Le langage
Le langage sert-il seulement à communiquer, ou façonne-t-il notre pensée elle-même ?
Qu'est-ce que le langage ?
Le langage est la faculté d'employer des signes pour exprimer une pensée et la communiquer. Il faut le distinguer de ses deux modes d'existence, selon la tripartition de Saussure : le langage est la faculté humaine, la langue le système partagé par une communauté, la parole l'usage qu'un individu en fait à un moment donné.
Ce qui distingue le langage humain d'un code animal n'est pas la communication — les abeilles communiquent avec précision — mais trois propriétés. Il est double : quelques dizaines de sons dépourvus de sens se combinent en un nombre illimité d'unités qui en ont. Il permet de parler de l'absent : du passé, du possible, de ce qui n'existe pas. Et il porte sur lui-même — seul l'homme peut mentir, se corriger, ou définir un mot par d'autres mots.
Le signe, enfin, est arbitraire : rien dans la chose n'appelle le mot qui la désigne. Ce qui a une conséquence considérable — le sens d'un terme ne vient pas de son objet mais de sa place dans le système, c'est-à-dire de ses différences avec les autres termes de la même langue.
Quel problème pose le langage ?
La représentation ordinaire fait du langage un vêtement : la pensée existerait d'abord, complète, et les mots viendraient l'habiller pour la transmettre. Chacun a le sentiment d'avoir une idée claire qu'il « n'arrive pas à exprimer ».
Cette évidence résiste mal. Si la pensée précédait les mots, on devrait pouvoir la saisir sans eux — or l'expérience montre l'inverse : c'est en cherchant la formule qu'on découvre ce qu'on voulait dire, et la pensée sans mots reste un pressentiment vague. Hegel va jusqu'à soutenir que c'est dans les mots que nous pensons.
Mais la thèse inverse a son revers. Si la langue fait la pensée, elle la limite aussi : faite de mots généraux, elle ne peut dire que ce qui se répète, et manque le singulier — une douleur, une émotion, un instant. Et si chaque langue découpe le monde à sa manière, faut-il conclure que ceux qui parlent des langues différentes ne pensent pas le même monde ? Le problème : le langage est-il l'instrument de la pensée, sa condition, ou sa prison ?
- Hegel : « c'est dans les mots que nous pensons »
- Saussure : la langue découpe le réel en catégories
- Sans mot, la pensée reste confuse
- Les mots sont communs, les états de conscience singuliers
- Nommer, c'est déjà généraliser
- Ce que je ressens n'entre pas dans un mot
Distinctions à maîtriser
La faculté humaine, le système d'une communauté, l'usage individuel (Saussure).
Le mot n'est pas la chose ; le lien entre eux est arbitraire.
Les animaux communiquent ; seul l'homme parle de l'absent, du passé, du possible.
Les grandes thèses
C'est dans les mots que nous pensons.
Hegel s'attaque à l'illusion la plus tenace en la matière : celle d'une pensée pleine et claire que les mots viendraient seulement transmettre. Il la retourne — c'est le sentiment d'avoir une pensée « inexprimable » qui est trompeur, et il signale non pas une richesse intérieure mais une pensée encore informe. Le mot ne trahit pas l'idée, il l'achève : nommer, c'est fixer, séparer, rendre pensable. On ne sait donc ce qu'on pense qu'après l'avoir dit, ce que l'expérience de l'écriture confirme mieux qu'aucun argument.
Exemple — « C'est dans les mots que nous pensons » : vouloir penser sans les mots, c'est croire qu'on pourrait nager sans entrer dans l'eau.
La langue est un système où chaque terme se définit par ses différences.
Deux thèses solidaires. Le signe est arbitraire d'abord : aucun lien naturel n'unit la suite de sons arbre à l'objet, ce que prouve l'existence d'autres langues. Il en résulte que le sens ne peut pas venir de la chose — il vient de la place du terme dans le système. « Mouton » ne signifie pas la même chose en français et en anglais, non parce que les animaux diffèrent, mais parce que l'anglais oppose sheep à mutton là où le français ne distingue rien. La langue n'est donc pas une nomenclature posée sur un monde déjà découpé : elle découpe elle-même le réel.
Exemple — Le découpage varie d'une langue à l'autre : là où le français a « fleuve » et « rivière », l'anglais n'a que river. La langue ne nomme pas des choses déjà découpées.
Le langage manque nécessairement la vie intérieure.
Bergson prend l'exact contrepied de Hegel, et son argument est précis. Les mots sont généraux et stables ; nos états de conscience sont singuliers et changeants. Dire « je suis triste », c'est ranger sous une étiquette commune une nuance qui ne ressemble à aucune autre et qui, de surcroît, s'est déjà modifiée pendant qu'on la nommait. Le langage est donc utile à l'action sociale — il fixe, il classe, il permet de s'entendre — et pour cette raison même il fausse la durée vécue. D'où le rôle qu'il accorde à l'art, seul capable de suggérer ce que le mot ne peut dire.
