« Le silence »
Mes forêts — parcours « La poésie, la nature, l'intime »
Introduction
Dans la section « L'écorce incertaine », tous les poèmes portent pour titre le nom d'une chose : l'arbre, le ruisseau, le rocher, le tronc, l'écorce, les racines. Celui-ci fait exception — « Le silence » n'est pas un objet qu'on peut toucher. C'est le premier signe que ce texte de dix vers occupe une place particulière : il quitte l'inventaire du monde pour interroger celui qui le regarde. Et il est le seul de la série à se construire tout entier sur une question. Problématique : comment un poème de dix vers, en posant une question à laquelle il ne répond pas, parvient-il à dire ce que la forêt révèle de celui qui l'écoute ?
Les mouvements du texte
Une question posée en termes d'arbre
première strophe (6 vers)La strophe entière est une seule phrase, et sa construction est celle d'un système hypothétique : « si je marche / avec les ombres de ma vie […] / suis-je l'arbre… ». Ce qui est remarquable, c'est que la proposition principale n'est pas une affirmation mais une interrogation. L'hypothèse ne conduit pas à une conclusion : elle débouche sur un doute.
Le poème s'ouvre sur un geste — « si je marche » — qui est celui de tout le recueil : la marche en forêt. Mais on ne marche pas ici avec des arbres, on marche « avec les ombres de ma vie ». Le paysage est immédiatement intérieur ; ce qui accompagne le promeneur, c'est son passé.
La comparaison qui suit renverse le rapport ordinaire du temps : ces ombres sont « comme de lourds oiseaux / qui dévorent les promesses ». Les souvenirs ne sont pas de doux compagnons, ce sont des prédateurs — et ce qu'ils mangent, ce sont les promesses, c'est-à-dire l'avenir. Le passé se nourrit du futur.
L'adjectif « lourds » compte : dans un recueil où la légèreté revient sans cesse — « légère une aile » dans le poème liminaire —, la lourdeur signale l'accablement.
Vient alors le vers central, et il faut le voir sur la page avant de le lire : « suis-je l'arbre suis-je la feuille ». Deux questions juxtaposées, séparées non par une conjonction mais par un blanc typographique. L'espace vide matérialise l'hésitation : le poème ne choisit pas, et son indécision se voit.
L'alternative elle-même est vertigineuse. L'arbre est ce qui dure, ce qui tient, ce qui traverse les saisons ; la feuille est ce qui pousse, jaunit et tombe. Poser la question en ces termes, c'est demander si l'on est celui qui reste ou celui qui passe — et personne ne peut y répondre pour soi.
Or la grammaire, elle, répond. Le participe qui suit est accordé au féminin : « la feuille / grugée par les saisons ». L'accord rattache l'adjectif au second terme, et non au premier. Le poème dit qu'il hésite, mais sa syntaxe penche déjà — et c'est l'un des plus beaux effets du recueil, parce qu'il est invisible à l'oreille.
Le mot « grugée » mérite d'être relevé : rare en France, courant au Québec, il signifie ronger, grignoter peu à peu. Ce n'est pas une chute brutale, c'est une usure — le temps ne tranche pas, il mange.
Ce qui se tait en soi
seconde strophe (4 vers)La seconde strophe ne répond pas à la question ; elle en pose une autre, et sous une forme plus grave encore : « je ne sais pas / ce qui se tait en moi ».
C'est la seule négation du poème, et elle porte exactement là où il faut : sur le savoir. Après avoir demandé s'il était l'arbre ou la feuille, le sujet avoue qu'il n'a pas les moyens de le savoir.
La construction est à relever : « ce qui se tait en moi » est une interrogative indirecte, c'est-à-dire une question intégrée à une phrase déclarative. Le poème a donc deux régimes successifs — une question directe posée à voix haute dans la première strophe, une question rentrée dans la seconde. Le texte se ferme sur lui-même à mesure qu'il avance.
Le verbe est pronominal et passif à la fois : quelque chose « se tait » en moi, sans que je le fasse taire. Ce n'est pas un silence choisi, c'est un silence qui a lieu — et dont le sujet est le témoin plutôt que l'auteur.
Les deux derniers vers donnent enfin la condition de ce silence : « quand la forêt / cesse de rêver ». La subordonnée temporelle établit une correspondance exacte entre le dehors et le dedans : quelque chose se tait en moi au moment précis où la forêt cesse de rêver.
Il faut mesurer ce que le verbe suppose. Si la forêt « cesse » de rêver, c'est qu'elle rêvait — et le recueil l'a dit ailleurs, dans un vers qui demandait : « à l'intérieur du poème / la forêt rêve-t-elle ». Le rêve de la forêt est ici l'état normal, et son arrêt l'événement.
Le titre s'éclaire alors tout entier. « Le silence » n'est pas un phénomène acoustique — il n'est pas question de bruit dans ces dix vers. C'est ce qui se tait en soi, et l'on n'y a pas accès. Dorion ne dit pas ce que c'est : elle dit qu'elle ne le sait pas, et le poème s'arrête là, sans point final.
