Discours de la servitude volontaireExplication linéaire · Étienne de La Boétie

La coutume — comment on apprend à servir

Discours de la servitude volontaire — parcours « « Défendre » et « entretenir » la liberté »

Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se réveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.

Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensant point avoir autre bien ni autre droit que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.

Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en ceci, de nous enseigner à servir et, comme l'on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude.

L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais si faut-il confesser qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume : pource que le naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu ; et la nourriture nous fait toujours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu'elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire.

[…] Lycurgue, le policeur de Sparte, avait nourri, ce dit-on, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait, l'un engraissé en la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet ; voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat et l'autre au lièvre. Toutefois, dit-il, si sont-ils frères.

Introduction

Après avoir montré que la liberté est naturelle, La Boétie doit expliquer un fait qui contredit sa thèse : les peuples asservis ne cherchent pas à se libérer. Il propose alors une explication qui fera fortune bien au-delà du XVIe siècle — ce n'est pas la force qui maintient la servitude, c'est l'habitude. Problématique : comment La Boétie montre-t-il que la servitude devient une seconde nature, et que l'éducation peut défaire ce que la nature avait donné ?

Les mouvements du texte

1

L'oubli de la liberté

« Il n'est pas croyable… » → « l'état de leur naissance »

L'entrée en matière feint l'incrédulité — « Il n'est pas croyable » —, tournure impersonnelle qui installe le paradoxe avant de l'expliquer.

Le vocabulaire est celui du sommeil et de l'amnésie : « un tel et si profond oubli de la franchise », « il n'est pas possible qu'il se réveille ». La servitude n'est plus décrite comme une contrainte mais comme un état de conscience — ce qui prolonge l'« enchantement » de l'incipit.

La formule qui clôt le paragraphe est un chiasme d'une efficacité redoutable : « il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude ». Les deux verbes s'inversent avec les deux noms ; ce qui devrait être une perte se dit comme une acquisition. La langue elle-même a été retournée, comme les esprits.

Suit la démonstration générationnelle, qui est le cœur de l'argument : « au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret ». La première génération subit, la seconde consent. Entre les deux, aucune violence nouvelle — seulement le temps.

Le participe « naissant sous le joug » reprend l'image animale du passage précédent, et la phrase se conclut sur une formule qui dit tout : « ils prennent pour leur naturel l'état de leur naissance ». Le mot « naturel » est piégé — ce qui est simplement natal se fait passer pour naturel. Toute domination durable repose sur cette confusion.

2

La coutume plus forte que la nature

« Mais certes la coutume… » → « le moindre heurt de la nourriture contraire »

La thèse est énoncée frontalement : la coutume « n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en ceci, de nous enseigner à servir ». Le mot « vertu » est employé au sens ancien de puissance, efficacité — l'ironie est que cette puissance s'exerce au service du pire.

La comparaison avec Mithridate est le sommet du passage. Le roi du Pont s'accoutumait au poison à petites doses pour se rendre inassassinable ; La Boétie retourne l'exemple : ici, l'accoutumance ne protège pas, elle asservit. On apprend « à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude ».

Le génie de l'image est dans le mot « amer » : le venin ne cesse pas d'être un venin, il cesse d'être perçu. La servitude tue toujours, elle ne fait simplement plus mal. C'est la définition la plus exacte de l'aliénation avant la lettre.

Suit un raisonnement d'une grande rigueur, mené par une concession puis une opposition : « L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part […] mais si faut-il confesser qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume ». La Boétie ne nie pas la nature — il la déclare vulnérable.

La preuve est donnée par une cause : « le naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu ». D'où la valeur du mot « nourriture », qui signifie au XVIe siècle l'éducation : « la nourriture nous fait toujours de sa façon […] malgré la nature ».

La métaphore végétale qui clôt le mouvement rend la fragilité sensible : « Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu'elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire. » Deux adjectifs suffisent — ce qui est menu se voit à peine, ce qui est glissant ne se retient pas.

3

Les deux chiens de Lycurgue

« Lycurgue, le policeur de Sparte… » → « si sont-ils frères »

La démonstration abstraite se conclut par une anecdote exemplaire, procédé constant de la littérature d'idées : on ne prouve pas, on montre.

Le dispositif est construit comme une expérience, et La Boétie en souligne chaque variable contrôlée : « deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait ». Le parallélisme et la répétition de « tous deux » établissent l'identité de départ — même sang, même nourriture première. Toute différence ultérieure ne pourra venir que de l'éducation.

L'opposition est ensuite portée par deux participes symétriques : « l'un engraissé en la cuisine, l'autre accoutumé par les champs ». Le premier verbe évoque l'animal qu'on nourrit pour le rendre passif ; le second, l'apprentissage et l'effort. Les compléments de lieu redoublent l'antithèse — l'enfermement domestique contre l'espace ouvert.

La scène publique est théâtrale : « mit les deux chiens en plein marché », devant le peuple. Lycurgue, législateur, fait de la démonstration un acte politique.

