L'épisode de la charrette
Le Chevalier de la charrette — parcours « Le roman et l'invention de l'amour »
La charrette servait en ce temps-là à ce à quoi servent aujourd'hui les piloris ; et dans chaque bonne ville, où l'on en compte à présent plus de trois mille, il n'y en avait alors qu'une seule, commune à tous ceux qui commettent trahison ou meurtre, à ceux qui ont été vaincus en champ clos, et aux voleurs qui se sont emparés du bien d'autrui par larcin ou l'ont ravi par force sur les chemins. Celui qui était pris en faute était mis sur la charrette et mené par toutes les rues : il perdait dès lors tous ses droits, et jamais plus il n'était écouté à la cour, ni honoré, ni fêté. Parce qu'en ce temps-là les charrettes étaient telles, et si cruelles, on dit pour la première fois : « Quand tu verras une charrette et que tu la rencontreras, fais sur toi le signe de la croix et souviens-toi de Dieu, afin que malheur ne t'advienne. »
Le chevalier, à pied, sans lance, s'avance derrière la charrette et voit un nain sur les limons, qui tenait à la main, comme font les charretiers, une longue baguette. Et le chevalier dit au nain :
— Nain, fait-il, pour Dieu, dis-moi si tu as vu passer par ici ma dame la reine.
Le nain, misérable et de vile engeance, ne voulut rien lui en apprendre, mais lui dit :
— Si tu veux monter sur la charrette que je conduis, tu pourras savoir d'ici à demain ce que la reine est devenue.
Aussitôt le chevalier poursuivit son chemin sans y monter. Pour son malheur il agit ainsi, pour son malheur il en eut honte et ne sauta pas dedans sur-le-champ : il s'en tiendra pour mal loti. Mais Raison, qui se sépare d'Amour, lui dit de se garder d'y monter ; elle le réprimande et lui enseigne de ne rien faire ni entreprendre dont il puisse avoir honte ou reproche. Elle n'est pas dans le cœur, mais dans la bouche, cette Raison qui ose lui dire cela ; tandis qu'Amour est enclos dans son cœur, lui qui lui commande et le somme de monter aussitôt dans la charrette.
Amour le veut, et il y saute : de la honte il n'a cure, puisque Amour le commande et le veut.
Et voici messire Gauvain qui arrive en éperonnant derrière la charrette ; et quand il y trouve le chevalier assis, il s'en émerveille. Puis il dit au nain :
— Renseigne-moi sur la reine, si tu sais quelque chose.
Le nain répond :
— Si tu te hais autant que ce chevalier qui est assis ici, monte avec lui, s'il te plaît, et je te mènerai en sa compagnie.
Quand messire Gauvain l'entendit, il tint cela pour grande folie et dit qu'il n'y monterait point, car il ferait un trop vil échange s'il troquait un cheval contre une charrette.
— Mais va où tu voudras, et j'irai là où tu iras.
Introduction et problématique
Écrit vers 1180 à la demande de Marie de Champagne, Le Chevalier de la charrette raconte la quête de Lancelot pour délivrer la reine Guenièvre, enlevée par Méléagant. Au début du roman, un nain lui promet des nouvelles de la reine — à condition qu'il monte dans une charrette. Or la charrette n'est pas un véhicule ordinaire : c'est le tombereau des condamnés, l'équivalent médiéval du pilori. Chrétien prend soin de l'expliquer à ses lecteurs, signe que l'usage se perdait déjà. Problématique : comment cette scène fait-elle du déshonneur la preuve suprême de l'amour, et invente-t-elle un héros dont la grandeur est de se soumettre ?
Quels sont les mouvements du texte ?
La charrette : un pilori roulant
la digression du narrateur sur l'infamie de la charretteAvant la scène elle-même, Chrétien interrompt son récit pour une digression explicative — procédé rare, et qui signale l'importance de ce qui vient. Il rappelle qu'à cette époque les charrettes servaient à promener les criminels : « Qui a forfet estoit provez, / S'estoit sor la charrete mis » (« Celui qui était convaincu de crime était mis sur la charrette »).
La précision est capitale : monter dans la charrette, ce n'est pas subir un inconfort, c'est se déclarer publiquement criminel. Chrétien va jusqu'à citer le dicton populaire — quand on rencontrait une charrette, on se signait pour écarter le malheur.
Le narrateur souligne d'ailleurs que l'usage a changé : « Or sont charretes autre chose » (« Aujourd'hui les charrettes sont autre chose »). Cette rupture temporelle entre le temps du récit et celui de la lecture crée une complicité avec le public, et surtout elle avertit : ne prenez pas cet objet à la légère.
Le nain, lui, est décrit comme « cort et gras et rechigné » — court, gras, renfrogné. La laideur physique vaut ici indice moral, selon les codes du roman médiéval : ce personnage vil est celui qui va tenir le chevalier en son pouvoir. Le renversement hiérarchique fait partie de l'humiliation.