Conclusion
Dix vers, une question, un aveu d'ignorance. Ce poème est le plus retors de la section parce qu'il retourne le dispositif du recueil : ailleurs, la forêt donnait à voir quelque chose de l'intime ; ici, elle donne à voir ce qu'on ne peut pas savoir de soi. Trois moyens y suffisent. Un système hypothétique sans conclusion, qui débouche sur une interrogation au lieu d'une réponse. Un blanc typographique qui rend l'hésitation visible entre deux questions. Et un accord grammatical — « grugée » au féminin — qui tranche silencieusement ce que le poème déclare ne pas trancher. Il faut le lire pour l'entendre : c'est un poème dont le sens se joue en partie dans l'orthographe.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
Analysez les subordonnées du poème : « si je marche avec les ombres de ma vie », « comme de lourds oiseaux qui dévorent les promesses », « ce qui se tait en moi » et « quand la forêt cesse de rêver ».
Le poème, en dix vers, en contient quatre, de quatre natures différentes — c'est un exercice complet.
1. « si je marche… » : subordonnée conjonctive circonstancielle de condition (ou hypothétique), introduite par « si ». Antéposée. Le système est ici potentiel — présent dans la subordonnée, présent dans la principale.
2. « comme de lourds oiseaux qui dévorent les promesses » : comparative elliptique, introduite par « comme ». Le verbe n'est pas exprimé — on restitue « comme le feraient de lourds oiseaux ». C'est la restitution qui prouve la subordination.
3. « qui dévorent les promesses » : relative, pronom « qui » sujet, antécédent « de lourds oiseaux ». Elle est enchâssée dans la comparative — il faut hiérarchiser, non énumérer.
4. « ce qui se tait en moi » : interrogative indirecte partielle, COD du verbe « sais ». Le tour « ce qui » est la forme que prend « qu'est-ce qui » dans l'interrogation indirecte.
5. « quand la forêt cesse de rêver » : circonstancielle de temps, à valeur itérative proche de « chaque fois que ».
Effet dans le texte : la première strophe est hypothétique (si… alors ?), la seconde temporelle (quand…). Le poème passe donc d'une supposition à un constat, sans jamais atteindre l'affirmation. C'est cette syntaxe suspendue qui produit le sentiment d'incertitude, plus que le vocabulaire.
L'interrogation
Analysez « suis-je l'arbre suis-je la feuille / grugée par les saisons » : type, construction, ponctuation, et accord.
Type : deux interrogations directes totales — elles appelleraient une réponse par oui ou non. Elles sont juxtaposées, sans conjonction : ni « ou », ni virgule, mais un blanc typographique.
Construction : inversion simple du pronom sujet, avec trait d'union — « suis-je ». Le sujet étant un pronom personnel, l'inversion est simple ; avec un groupe nominal, elle serait complexe (« l'arbre est-il… »).
La ponctuation absente : il n'y a aucun point d'interrogation. Ce sont donc l'inversion et l'ordre des mots qui portent seuls la valeur interrogative — le poème pose une question sans en mettre le signe, ce qui la laisse ouverte.
L'accord — le point décisif : le participe « grugée » est au féminin singulier. Il ne peut donc pas se rapporter à « l'arbre » (masculin), mais à « la feuille ». La grammaire résout l'alternative que le poème présente comme indécise.
Méthode : pour identifier ce à quoi se rapporte un participe apposé, chercher le seul groupe nominal dont le genre et le nombre concordent. Ici, un seul candidat.
Effet dans le texte : le poème dit son hésitation par le blanc typographique et la double question, et la démentit par un « e » muet. Un lecteur qui écoute le texte n'entend rien ; un lecteur qui le lit voit la réponse. C'est peut-être le plus bel exemple, dans ce recueil, de ce que la poésie fait avec l'orthographe.
La négation
Analysez la seule négation du poème : « je ne sais pas ce qui se tait en moi ».
Négation totale, marquée par la locution discontinue « ne … pas » encadrant le verbe conjugué « sais ».
Sa portée est l'essentiel : elle ne nie pas un fait mais un savoir. Le poème n'affirme pas que rien ne se tait en lui — il affirme qu'il ignore ce qui s'y tait. La négation porte sur la connaissance, non sur l'objet.
Ne pas confondre avec « je ne sais pas si quelque chose se tait en moi », qui mettrait en doute l'existence du phénomène, ou avec « rien ne se tait en moi », qui la nierait. Trois énoncés voisins, trois sens distincts — c'est exactement ce que vérifie une question de grammaire sur la négation.
Variantes : « je ne sais jamais » (valeur temporelle) ; « je ne sais rien » (pronom indéfini négatif, COD) ; « je ne sais que cela » (restriction, non négation).
Effet dans le texte : cette négation unique arrive après une double interrogation restée sans réponse. Le poème progresse donc de la question à l'aveu d'ignorance — mouvement inverse de celui qu'on attend d'un texte. Et cet aveu n'est pas un échec : dans un recueil où l'on « écoute » et où l'on « déchiffre », reconnaître qu'on ne sait pas ce qui se tait en soi est la forme la plus honnête du savoir.