L'éloge de la liberté naturelle chez les animaux
Discours de la servitude volontaire — parcours « « Défendre » et « entretenir » la liberté »
Les bêtes, ce m'aid Dieu ! si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs en y a d'entre elles qui meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson quitte la vie aussitôt que l'eau, pareillement celles-là quittent la lumière et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avaient entre eux quelques prééminences, ils feraient de celles-là leur noblesse.
Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font si grande résistance d'ongles, de cornes, de bec et de pieds, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent ; puis, étant prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la connaissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir que dorénavant ce leur est plus languir que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'ordre, étant sur le point d'être pris, il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, ainsi qu'il est, lui fait de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs si, pour le prix de ses dents, il en sera quitte, et s'il sera reçu à bailler son ivoire et payer cette rançon pour sa liberté ?
Nous apâtons le cheval dès lors qu'il est né pour l'apprivoiser à servir ; et si ne le savons-nous si bien flatter que, quand ce vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme (ce semble) pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, ains par notre contrainte. Que faut-il donc dire ?
Même les bœufs sous le poids du joug geignent,
Et les oiseaux dans la cage se plaignent,
comme j'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises.
Introduction
La Boétie vient d'établir que la nature a fait les hommes « tous d'une même forme et, comme il semble, à même moule », donc égaux et libres. Mais il anticipe l'objection : et si nous en doutions ? Il change alors de registre et convoque un témoin inattendu — l'animal. Problématique : comment La Boétie utilise-t-il l'exemple animal pour prouver que la liberté est un instinct naturel, et retourner la honte contre l'homme ?
Les mouvements du texte
Les bêtes montées en chaire
« Or, si d'aventure… » → « votre nature et condition »Le mouvement s'ouvre sur une hypothèse concessive : « si d'aventure nous faisons quelque doute en cela ». La Boétie feint d'envisager que son lecteur ne soit pas convaincu — procédé rhétorique qui lui permet d'enchaîner un argument supplémentaire sans avoir l'air d'insister.
Le mot « abâtardis » est violent : il suppose une dégénérescence, une race qui a perdu sa qualité. L'homme n'est pas seulement soumis, il est dénaturé. L'expression « nos naïves affections » — au sens ancien de natives, naturelles — désigne les penchants que nous tenons de naissance et que la servitude a effacés.
Vient alors l'image centrale, et elle est comique autant que cinglante : « je monte, par manière de dire, les bêtes brutes en chaire ». La chaire est le lieu du prêcheur et du professeur. Les animaux vont donc faire la leçon aux hommes, et la précaution « par manière de dire » ne fait que souligner l'audace de la métaphore.
L'ironie est portée par une antiphrase : « il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous appartient ». Cet honneur consiste à se faire instruire par des bêtes — c'est-à-dire à recevoir la plus humiliante des leçons. La Boétie ménage ainsi l'amour-propre de son lecteur tout en le rabaissant.
Le cri des bêtes et le prix de la liberté
« Les bêtes, ce m'aid Dieu !… » → « pour se plaire en servitude »La prosopopée éclate immédiatement : « Les bêtes […] leur crient : Vive liberté ! ». Faire parler les animaux est un procédé classique, mais le cri choisi est un slogan politique — anachronique, presque révolutionnaire. La restriction « si les hommes ne font trop les sourds » déplace la faute : le message est émis, c'est la réception qui manque.
Le premier argument est le plus fort, parce qu'il est irréfutable : certaines bêtes « meurent aussitôt qu'elles sont prises ». La comparaison qui suit rend la nécessité physique — « comme le poisson quitte la vie aussitôt que l'eau ». La liberté est à l'animal ce que l'eau est au poisson : non pas un bien, mais un milieu vital.
Le raccourci « celles-là quittent la lumière » substitue élégamment la lumière à la vie, et l'on notera que la négation « ne veulent point survivre » attribue aux bêtes une volonté : leur mort n'est pas un accident, c'est un refus.
La phrase sur la noblesse est décisive pour le sens politique du texte : « Si les animaux avaient entre eux quelques prééminences, ils feraient de celles-là leur noblesse. » La Boétie transpose la hiérarchie sociale de son temps chez les bêtes — et il en redéfinit le critère. La noblesse n'est plus la naissance, elle est le refus de servir. Adressée à un lectorat noble du XVIe siècle, la pointe est explosive.
Suit une énumération qui mime le combat : « d'ongles, de cornes, de bec et de pieds ». Puis l'observation se fait presque clinique — « tant de signes apparents de la connaissance qu'elles ont de leur malheur ». L'animal captif sait. Et la formule finale distingue deux façons d'exister : « ce leur est plus languir que vivre », « plaindre leur aise perdu » plutôt que « se plaire en servitude ». La bête privée de liberté ne vit plus, elle dure.
L'éléphant, le cheval, et le témoignage des vers
« Que veut dire autre chose l'éléphant… » → « à nos rimes françaises »L'exemple de l'éléphant est développé en une longue période dont la syntaxe imite l'épuisement : trois participiales successives — « s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus », « n'y voyant plus d'ordre », « étant sur le point d'être pris » — retardent le verbe principal et font éprouver la lutte avant de la nommer.
