Le travail
Le travail est-il une malédiction, ou ce qui fait de nous des hommes ?
Qu'est-ce que le travail ?
Activité par laquelle l'homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins : un effort contraint, productif, socialement organisé — distinct du jeu, qui est sans finalité extérieure, et du loisir, qui est libre.
L'étymologie porte déjà une thèse : « travail » vient du bas latin tripalium, un instrument à trois pieux servant à entraver les animaux, et par extension un instrument de torture. Le mot dit donc la peine avant l'accomplissement — et la tradition biblique va dans le même sens, qui fait du travail une punition consécutive à la faute.
Contre cette évidence, la philosophie moderne opère un renversement : c'est en transformant le monde que l'homme se transforme lui-même. Le travail cesse d'être un châtiment pour devenir le lieu de l'humanisation. Toute la notion se joue dans l'écart entre ces deux lectures, et l'on aura noté qu'un même mot français recouvre des réalités que le grec et l'anglais distinguent.
Quel problème pose le travail ?
Deux évidences contradictoires s'imposent également. Le travail est une peine : on y consacre sa vie par nécessité, on s'en libère le soir, on attend la retraite. Et il est ce par quoi l'homme se réalise : le chômage n'appauvrit pas seulement, il désocialise et prive d'un sentiment d'utilité.
Le conflit ne se tranche pas en choisissant un camp, parce qu'il ne porte pas sur la nature du travail mais sur ses conditions. Marx ne conteste pas que le travail forme : il montre qu'une certaine organisation de la production l'en empêche. La question devient donc politique autant que morale.
S'y ajoute une interrogation plus récente : faut-il que le travail occupe cette place ? Arendt reproche à la modernité d'avoir fait de nous une « société de travailleurs » qui juge toute activité à sa productivité, et perd de vue ce qui n'en a pas. Le problème : le travail asservit-il ou émancipe-t-il — et à quelles conditions ?
- Hegel : l'esclave se forme en transformant la matière
- L'œuvre me renvoie une image de moi
- Se reconnaître dans ce qu'on a produit
- Marx : l'ouvrier ne possède ni l'outil ni le produit
- La division parcellaire vide le geste de sens
- Étymologie : tripalium, un instrument de torture
Distinctions à maîtriser
Le travail est contraint et productif ; le loisir, libre et gratuit.
L'œuvre dure et reste ; le travail se consomme (Arendt).
Le travail est effort subi, mais aussi accomplissement de soi.
Les grandes thèses
Par le travail, l'homme se forme lui-même.
C'est la dialectique du maître et de l'esclave, et son résultat est paradoxal. Le maître, qui jouit sans produire, reste dépendant : il a besoin de l'esclave pour tout, et son rapport au monde passe par un autre. L'esclave, lui, doit refréner son désir et transformer la matière — et c'est en imprimant sa forme aux choses qu'il se découvre lui-même. Il voit son idée réalisée devant lui, extérieure et durable. Hegel forge ici une idée décisive : le travail est formateur, on ne se connaît que dans ce qu'on a produit. Le maître ne progresse pas ; l'esclave devient un sujet.
Exemple — La dialectique du maître et de l'esclave : le maître jouit sans transformer, l'esclave transforme et se transforme. C'est lui, finalement, qui accède à la conscience de soi.
Le travail salarié aliène l'ouvrier.
Marx part de Hegel et le retourne. Si le travail forme, alors le travail salarié déforme, car il rompt le lien entre le producteur et son produit. L'aliénation opère sur quatre plans : l'ouvrier est dépossédé de son produit, qui appartient à un autre ; de son activité, dont il ne choisit ni le rythme ni la fin ; de sa nature générique, puisque ce qui devait le distinguer de l'animal devient un simple moyen de subsister ; et de ses semblables, transformés en concurrents. Le travail ne se retourne donc pas contre lui par accident, mais par la structure de la propriété.
Exemple — Quatre aliénations : au produit, à l'acte de produire, à sa propre nature, aux autres. L'ouvrier « ne s'affirme pas dans son travail, il s'y nie ».
Le travail n'est qu'une des trois activités humaines.
Arendt distingue trois registres que le français confond. Le travail (labor) répond aux nécessités biologiques : il est cyclique, sans trace, à recommencer — nourrir, nettoyer, entretenir. L'œuvre (work) bâtit un monde d'objets durables qui survivent à leur auteur : une table, une maison, un poème. L'action enfin est ce qu'on fait avec d'autres, par la parole, et elle seule fonde le politique. Sa critique de la modernité tient en une phrase : nous sommes devenus une « société de travailleurs », qui juge toute activité à sa productivité — et perd ainsi l'œuvre et l'action.
