Le temps
Le temps existe-t-il hors de nous, ou n'est-il que notre façon de vivre le monde ?
Qu'est-ce que le temps ?
Le temps est la succession irréversible des instants, ordonnés en passé, présent et futur. Deux propriétés le caractérisent : il est orienté — on ne remonte pas le cours des choses comme on revient sur ses pas dans l'espace — et il est continu, sans qu'on puisse isoler un instant qui durerait.
Deux temps s'y superposent, et les confondre est la source de la plupart des difficultés. Le temps objectif est celui de l'horloge et de la physique : homogène, divisible en unités égales, identique pour tous. Le temps vécu — ce que Bergson nomme la durée — est qualitatif, élastique, indivisible : une heure d'attente et une heure de plaisir ne sont pas la même chose.
À distinguer enfin de l'éternité, qui n'est pas une durée infinie mais l'absence de temps : ce qui est éternel ne dure pas plus longtemps, il échappe à la succession.
Quel problème pose le temps ?
Le paradoxe qui ouvre la notion est celui d'Augustin : nous savons parfaitement ce qu'est le temps tant qu'on ne nous le demande pas, et nous ne savons plus l'expliquer dès qu'on nous interroge.
La difficulté est en effet redoutable. Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, et le présent se dérobe : dès qu'on veut le saisir, il est déjà passé. Aucune des trois dimensions du temps n'a donc d'existence assurée — ce qui conduit à une conclusion étrange : le temps semble fait de ce qui n'est pas.
D'où deux voies opposées. Ou bien le temps est une réalité extérieure, indifférente à nous, que les horloges mesurent. Ou bien il n'existe que dans un esprit capable de retenir ce qui n'est plus et d'attendre ce qui n'est pas encore — auquel cas le temps ne serait pas dans les choses mais dans la conscience qui les parcourt.
S'y ajoute enfin une question pratique, qui est celle des élèves plus que des philosophes : puisque le temps nous emporte, comment vivre ? Le problème : le temps est-il une réalité du monde ou une forme de notre esprit — et cette réponse change-t-elle notre manière de le vivre ?
- Homogène, divisible, identique pour tous
- Celui de la physique et du calendrier
- Augustin : mais où est-il, si le passé n'est plus ?
- Une heure d'attente n'égale pas une heure de joie
- Hétérogène, indivisible, qualitatif
- Pascal : nous ne vivons jamais dans le présent
Distinctions à maîtriser
Le temps homogène de l'horloge vs la durée vécue, élastique et qualitative (Bergson).
Seul le présent « est » — mais il se dérobe sans cesse.
L'éternité est hors du temps, non une durée infinie.
Les grandes thèses
Le temps est une distension de l'âme.
Augustin part d'une difficulté logique. Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore, et le présent, s'il durait, se laisserait diviser en un avant et un après — il n'a donc aucune épaisseur. Comment mesure-t-on alors une durée ? Sa réponse est que les trois temps existent, mais dans l'âme : le passé y est présent comme mémoire, le futur comme attente, le présent comme attention. Ce que nous mesurons n'est pas le temps mais l'impression que les choses laissent en nous en passant. Sa formule est restée : je sais ce qu'est le temps tant qu'on ne me le demande pas.
Exemple — « Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l'expliquer, je ne le sais plus. » Livre XI des Confessions — la formule vaut argument, pas seulement citation.
Le temps réel est la durée, que la science ne peut pas saisir.
Bergson accuse la pensée ordinaire de spatialiser le temps : en le représentant par une ligne, en le découpant en instants juxtaposés, on le traite comme de l'espace, et l'on perd précisément ce qui en fait le temps. La durée vécue est au contraire indivisible et qualitative — les moments s'interpénètrent au lieu de se succéder, et aucun ne se répète. Deux conséquences importent. Le temps est le lieu de la nouveauté : si l'avenir était calculable, il ne durerait pas. Et la science, qui ne travaille que sur des grandeurs mesurables, est structurellement aveugle à la durée — non par insuffisance, mais par méthode.
Exemple — Attendre que le sucre fonde : la durée de l'attente ne se déduit d'aucun calcul, elle « coïncide avec mon impatience ». Le temps vécu ne se mesure pas.
Nous ne vivons jamais dans le présent.
Le constat de Pascal est d'ordre moral, non métaphysique. Nous passons notre vie à regretter le passé ou à espérer l'avenir, si bien que le seul temps qui existe est le seul que nous ne vivons pas — et le présent ne nous sert que de moyen pour préparer un futur qui, une fois venu, sera traité de la même façon. Il rattache cette fuite au divertissement : nous ne supportons pas le repos, parce que rester en place nous confronte à notre condition et à la mort. L'agitation n'est donc pas le contraire de l'angoisse, elle en est le remède — et c'est ce qui rend le diagnostic si dur : on ne se distrait pas par légèreté, mais par peur.
