Cosette et la poupée (II, 3, 4)
Les Misérables — deuxième partie « Cosette », livre III, chapitre 4 — « Entrée en scène d'une poupée »
La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour cette merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche ou assez prodigue pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il est vrai, avait osé la regarder.
Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de près. Toute cette boutique lui semblait un palais ; cette poupée n'était pas une poupée, c'était une vision. C'était la joie, la splendeur, la richesse, le bonheur, qui apparaissait dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux cheveux lisses, et elle pensait : Comme elle doit être heureuse, cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.
Dans son adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : — Comment, péronnelle, tu n'es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là ! Petit monstre, va !
La Thénardier avait jeté un coup d'œil dans la rue et aperçu Cosette en extase.
Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu'elle pouvait.
Introduction et problématique
Les Misérables paraît en 1862. Victor Hugo l'a porté pendant des années et l'achève en exil. Le roman suit Jean Valjean, ancien forçat, et rencontre la misère à chaque page. La deuxième partie porte le nom de Cosette. Cosette est la fille de Fantine, qui l'a confiée à un couple d'aubergistes, les Thénardier, à Montfermeil. Dans la nuit de Noël 1823, la petite, qui a huit ans, sert à l'auberge. Sa maîtresse vient de l'envoyer chercher de l'eau à la source, de nuit, avec un seau plus grand qu'elle. Le texte retenu est le chapitre bref et complet qui s'ouvre à l'instant où elle sort. À la première lecture, c'est une scène de foire : un étal, un jouet, une enfant qui regarde. Mais Hugo n'écrit presque jamais ce que le lecteur doit ressentir. Problématique : comment Hugo fait-il naître la pitié sans la nommer, en décrivant seulement une enfant devant un jouet ? Nous verrons d'abord comment un décor de fête s'ouvre à tous sauf à elle, puis comment la poupée devient une vision qui mesure la misère, enfin comment l'adoration de l'enfant est brisée par une voix, sans un mot du narrateur.
Quels sont les mouvements du texte ?
Un tableau de fête, éclairé pour tous et fermé pour elle
de « La file de boutiques en plein vent » à « avait osé la regarder »Le chapitre s'ouvre sur un décor, non sur Cosette. La première phrase est longue : « La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. » Elle conduit l'œil du lieu sacré, l'église, au lieu du malheur, l'auberge.
L'éclairage est celui d'une fête. Les boutiques sont « toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier ». Le maître d'école y voit « un effet magique ». Hugo cite ce jugement sans le reprendre. Puis une phrase brève coupe l'éclat : « En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel. » Ce que le texte nie compte autant que ce qu'il montre. La lumière est de pacotille, et le ciel reste vide.
Vient la poupée. Hugo l'impose par la mesure et par une énumération, c'est-à-dire une suite de détails posés l'un après l'autre : « une immense poupée haute de près de deux pieds », « une robe de crêpe rose », « des épis d'or sur la tête », « de vrais cheveux et des yeux en émail ». La boutique, elle, est « toute reluisante de clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc ». L'adjectif « magnifiques » est accolé à une matière pauvre. Le luxe est un trompe-l'œil, qu'un regard d'enfant prend pour vrai.
L'objet est hors d'atteinte. Il n'y a pas, à Montfermeil, « une mère assez riche ou assez prodigue pour la donner à son enfant ». Éponine et Azelma, les filles des Thénardier, « avaient passé des heures » devant elle. Cosette, elle, ne la regarde que « furtivement, il est vrai ». L'adverbe et l'incise disent que même regarder lui est interdit.
Une poupée changée en vision, où l'enfance mesure l'abîme
de « Au moment où Cosette sortit » à « l'abîme qui la séparait de cette poupée »Cosette sort, et la phrase lui fait lever les yeux malgré elle : « si morne et si accablée qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux ». La proposition en « si… que » exprime la concession. On attendait que l'accablement l'emporte. C'est le désir qui l'emporte. Puis un mot du narrateur, le seul vrai mot de pitié du passage : « La pauvre enfant s'arrêta pétrifiée. » Le participe « pétrifiée » la change en statue devant le jouet.
Hugo écrit « la dame, comme elle l'appelait » : le nom est celui de l'enfant, que le narrateur rapporte sans sourire. Vient la phrase décisive : « cette poupée n'était pas une poupée, c'était une vision ». C'est une négation de rectification : on refuse un mot pour en poser un autre. Le jouet passe au sacré. La gradation qui suit, c'est-à-dire une montée par degrés, aligne quatre noms abstraits : « la joie, la splendeur, la richesse, le bonheur ». Cosette désire ce que l'objet représente. Le narrateur glisse un adjectif de lucidité, « chimérique », qui signifie irréel : ce « rayonnement » n'existe que dans son regard.
En face, la misère est dite par deux adjectifs, « funèbre et froide ». Elle a la profondeur d'un gouffre : Cosette est un « petit être englouti si profondément ». La phrase suivante donne la clé : « Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. » Une sagacité est une intelligence fine. Elle est « naïve » : l'enfant juge sans le savoir. Elle est « triste » : elle en connaît le prix. Le mot « abîme » répond à « englouti ».
Une adoration brisée, où le pathétique naît du silence du narrateur
de « Elle se disait qu'il fallait être reine » à « les plus grands pas qu'elle pouvait »Cosette se parle, et sa pensée est rapportée presque telle quelle. « Elle se disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. » Les guillemets isolent « chose » : c'est le mot de l'enfant. Puis la pensée devient directe, sans guillemets : « Comme elle doit être heureuse, cette poupée-là ! » Elle prête le bonheur à la poupée. C'est le mouvement le plus touchant du passage, et Hugo ne le souligne pas.