Exemple — Le mot « amour » sert pour tous les amours : il désigne le commun et manque le singulier. Ce que je ressens n'entre jamais tout à fait dans un mot partagé.
Le repère du programme
Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.
Est universel ce qui vaut pour tous les cas sans exception ; général, ce qui vaut pour un grand nombre mais souffre des exceptions ; particulier, ce qui ne concerne qu'une partie ; singulier, ce qui est unique et ne se répète pas.
Le repère éclaire exactement le débat entre Hegel et Bergson. Le mot est général par nature — « arbre » désigne indifféremment tous les arbres, et c'est ce qui le rend utile. Toute la puissance du langage vient de là : il permet de penser au-delà du cas présent.
Mais c'est aussi sa limite, et Bergson la vise précisément. Ce qui est singulier — cette douleur-ci, à cet instant — n'a pas de nom propre, puisqu'un nom est fait pour resservir. Le langage est donc l'instrument du général et l'obstacle du singulier, et il l'est pour la même raison.
Un exemple pour la copie
Les mots intraduisibles — la saudade portugaise, le Schadenfreude allemand, l'hygge danois. L'exemple est efficace mais il faut s'en servir avec prudence, car il autorise deux lectures opposées. Il montre d'un côté que chaque langue découpe le réel à sa manière et qu'un mot ouvre une nuance qu'on n'aurait pas isolée sans lui. Mais il montre aussi la limite de la thèse relativiste : nous comprenons ces mots quand on nous les explique, et il suffit d'une périphrase. La langue oriente la pensée ; elle ne l'enferme pas.
Second piège, plus subtil : traiter « pense-t-on sans les mots ? » comme si la réponse était nécessairement globale. Le sujet se gagne en distinguant les pensées — la pensée conceptuelle, qui suppose des mots pour fixer le général, et la pensée du singulier, de l'émotion ou du geste, qui peut s'en passer. Le musicien, le peintre et le mathématicien ne pensent pas tous de la même façon.
Sujets de dissertation
- Pense-t-on sans les mots ?
- Le langage nous éloigne-t-il du réel ?
- Les mots trahissent-ils la pensée ?
Un plan de dissertation type
Les mots expriment-ils fidèlement ce que nous pensons, ou le déforment-ils — voire le rendent-ils possible ?
La représentation ordinaire fait de la pensée une chose complète, que les mots viendraient seulement transmettre. Chacun a l'expérience d'une idée claire qu'il « n'arrive pas à exprimer », et la traduction confirme apparemment le partage : un même contenu passe d'une langue à l'autre, donc il en est indépendant. Le langage serait alors un instrument, utile mais extérieur.
À mobiliser : Le sens commun et l'expérience de l'ineffable ; la conception classique du signe comme substitut d'une idée préexistante.
Exemple : Le mot qu'on a « sur le bout de la langue » : l'idée semble bien là, seul le terme manque. L'argument paraît décisif, et c'est ce qui rend la thèse si résistante.
Réponse : loin d'être un instrument neutre, le langage déforme ce qu'il transmet. Un mot est général par nature — c'est ce qui le rend utile — et ce qu'il nomme est chaque fois unique. Dire « je suis triste » range sous une étiquette commune une nuance qui ne ressemble à aucune autre, et qui a déjà changé pendant qu'on la nommait. Le langage sert l'action sociale, et il fausse la vie intérieure pour la même raison.
À mobiliser : Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (la durée, le rôle de l'art) ; le repère universel / général / particulier / singulier.
Exemple : Les mots intraduisibles — saudade, Schadenfreude : ils prouvent qu'aucun découpage n'est le bon, et qu'une nuance existe sans que la langue voisine ait de terme pour elle.
Les deux thèses supposent une pensée déjà constituée — l'une la croit fidèlement transmise, l'autre la dit déformée. Or ce prétendu contenu antérieur est introuvable : ce qu'on appelle une pensée sans mots est un pressentiment vague, et c'est en cherchant la formule qu'on découvre ce qu'on voulait dire. Le mot n'habille pas l'idée : il l'achève.
À mobiliser : Hegel, Philosophie de l'esprit (l'ineffable comme pensée informe, non comme richesse) ; Saussure, pour qui la langue découpe le réel au lieu de le nommer.
Exemple : Écrire. Personne ne transcrit une pensée déjà faite : on écrit une phrase, on la trouve fausse, on la reprend — et c'est ce travail sur les mots qui produit l'idée, non l'inverse.
Ouverture : Maîtriser le langage, n'est-ce pas maîtriser la pensée d'autrui (la novlangue d'Orwell) ?
Exemples pour la dissertation
Le langage conditionne la pensée : la novlangue supprime les mots pour rendre impensables les idées subversives.
Distinguer la fiction (un vrai qui se dit faux) du mensonge (un faux qui se fait passer pour vrai).
Le langage comme dévoilement : la révélation finale produit un choc moral plus fort qu'un discours.