L'hésitation : Raison contre Amour
« Aussitôt le chevalier poursuivit son chemin… » → « puisque Amour le commande et le veut »C'est le cœur du passage, et le détail que toute explication doit relever : Lancelot ne monte pas immédiatement. « Aussitôt le chevalier poursuivit son chemin sans y monter » — le récit enregistre un délai, si bref soit-il. (Selon les manuscrits, ce retard est chiffré à « deux pas » ; la leçon traduite ici l'exprime autrement, mais le fait est le même.)
Le narrateur intervient aussitôt pour condamner ce délai, par une double exclamation qui vaut prophétie : « Pour son malheur il agit ainsi, pour son malheur il en eut honte ». L'anaphore annonce que ces quelques instants se paieront — et ils se paieront en effet, des centaines de vers plus loin.
Ce délai minuscule est traité comme un combat intérieur, et Chrétien recourt à l'allégorie, procédé qui va faire fortune dans la littérature médiévale : deux puissances personnifiées se disputent le chevalier. « Reisons, qui d'Amors se depart » — Raison, qui s'écarte d'Amour — lui dit de ne pas monter ; mais Amour est logé dans son cœur, et Raison seulement dans sa bouche.
La distinction du cœur et de la bouche est décisive : la Raison n'est qu'un discours, l'Amour est une puissance intérieure. L'issue ne fait donc aucun doute.
Les vers qui tranchent sont parmi les plus célèbres du roman courtois : « Mes Amors est el cuer anclose / Qui li comande et semont / Que tost an la charrete mont. » — « Mais Amour est enclos dans son cœur, qui lui commande et l'exhorte à monter aussitôt dans la charrette. »
Noter le lexique féodal : Amour « comande », il « semont » (il somme). L'amant n'est pas amoureux, il est vassal — c'est la définition même de la fin'amor, qui transpose dans la relation amoureuse le rapport du seigneur à son homme lige.
Chrétien conclut par une formule qui justifie tout : « Amors le vialt et il i saut ; / Que de la honte ne li chaut / Puis qu'Amors le comande et vialt. » — « Amour le veut et il y saute ; de la honte il n'a cure, puisque Amour le commande et le veut. » La répétition de « comande et vialt » encadre le passage et fait de la volonté d'Amour la seule loi. Le verbe « saillir » (sauter) efface rétrospectivement l'hésitation : le geste est vif, c'est la délibération qui fut lente.
Le prix des deux pas
les conséquences dans la suite du romanL'épisode ne prend tout son sens qu'à la lumière de ce qui suit, et une explication linéaire gagne à le rappeler.
Lancelot devient anonyme : il est désormais « le chevalier de la charrette ». Le héros perd son nom, et il ne le retrouvera qu'au milieu du roman, quand Guenièvre le prononcera. Chrétien fait donc de la honte une identité — le titre même de l'œuvre porte l'infamie de son héros.
Le contraste avec Gauvain, qui arrive peu après et refuse net de monter, achève de construire le sens. Gauvain est le chevalier parfait selon les critères anciens : courtois, mesuré, soucieux de son honneur. Il choisit le cheval. Lancelot a choisi la charrette. Le roman entier dira lequel des deux atteint la reine.
Enfin, le retournement : lorsque Lancelot retrouve Guenièvre, elle l'accueille avec froideur. La raison, révélée plus tard, est vertigineuse — elle lui reproche ces deux pas. Avoir hésité, fût-ce le temps de deux pas, c'est avoir préféré son honneur à son amour.
La logique de la fin'amor apparaît alors dans toute sa rigueur : elle n'admet pas de degrés. Le sacrifice n'a de valeur que s'il est immédiat et total. C'est ce qui fait de ce texte, sous ses dehors d'aventure chevaleresque, une des explorations les plus radicales de l'absolu amoureux dans la littérature française.
Conclusion et ouverture
L'épisode fonde le sens du roman : l'amour courtois exige une soumission totale, où même une hésitation est une faute. Chrétien de Troyes invente ici la figure de l'amant absolu.
Quelles questions de grammaire peut-on poser ?
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
Analysez les propositions subordonnées de la phrase du nain : « Si tu veux monter sur la charrette que je conduis, tu pourras savoir d'ici à demain ce que la reine est devenue ». (L'analyse porte sur la traduction en français moderne, seule langue sur laquelle la question de grammaire peut être posée à l'oral.)
La phrase contient trois subordonnées de natures différentes — c'est un exemple particulièrement complet.
1. « Si tu veux monter sur la charrette » : proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de condition (ou hypothétique), introduite par la conjonction « si ». Elle est antéposée, donc détachée par une virgule. Le système est ici potentiel : présent dans la subordonnée, futur dans la principale (« si tu veux… tu pourras »). L'hypothèse est présentée comme réalisable.