Le vocabulaire religieux occupe ensuite toute la place : « Elle croyait voir le paradis », « des fées et des génies », « le Père éternel ». Le sourire que suscite le marchand est celui de la candeur, non de la moquerie. Le parallélisme, c'est-à-dire deux propositions bâties sur le même modèle, fait monter l'ivresse : « Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. »
La chute est brutale. « Dans son adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle était chargée. » « Adoration » est le mot le plus fort du passage, et la relative « dont elle était chargée » ramène à la servitude. Le narrateur se tait. C'est la Thénardier qui parle, en cinq phrases exclamatives, courtes comme des coups : « Comment, péronnelle, tu n'es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! » Son insulte, « Petit monstre, va ! », répond à « petit être » : l'un des mots plaint l'enfant, l'autre la rabaisse. Le narrateur dit enfin « en extase » : le terme religieux confirme la lecture précédente.
La dernière phrase est la plus sobre : « Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu'elle pouvait. » Deux participes, aucun adjectif. Le lecteur complète seul.
Conclusion et ouverture
Hugo ne dit pas au lecteur de pleurer. Il lui donne une enfant, un jouet, une voix. Le décor, d'abord, est une fête de pacotille où Cosette n'a pas de place. La poupée, ensuite, devient une vision, et la misère se lit dans l'abîme que l'enfant mesure elle-même. L'adoration, enfin, est coupée par les phrases de la Thénardier, et le narrateur laisse le silence faire son œuvre. La pitié naît de l'écart entre ce que Cosette voit et ce qu'elle a. Elle n'est pas écrite : elle est produite par la construction du texte. Reprenons la dernière phrase. À la première lecture, elle ferme seulement l'épisode. Relue, elle réunit tout. Le corps qui était « pétrifié » devant la poupée court maintenant. Les « plus grands pas qu'elle pouvait » sont ceux d'une enfant de huit ans, et ils ne mènent pas vers le jouet : ils mènent vers la source, avec un seau plus grand qu'elle. Le lecteur sait ce que Cosette ne dit pas.
Quelles questions de grammaire peut-on poser ?
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
« Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. » Relevez et analysez les propositions subordonnées.
La principale : « elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée ». « Put » est au passé simple, temps du récit.
1. « où Cosette sortit »
Proposition subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « où », dont l'antécédent est « moment ». Beaucoup de grammaires analysent « au moment où » comme une locution de temps (circonstancielle de temps). Les deux analyses sont admises. Elle situe l'action.
2. « si morne et si accablée qu'elle fût »
Proposition subordonnée circonstancielle de concession, construite avec « si… que » et le subjonctif : « fût » est un subjonctif imparfait du verbe « être ». « Morne » et « accablée » sont attributs du sujet « elle ». Le sens est « bien qu'elle fût très morne et très accablée ».
3. « comme elle l'appelait »
Subordonnée introduite par « comme » : elle rapporte le nom que l'enfant donne à la poupée (« l' » reprend « la dame », complément d'objet direct de « appelait »).
Attention : « son seau à la main » n'est pas une proposition, car il n'y a pas de verbe. C'est un groupe nominal détaché, qui décrit la posture de Cosette.
Effet dans le texte : la concession place l'accablement en premier, puis la principale le dément : malgré tout, Cosette lève les yeux. La syntaxe suit le mouvement du regard.
La négation
Analysez les négations de ces trois phrases : « Elle n'avait pas encore vu cette poupée de près » ; « cette poupée n'était pas une poupée, c'était une vision » ; « elle ne put s'empêcher de lever les yeux ».
1. « Elle n'avait pas encore vu cette poupée de près »
Négation en ne… pas encore, au plus-que-parfait. « Pas encore » nie le fait pour le moment seulement : il laisse attendre qu'il change. La négation annonce, sans le dire, que Cosette verra un jour cette poupée de près.
2. « cette poupée n'était pas une poupée, c'était une vision »
Négation en ne… pas. Après le verbe « être », l'article indéfini ne change pas : on garde « une poupée », on n'écrit pas « de poupée ». C'est une négation de rectification : on nie un mot pour le remplacer par un autre.
3. « elle ne put s'empêcher de lever les yeux »
Ici le « pas » est omis : avec « pouvoir », la langue soignée permet le « ne » seul. La négation porte sur « s'empêcher » : elle n'est pas capable de se retenir. Le sens est donc positif : elle lève les yeux, malgré elle.
Effet dans le texte : la première négation prépare un avenir, la deuxième change le jouet en vision, la troisième dit que le désir est plus fort que la volonté. Chacune transforme l'objet ou l'enfant.
L'interrogation
« Comment, péronnelle, tu n'es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là ! » Identifiez l'interrogation, transformez-la en interrogation directe, puis dites si la Thénardier attend une réponse.
Nature : « ce qu'elle fait là » est une interrogation indirecte : c'est une proposition subordonnée, complément d'objet direct de « je vous demande ». Elle est partielle (elle porte sur la chose faite), et le groupe « ce que » reprend, dans le discours rapporté, « que » ou « qu'est-ce que ».
Transformation en interrogation directe :
— « Que fait-elle là ? » (inversion du sujet)
— « Qu'est-ce qu'elle fait là ? » (langue courante)
Attention : « Comment, péronnelle, tu n'es pas partie ! » n'est pas une question. « Comment » n'y est pas l'adverbe interrogatif : c'est une interjection d'indignation, et la phrase est exclamative.
Effet dans le texte : la Thénardier n'attend pas de réponse. « Je vous demande un peu » est une formule d'ironie, qui sert à s'indigner. Le passage ne contient d'ailleurs aucune vraie question adressée à Cosette : on lui donne des ordres et des insultes.
Les figures de style de ce texte
Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.