morale peut exiger ce qui nous nuit, et l'homme de devoir n'est pas nécessairement l'homme heureux.

Une question plus radicale demeure. D'où vient cette obligation ? Si elle vient de Dieu, de la société ou de l'éducation, elle est hétéronome — imposée du dehors — et il devient difficile d'y voir autre chose qu'une contrainte intériorisée. Le problème : l'obligation morale est-elle une loi que je me donne, ou une contrainte que j'ai appris à ne plus sentir ?

Le devoir m'oblige
Kant
  • Seule la bonne volonté est bonne sans restriction
  • L'impératif catégorique vaut sans condition
  • Agir par devoir, non conformément au devoir
d'où vient l'obligation ?
Le devoir me contraint
Nietzsche
  • La morale a une histoire, donc des intérêts
  • Elle sert les faibles contre les forts
  • La mauvaise conscience est une invention
Aristote tient une troisième voie : ni loi ni soupçon, mais l'habitude — on devient juste en accomplissant des actes justes.

Distinctions à maîtriser

Devoir / contrainte

La contrainte est subie de l'extérieur ; le devoir, une obligation que je me donne.

Devoir / intérêt

Agir par devoir, c'est agir bien même quand nul intérêt ne l'exige.

Morale du devoir / du bonheur

Agir par principe (déontologie) vs viser une fin (conséquentialisme).

Les grandes thèses

KantFondements de la métaphysique des mœurs

Seule l'action accomplie par devoir a une valeur morale.

Kant introduit une distinction que les copies manquent souvent : agir conformément au devoir n'est pas agir par devoir. Le commerçant honnête par intérêt fait ce qu'il faut, mais son action n'a aucune valeur morale — changez son intérêt, il changera de conduite. Même chose pour celui qui aide autrui par inclination : c'est aimable, ce n'est pas moral, car le mérite disparaît si l'humeur tourne. Ce qui fait la valeur morale est donc le mobile, non l'acte ni son résultat. D'où le critère, l'impératif catégorique : ma maxime peut-elle être universalisée sans se contredire ? Le mensonge échoue au test, puisqu'un monde où tous mentent rend le mensonge lui-même inopérant.

Exemple — Le commerçant honnête par intérêt agit conformément au devoir, non par devoir. Même acte, valeur morale opposée : tout le kantisme tient dans cette distinction.

AristoteÉthique à Nicomaque

La vertu n'est pas une règle mais une disposition acquise.

Aristote déplace la question : au lieu de demander « que dois-je faire ? », il demande « quel homme dois-je devenir ? ». La vertu est une hexis, une disposition stable, et elle s'acquiert par l'habitude — on devient juste en accomplissant des actes justes, comme on devient citharède en jouant de la cithare. Elle consiste en un juste milieu entre deux excès : le courage entre la lâcheté et la témérité, la générosité entre l'avarice et la prodigalité. Point capital : ce milieu n'est pas une moyenne mais un ajustement relatif à la situation, que seule la prudence (phronèsis) permet de trouver. La morale devient affaire de discernement, non d'application d'une règle.

Exemple — « C'est en jouant de la cithare qu'on devient cithariste » : la vertu n'est pas une décision, c'est une habitude acquise en répétant les actes justes.

NietzscheGénéalogie de la morale

La morale du devoir doit être expliquée avant d'être suivie.

Nietzsche ne propose pas une autre morale : il change de question. Au lieu de demander ce qui est bien, il demande d'où vient notre manière de le penser, et à qui elle profite. Sa réponse est historique — les valeurs que nous tenons pour évidentes seraient nées du ressentiment des faibles, incapables d'agir, qui ont converti leur impuissance en mérite : ne pas nuire est devenu bonté, ne pas pouvoir se venger est devenu pardon. Il ajoute un soupçon sur le sentiment du devoir lui-même : la « mauvaise conscience » serait une cruauté retournée contre soi. On peut refuser la thèse ; on ne peut plus ignorer la question qu'elle pose — l'obligation morale a une histoire.

Exemple — Le mot allemand Schuld signifie à la fois faute et dette : la morale garde la trace de son origine commerciale, dans le rapport du créancier au débiteur.

Le repère du programme

Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.

Obligation / contrainte

La contrainte est extérieure et physique : elle force, et laisse sans choix. L'obligation est intérieure et morale : elle oblige, mais laisse la possibilité de désobéir.

Le repère fonde toute la notion. Si le devoir était une contrainte, il n'y aurait aucun mérite à l'accomplir — on ne félicite personne d'avoir cédé sous la menace. C'est précisément parce que je peux ne pas faire mon devoir que le faire a une valeur.

Le repère fournit aussi l'objection nietzschéenne, qu'on peut formuler en une phrase : et si ce que nous prenons pour une obligation librement consentie n'était qu'une contrainte sociale si profondément intériorisée que nous ne la sentons plus comme extérieure ?