Exemple — Sa distinction commande tout le sujet : le travail produit ce qui se consomme, l'œuvre ce qui dure, l'action ce qui se joue entre les hommes.
Le repère du programme
Les repères conceptuels sont au programme officiel, et les correcteurs attendent qu'on sache s'en servir. Employé au bon moment, un repère fait passer une copie de l'opinion à l'analyse.
La contrainte est extérieure et physique : elle force, et l'on n'y consent pas. L'obligation est intérieure et morale : elle oblige, mais elle laisse libre de désobéir.
Le repère tranche la question « le travail est-il une servitude ? ». Le travail imposé par la faim ou par un maître est une contrainte — c'est le labor d'Arendt, l'esclavage antique, le travail aliéné de Marx. Le travail choisi comme moyen de se réaliser ou comme devoir envers autrui relève de l'obligation, et il peut être vécu comme libérateur.
Autrement dit, le mot « travail » recouvre deux réalités opposées, et c'est de leur confusion que naissent la plupart des faux débats.
Un exemple pour la copie
Les Temps modernes de Chaplin (1936) : l'ouvrier à la chaîne serre indéfiniment le même boulon, jusqu'à ce que son corps continue le geste hors de l'usine. La scène illustre exactement les quatre plans de l'aliénation marxienne — le produit lui échappe, le rythme lui est imposé, le geste ne veut rien dire, et il est seul. Ajoutons ce que le film montre et que le concept dit mal : le geste répété finit par coloniser le corps, l'aliénation ne s'arrête pas à la sortie de l'atelier.
Sujets de dissertation
- Le travail libère-t-il l'homme ?
- Travaille-t-on seulement pour vivre ?
- Le travail n'est-il qu'une contrainte ?
Un plan de dissertation type
Le travail est-il seulement une peine subie, ou aussi ce par quoi l'homme se réalise ?
Le mot le dit avant l'argument : tripalium, un instrument de torture. On travaille par nécessité, non par choix, et l'organisation salariale aggrave la contrainte — le travailleur est dépossédé de son produit, du rythme de son geste et du sens de son activité. Ce n'est pas le travail en général qui asservit, c'est ce travail-là.
À mobiliser : L'étymologie ; la Genèse (« tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ») ; Marx, Manuscrits de 1844 et les quatre plans de l'aliénation.
Exemple : Les Temps modernes de Chaplin : l'ouvrier continue de serrer des boulons imaginaires une fois sorti de l'usine. Le geste imposé a colonisé le corps.
Réponse : ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est qu'il transforme la nature au lieu de s'y adapter. Et en imprimant sa forme à la matière, il se découvre lui-même — il voit son idée réalisée devant lui, extérieure et durable. Le travail n'est donc pas seulement ce qui permet de vivre : c'est ce par quoi on devient un sujet. La preuve en est fournie négativement par le chômage, qui n'appauvrit pas seulement.
À mobiliser : Hegel, Phénoménologie de l'esprit (la dialectique du maître et de l'esclave : c'est l'esclave qui progresse) ; Marx lui-même, pour qui le travail est l'essence de l'homme — ce qui fonde sa critique.
Exemple : L'artisan qui reconnaît sa main dans l'objet fini, contre l'ouvrier à la chaîne qui ne verra jamais le produit entier. Le même geste, deux rapports opposés à soi.
Les deux thèses discutent des conditions du travail sans interroger la place qu'il occupe. Or il n'est qu'une activité humaine parmi d'autres : à côté de ce qui sert à vivre, il y a ce qui bâtit un monde durable, et ce qui se fait avec d'autres par la parole. Juger toute activité à sa productivité, c'est perdre les deux dernières — et c'est le trait propre de la modernité.
À mobiliser : Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne (travail, œuvre, action) ; le repère obligation / contrainte, qui distingue le travail imposé du travail assumé.
Exemple : Le bénévole, le parent au foyer, l'artiste sans revenu : ils travaillent sans emploi. À l'inverse, on peut occuper un emploi sans rien produire de durable. La confusion des deux notions fausse tout le débat sur la « valeur travail ».
Ouverture : Quel sens donner au travail à l'ère de l'automatisation ?
Exemples pour la dissertation
Le travail comme épuisement du corps et non comme formation de soi : la mine consomme des vies. Utile pour objecter à Hegel que le travail ne forme que dans certaines conditions.
Les quatre plans de l'aliénation marxienne rendus visibles en une scène — et l'idée, propre au film, que le geste répété finit par coloniser le corps hors de l'usine.
Un normalien s'embauche à la chaîne chez Citroën en 1968. Le récit montre ce que le concept d'aliénation dit mal : la fatigue, la perte du sens du temps, l'impossibilité de penser.