Exemple — « Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre » : nous anticipons ou nous regrettons, et le présent, seul temps réel, est le seul que nous ne tenons pas.
Le repère du programme
Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.
Est objectif ce qui appartient à l'objet et vaut indépendamment de celui qui l'observe ; subjectif, ce qui dépend du sujet.
Le repère structure toute la notion, à condition de ne pas en tirer une hiérarchie. Le temps objectif est mesurable et partagé — sans lui, aucun rendez-vous, aucune physique. Le temps subjectif est celui de la durée, où une heure n'a jamais la même longueur.
L'erreur serait de conclure que le premier est vrai et le second trompeur. Ils ne portent pas sur la même chose : l'horloge mesure des mouvements réguliers, la conscience éprouve une vie. Le sujet se joue là — savoir si l'un des deux est le temps, ou s'il faut admettre qu'un même mot désigne deux réalités irréductibles.
Un exemple pour la copie
Une heure d'attente et une heure de plaisir se mesurent identiquement et ne se vivent pas du tout de la même façon. L'exemple est banal mais il tranche : si le temps n'était qu'une grandeur physique, cet écart serait une illusion à corriger. Or il est ce que nous éprouvons réellement — l'horloge, elle, ne mesure aucune expérience. On peut ajouter l'effet d'âge : les mêmes douze mois paraissent interminables à dix ans et brefs à cinquante, parce que la durée se rapporte à ce qu'on a déjà vécu, non à une unité fixe.
Second piège : opposer le temps « objectif » de la science au temps « subjectif » de la conscience comme si le second était une illusion à corriger. Ce n'est pas la thèse de Bergson. Pour lui, la durée vécue est le temps réel, et c'est le temps de l'horloge — homogène, découpé, spatialisé — qui est une construction commode. Inverser les deux, c'est prendre le contrepied exact de l'auteur qu'on croit citer.
Sujets de dissertation
- Le temps existe-t-il indépendamment de nous ?
- Peut-on vivre dans le présent ?
- Le temps est-il notre ennemi ?
Un plan de dissertation type
Le présent, seul temps qui « est », est-il vraiment un lieu où l'on puisse habiter ?
Le raisonnement est simple et fort. Le passé n'est plus, le futur n'est pas encore : ni l'un ni l'autre n'a d'existence. Regretter et espérer, c'est donc habiter deux néants et manquer la seule réalité disponible. La sagesse antique en tire une règle de vie — saisir le jour, puisqu'il n'y a rien d'autre à saisir.
À mobiliser : Horace et le carpe diem ; les épicuriens, pour qui le plaisir présent suffit ; les stoïciens, qui bornent le pouvoir à l'instant qu'on vit.
Exemple : L'attention portée à une tâche absorbante fait disparaître l'inquiétude : tant qu'on est vraiment à ce qu'on fait, il n'y a ni regret ni crainte. Le présent, quand on l'occupe, ne pèse pas.
Réponse : la règle est impraticable, pour deux raisons. La première est logique — un instant sans épaisseur ne peut pas être habité, et dès qu'on veut le saisir il est passé. La seconde est morale : nous ne voulons pas y rester. Nous fuyons dans le regret et l'espérance parce que le repos nous confronte à ce que nous sommes.
À mobiliser : Augustin, Confessions XI (le présent sans durée, les trois temps dans l'âme) ; Pascal, sur le divertissement — l'agitation comme remède à l'angoisse, non comme légèreté.
Exemple : L'incapacité à rester seul sans écran, quelques minutes. Ce n'est pas un défaut d'époque : c'est exactement ce que Pascal décrivait avec la chasse et le jeu, trois siècles avant le téléphone.
Les deux thèses partagent une erreur : elles se représentent le temps comme une suite de points, et cherchent lequel occuper. Or ce découpage vient de l'espace, pas du temps. Le présent vécu n'est pas un point mais une épaisseur, où la mémoire de ce qui vient de passer et l'attente de ce qui vient se mêlent. Il n'y a donc pas à choisir entre trois temps : il y a à vivre une durée continue.
À mobiliser : Bergson (la durée contre le temps spatialisé, le temps comme lieu de la nouveauté) ; Augustin, dont les trois temps dans l'âme préparent déjà cette réponse.
Exemple : Écouter une mélodie : on n'entend pas une suite de notes isolées, mais une phrase où chaque son garde les précédents et appelle les suivants. Retirez cette épaisseur, il ne reste plus de musique — seulement des fréquences.
Ouverture : Vivre le présent, est-ce l'oublier le temps, ou lui donner un sens par un projet ?
Exemples pour la dissertation
Le temps de la réflexion qui médite et diffère retarde et empêche l'acte.
Les montres molles dissolvent le temps mesuré au profit d'un temps subjectif, psychique.
La maîtrise du passé et de la mémoire devient un enjeu politique.
« Qui contrôle le passé contrôle l'avenir. »