Un exemple pour la copie

Rendre un portefeuille trouvé, sans témoin et sans récompense possible. L'exemple est efficace parce qu'il neutralise tous les autres mobiles : ni la crainte d'être vu, ni l'espoir d'un gain, ni même la satisfaction d'être remercié. S'il reste une raison d'agir, elle ne peut être que le devoir. On peut cependant retourner l'exemple contre Kant : celui qui rend le portefeuille avec joie serait, à ses yeux, moins moral que celui qui le rend à contrecœur — conséquence que beaucoup jugent absurde, et qui fait tout le prix d'Aristote.

Le piège : Croire que Kant demande d'agir sans inclination, ou même contre elle. Il demande seulement que l'inclination ne soit pas le mobile : le bienfaiteur qui aide par plaisir peut agir moralement, à condition qu'il agirait encore si le plaisir disparaissait. Écrire « pour Kant, il faut souffrir pour être moral » est un contresens, et il est très répandu.

Second piège : traiter « faut-il toujours faire son devoir ? » comme une question rhétorique. Le vrai problème est celui du conflit des devoirs — mentir pour sauver une vie —, où deux obligations s'opposent et où l'inconditionnalité kantienne devient difficile à tenir. C'est là que le sujet se gagne, pas dans l'éloge du devoir.

Sujets de dissertation

Un plan de dissertation type

Sujet : « Le devoir s'oppose-t-il au bonheur ? »
Faire son devoir exige-t-il de renoncer au bonheur, ou les deux peuvent-ils se rejoindre ?
I. Le devoir contrarie le bonheur, et c'est même à cela qu'on le reconnaît

Le devoir se manifeste précisément quand il coûte. Personne n'éprouve d'obligation à faire ce dont il a envie : l'obligation ne se fait sentir que là où l'inclination tire dans l'autre sens. Kant va plus loin — l'action accomplie par plaisir n'a pas de valeur morale, car son mérite disparaîtrait avec le plaisir. Le conflit n'est donc pas accidentel, il est constitutif.

À mobiliser : Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (l'action par devoir, distinguée de l'action seulement conforme au devoir) ; la distinction impératif catégorique / impératif hypothétique.

Exemple : Rendre un portefeuille trouvé sans témoin et sans récompense possible : l'exemple neutralise tous les autres mobiles. S'il reste une raison d'agir, elle ne peut être que le devoir.

II. Mais opposer les deux suppose une conception appauvrie du bonheur

Réponse : la première partie identifie le bonheur au plaisir immédiat. Or si le bonheur est une vie accomplie et non une suite d'agréments, alors la vertu n'en est pas l'obstacle mais le contenu. L'homme juste n'est pas heureux malgré sa justice : il l'est par elle. Et l'expérience le confirme — la satisfaction tirée d'une action difficile mais juste ne ressemble à aucun plaisir.

À mobiliser : Aristote, Éthique à Nicomaque (la vertu comme disposition acquise, le bonheur comme activité conforme à la vertu) ; les stoïciens, pour qui la vertu suffit au bonheur.

Exemple : Celui qui a menti pour éviter un ennui l'évite en effet, et s'estime moins. La morale ordinaire enregistre ce fait : nous appelons « bonne conscience » un état qu'aucun plaisir ne remplace.

III. Reste que la morale ne promet pas le bonheur, mais d'en être digne

Les deux thèses veulent encore accorder devoir et bonheur, l'une en les opposant, l'autre en les réunissant. Kant refuse les deux : ce sont des ordres différents. Une morale qui promettrait le bonheur serait un calcul déguisé, et l'histoire montre assez que les justes ne sont pas récompensés. Ce qui dépend de nous n'est donc pas d'être heureux, mais de nous rendre dignes de l'être — le reste ne nous appartient pas.

À mobiliser : Kant (le souverain bien, et l'écart entre vertu et bonheur) ; Nietzsche, qui retourne la question en demandant d'où vient notre attachement au devoir.

Exemple : Le Livre de Job, ou n'importe quel juste frappé sans raison. Si la vertu garantissait le bonheur, le scandale du malheur immérité n'existerait pas — or c'est l'expérience la plus commune qui soit.

Ouverture : Une morale sans devoir, fondée sur la vie et le désir, est-elle possible (Nietzsche) ?

« Agis toujours de façon à traiter l'humanité comme une fin, jamais comme un simple moyen. »— Kant

Exemples pour la dissertation

Antigone — Sophocle

Un devoir de conscience supérieur aux lois de l'État.

Procès de Nuremberg — Tribunal militaire international

Des devoirs moraux au-dessus de l'obéissance légale : l'obéissance aux ordres n'exonère pas.

Hiroshima — Projet Manhattan

La technique engendre des responsabilités éthiques inédites, tournées vers les générations futures.

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