Le choix proposé est d'une simplicité parfaite : « une soupe et un lièvre ». La soupe est le plat servi, le lièvre est la proie à conquérir — c'est-à-dire, transposé, la sécurité de la servitude contre le risque de la liberté. Le récit est réduit à une seule phrase, sans commentaire : « l'un courut au plat et l'autre au lièvre. »

La chute est laissée à Lycurgue, en discours direct : « Toutefois, si sont-ils frères. » La tournure ancienne « si sont-ils » a valeur d'opposition (ils sont pourtant frères). Trois mots, et toute la thèse est prouvée : la différence n'était pas dans la nature, elle est venue de l'éducation.

La conséquence politique est immense, et La Boétie la laisse au lecteur : si l'habitude fait les serfs, alors une autre éducation ferait des hommes libres. La servitude n'est pas une fatalité — c'est un apprentissage, et tout apprentissage peut être défait.

Conclusion

Ce passage fournit au Discours ce qui lui manquait : une explication. L'incipit posait l'énigme du consentement, l'exemple des animaux prouvait que la liberté est naturelle ; il restait à comprendre pourquoi les hommes y renoncent. La réponse — la coutume — est à la fois modeste et redoutable, car elle ne suppose ni complot ni violence, seulement du temps. Le raisonnement progresse du constat à la cause, puis de la cause à l'image (le venin, les semences) et de l'image à l'anecdote, qui la fixe dans la mémoire. C'est la marche même de l'argumentation humaniste : convaincre par la raison, persuader par l'exemple.

Ouverture : L'idée que l'habitude fait une seconde nature traverse la pensée française : Pascal en fera une de ses Pensées les plus célèbres (« la coutume est une seconde nature qui détruit la première »), et Rousseau, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité, reprendra la question de l'homme dénaturé par la société. Plus près de nous, les analyses de Bourdieu sur l'habitus prolongent le même geste : montrer que ce qui paraît naturel est appris.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

Les propositions subordonnées

Analysez les subordonnées dans : « la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en ceci ».

1. « qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous »subordonnée relative, introduite par le pronom relatif « qui », sujet du verbe « a ». Antécédent : « la coutume ». Détachée entre virgules, elle est explicative (appositive) : elle ajoute une information sans restreindre.

2. « qu'en ceci » — subordonnée comparative, elliptique. La corrélation est « si … que », qui exprime ici la comparaison d'intensité. La proposition complète serait : « qu'elle n'a de vertu en ceci ». L'ellipse du verbe est très fréquente dans les comparatives.

Piège à connaître : « si … que » peut exprimer la comparaison (comme ici) ou la conséquence (« si menues qu'elles ne peuvent endurer… », plus bas dans le texte). C'est le sens, non la forme, qui tranche : y a-t-il mise en balance de deux termes, ou résultat produit par une intensité ?

Second exemple à traiter : « les semences […] sont si menues et glissantes qu'elles ne peuvent endurer le moindre heurt » — subordonnée conjonctive circonstancielle de conséquence.

La négation

Analysez la double négation dans : « L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part ».

La phrase comporte deux marques négatives, mais une seule négation réelle.

1. « ne … pas » dans la principale : négation totale ordinaire, portant sur « peut nier ».

2. « n' » dans la subordonnée : c'est un « ne » explétif — il ne nie rien. On l'appelle explétif parce qu'il « remplit » sans apporter de sens négatif. Le supprimer ne changerait pas le sens : « on ne peut pas nier que la nature ait en nous bonne part ».

Quand apparaît-il ? Après les verbes de crainte (« je crains qu'il ne vienne »), d'empêchement, de doute et de négation (« nier que »), et après « avant que », « à moins que », « de peur que ».

Le sens réel de la phrase : attention au piège logique. « On ne peut pas nier que la nature ait bonne part » affirme que la nature a bonne part. La double négation de la principale (ne pas + nier) produit une affirmation — c'est une litote, qui donne à l'affirmation la force d'une évidence qu'on ne saurait contester.

L'interrogation

Le passage ne comporte aucune interrogation. Transformez « les hommes sont tels que la nourriture les fait » en interrogation totale puis partielle, et dites ce que chacune ferait au texte.

Interrogation totale (réponse oui/non) : « Les hommes sont-ils tels que la nourriture les fait ? » — inversion du sujet, registre soutenu. Ou, registre courant : « Est-ce que les hommes sont tels que la nourriture les fait ? »

Interrogations partielles (mot interrogatif, réponse informative) : « Comment les hommes sont-ils faits ? » (sur la manière) ; « Qu'est-ce qui fait les hommes ? » (sur le sujet) ; « Qui la nourriture fait-elle ? » (sur le COD).

Ce que la transformation révèle : l'absence d'interrogation dans ce passage n'est pas un hasard. L'incipit du Discours en était saturé, parce qu'il posait une énigme. Ici, La Boétie répond : il expose une thèse et l'illustre. Le régime de la phrase suit celui de l'argumentation — on interroge pour ouvrir, on affirme pour démontrer.

Mettre la thèse en question, comme le demande l'exercice, la fragiliserait aussitôt : c'est la meilleure preuve que le mode assertif est ici un choix rhétorique.

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