L'acte lui-même est spectaculaire : « il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres ». L'animal se mutile, et La Boétie interprète : c'est un calcul. Il « marchande avec les chasseurs », propose « le prix de ses dents », paie une « rançon pour sa liberté ». Le lexique est juridique et commercial, et cette rationalité prêtée à la bête accentue le renversement : l'éléphant raisonne mieux que l'homme, puisqu'il consent à perdre une part de lui-même pour rester libre.
Le cheval fournit le contre-exemple, celui de l'animal effectivement asservi. Mais l'observation retourne l'exemple : « il ne morde le frein », « il ne rue contre l'éperon ». Même dompté, le cheval proteste. La conclusion est nette : « s'il sert, ce n'est pas de son gré, ains par notre contrainte » — la conjonction « ains » (mais) oppose fermement les deux.
La question « Que faut-il donc dire ? », brève après ces longues phrases, appelle la conclusion et introduit le vers.
Les deux vers cités — « Même les bœufs sous le poids du joug geignent, / Et les oiseaux dans la cage se plaignent » — sont de La Boétie lui-même, ce qu'il précise avec une modestie affectée : « passant le temps à nos rimes françaises ». Le joug reprend l'image de l'incipit (« ayant le col sous le joug ») et referme la démonstration : ce que l'homme accepte, le bœuf le déplore.
L'argument atteint ici sa pointe. Si toute créature sensible refuse la servitude, alors l'homme qui l'accepte n'est pas seulement malheureux : il est en dessous de la bête.
Conclusion
Ce passage est le sommet pathétique du Discours. La Boétie y abandonne la démonstration abstraite pour l'exemple sensible, et il choisit les témoins les plus humiliants possible : des animaux. Le mouvement est calculé — de la bête qui meurt à celle qui se mutile, puis à celle qui se plaint encore sous le joug —, du plus héroïque au plus proche de notre condition. La leçon n'est jamais assénée : elle est laissée au lecteur, qui doit conclure lui-même qu'il est le seul être vivant à consentir à sa chaîne. C'est la rhétorique de la honte, plus efficace ici que n'importe quel appel à la révolte.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
Analysez les subordonnées dans : « Plusieurs en y a d'entre elles qui meurent aussitôt qu'elles sont prises ».
La phrase contient deux subordonnées de natures différentes.
1. « qui meurent aussitôt… » — subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « qui », en fonction de sujet du verbe « meurent ». Son antécédent est « Plusieurs […] d'entre elles ». Elle est épithète de cet antécédent.
2. « qu'elles sont prises » — subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, introduite par la locution conjonctive « aussitôt que », qui marque la simultanéité immédiate. Fonction : complément circonstanciel de temps.
Piège classique : le « que » de « aussitôt que » n'est pas un pronom relatif mais un élément de locution conjonctive — il n'a aucune fonction dans la subordonnée. Le distinguer du « que » relatif (COD) et du « que » conjonction pure.
Effet dans le texte : la circonstancielle de temps est ce qui rend l'argument irréfutable. Ce n'est pas que ces bêtes meurent, c'est qu'elles meurent aussitôt : la simultanéité exclut toute autre cause que la privation de liberté.
La négation
Analysez la négation dans : « elles ne veulent point survivre à leur naturelle franchise ».
Négation totale, portant sur l'ensemble de la proposition.
Elle est marquée par la locution discontinue « ne … point », qui encadre le verbe conjugué « veulent ». « point » joue ici le rôle de second terme, à la place de « pas ».
La nuance à connaître : « point » est plus catégorique que « pas ». Au XVIe siècle il est courant ; en français moderne il subsiste dans un registre littéraire ou soutenu (« je n'en veux point »). Le choix renforce ici l'idée d'un refus absolu.
Ce que la négation produit : « ne veulent point survivre » attribue aux bêtes une volonté. Une formulation neutre — « elles ne survivent pas » — aurait fait de leur mort un phénomène ; la négation portant sur « vouloir » en fait une décision. Toute la thèse tient dans ce déplacement, puisque La Boétie veut précisément montrer que la servitude, elle aussi, relève du vouloir.
À relever également : « s'il sert, ce n'est pas de son gré » — même structure, même enjeu.
L'interrogation
Analysez l'interrogation « Que veut dire autre chose l'éléphant qui… ? » et comparez-la à « Que faut-il donc dire ? »
Les deux sont des interrogations partielles directes, introduites par le pronom interrogatif « que » en fonction de COD.
1. « Que veut dire autre chose l'éléphant… ? » — la construction présente une inversion complexe du sujet nominal « l'éléphant », rejeté après le verbe. C'est un tour de registre soutenu, courant au XVIe siècle. La longueur de la relative qui suit fait attendre la réponse, contenue dans la proposition en « sinon que » : l'interrogation est donc rhétorique — elle contient sa réponse.
2. « Que faut-il donc dire ? » — même pronom, mais construction impersonnelle (« il » ne représente rien) et inversion simple du pronom sujet. L'adverbe « donc » marque ici la conséquence logique : après les exemples, il faut conclure.
L'effet de contraste : la première question est longue et enveloppante, la seconde brève et sèche. Ce resserrement rythmique prépare la citation des vers. La Boétie ne pose pas de questions pour savoir — il les pose pour faire penser le lecteur à sa place.