Règle à ne pas oublier : après « si » de condition, jamais de futur ni de conditionnel. On écrit « si tu veux », jamais « si tu voudras ».
2. « que je conduis » : proposition subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « que », COD du verbe « conduis », antécédent « la charrette ». Fonction : épithète de l'antécédent. Elle est déterminative — elle identifie de quelle charrette il s'agit — et ne peut donc pas être supprimée.
3. « ce que la reine est devenue » : proposition subordonnée interrogative indirecte, COD du verbe « savoir ». Elle transpose la question directe « Qu'est devenue la reine ? ». Noter la transformation : « qu'est-ce que » devient « ce que », l'inversion disparaît, le point d'interrogation aussi. Ici, « que » est attribut du sujet « la reine » (devenir est un verbe d'état).
Effet dans le texte : la syntaxe du nain est celle d'un marchandage. La condition d'abord, le prix ensuite : « si tu veux… tu pourras ». Il ne promet rien, il propose un échange — et l'objet de l'échange, l'honneur de Lancelot, n'est jamais nommé. La subordonnée hypothétique est la forme grammaticale du piège.
La négation
Analysez les négations de « Pour son malheur il en eut honte et ne sauta pas dedans sur-le-champ » et de « de la honte il n'a cure ». Qu'ont-elles de différent ?
1. « ne sauta pas » : négation totale, de forme complète — la locution discontinue « ne … pas » encadre le verbe conjugué au passé simple. C'est la négation ordinaire du français moderne.
2. « il n'a cure » : négation totale également, mais de forme incomplète — le second terme (« pas ») est absent. « ne » suffit à nier.
L'explication historique, très valorisée à l'oral : en ancien français, « ne » niait à lui seul. On renforçait parfois par un nom concret — « il ne marche pas [un pas] », « il ne boit goutte », « il n'a cure [souci] ». Ces renforcements se sont ensuite grammaticalisés, et « pas » est devenu obligatoire, tandis que les autres survivaient dans des locutions figées. « N'avoir cure de » est l'une d'elles : « cure » y garde son sens latin de souci, comme dans « la cure d'une âme ».
Autres survivances à connaître : « je ne puis », « il n'ose », « je ne sais », « n'importe », « qu'à cela ne tienne ».
Un fait de style à relever : dans « de la honte il n'a cure », le complément est antéposé, placé en tête de proposition. Cette dislocation, impossible en français courant, met le mot « honte » en position d'attaque — ce dont il ne se soucie pas, c'est justement ce que tout le passage a mis en scène.
Effet dans le texte : les deux négations encadrent le basculement du héros. La première dit l'hésitation (« il ne sauta pas dedans sur-le-champ ») et vaut condamnation ; la seconde dit le renoncement à l'honneur (« il n'a cure » de la honte) et vaut consécration. Entre les deux, Amour a parlé. La grammaire de la négation mesure exactement le prix de deux pas.
L'interrogation
« Nain, fait-il, pour Dieu, dis-moi si tu as vu passer par ici ma dame la reine. » Repérez l'interrogation, donnez sa forme directe, et analysez « fait-il ».
L'interrogation : « si tu as vu passer par ici ma dame la reine » est une proposition subordonnée interrogative indirecte, COD du verbe « dis ». Elle est totale — elle appelle une réponse par oui ou non — ce que signale le mot subordonnant « si ».
Forme directe : « As-tu vu passer par ici ma dame la reine ? » On observe les quatre transformations habituelles : apparition du point d'interrogation, retour de l'inversion du sujet (« as-tu »), disparition du subordonnant « si », et retour au discours direct (« tu as vu » reste à la 2e personne, le chevalier s'adressant au nain dans les deux cas).
Ne pas confondre les deux « si » : celui-ci introduit une interrogative indirecte ; celui du nain (« si tu veux monter ») introduit une circonstancielle de condition. Le test est simple : seul le premier se laisse remplacer par une question directe.
« fait-il » : c'est une proposition incise, insérée dans le discours direct pour en désigner l'énonciateur. Le verbe « faire » y est employé au sens de « dire » — emploi ancien, encore vivant dans « fit-il », « fis-je ». L'incise impose toujours l'inversion du sujet, et se détache par des virgules.
« Nain » : nom mis en apostrophe, sans fonction syntaxique dans la phrase. On notera qu'il tient lieu de nom propre — le personnage n'en a pas.
Effet dans le texte : le chevalier demande, le nain répond par une condition. Toute la scène est une inversion des rangs : le meilleur chevalier du monde interroge « pour Dieu » un être vil, qui lui impose ses termes. L'humiliation commence bien avant la charrette — elle commence à la question.
Les figures de style de ce texte
Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.