L'incipit (I, 1)
Bel-Ami — première partie, chapitre 1 — l'entrée de Duroy
Comme il portait beau, par nature et par pose d'ancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d'un geste militaire et familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s'étendent comme des coups d'épervier.
[…] Lorsqu'il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu'il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix. […]
Il marchait ainsi qu'au temps où il portait l'uniforme des hussards, la poitrine bombée, les jambes un peu entr'ouvertes comme s'il venait de descendre de cheval ; et il avançait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se déranger de sa route. […] Il avait l'air de toujours défier quelqu'un, les passants, les maisons, la ville entière, par chic de beau soldat tombé dans le civil.
Quoique habillé d'un complet de soixante francs, il gardait une certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. […] il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.
Introduction
Bel-Ami paraît en 1885. Maupassant, qui a été journaliste avant d'être romancier, y règle ses comptes avec la presse parisienne : le roman raconte l'ascension d'un ancien sous-officier sans fortune ni talent qui, en cinq ans et par les femmes, devient l'un des hommes les plus puissants de Paris. L'incipit doit donc faire un travail précis : présenter un personnage dont le lecteur suivra la montée, et lui donner d'emblée les moyens de cette montée — sans les nommer. Problématique : comment ces premières lignes installent-elles à la fois un personnage médiocre et un prédateur ?
Les mouvements du texte
Le regard : un prédateur en costume
les deux premiers paragraphesLa première phrase est d'une banalité calculée : une subordonnée de temps, une principale, un homme qui sort d'un restaurant. Aucun décor, aucune annonce. Maupassant applique ici sa poétique du réalisme — commencer au milieu d'un geste ordinaire, comme si le lecteur entrait dans une vie déjà en cours.
Mais le détail placé dans la subordonnée n'est pas neutre : « la monnaie de sa pièce de cent sous ». Dès la ligne 1, le personnage est défini par une somme. L'argent sera le premier sujet du livre, et il est là avant le nom du héros.
Le nom vient ensuite, complet et sans titre : « Georges Duroy ». Il faut le retenir, car le roman consistera à le transformer — Duroy deviendra « Du Roy de Cantel », en séparant la particule pour se fabriquer une noblesse. Le titre Bel-Ami, lui, est un surnom que les femmes lui donneront.
Le second paragraphe est construit sur une série de gestes : « il cambra sa taille, frisa sa moustache… et jeta… un regard ». Trois verbes d'action au passé simple, coordonnés, qui composent une petite chorégraphie de séduction.
L'incise qui les commande est décisive : « par nature et par pose d'ancien sous-officier ». Les deux termes ne disent pas la même chose. La nature est involontaire, la pose est jouée. Maupassant refuse de trancher, et cette indécision définit Duroy : il est un comédien qui ne joue pas, un homme dont l'artifice est devenu le naturel.
Le mot « sous-officier » situe socialement. Ce n'est pas un officier — il n'a ni naissance ni grade —, c'est un homme du rang monté d'un cran. Toute son ambition tiendra dans cet écart.
Vient enfin la comparaison qui donne au passage sa portée : le regard de Duroy s'étend « comme des coups d'épervier ».
L'épervier est un rapace. La comparaison installe une animalité prédatrice au cœur d'un geste de charme, et le mot « coups » ajoute la brutalité. Ce regard ne contemple pas : il fond, il saisit.
Il faut mesurer la construction du paragraphe. Il commence par « il portait beau » — la séduction — et s'achève sur un oiseau de proie. Entre les deux, rien n'a changé : c'est le même geste, décrit deux fois. Maupassant a posé en huit lignes le principe du roman entier : chez Duroy, plaire et chasser sont une seule opération.
L'argent : la misère comptée au sou
le calcul des trois francs quaranteLe troisième mouvement suspend l'action : « il demeura un instant immobile, se demandant ce qu'il allait faire ». L'arrêt sur le trottoir est un temps mort, et il sert à faire entrer le lecteur dans la tête du personnage.
Le procédé employé est le discours indirect libre, ou son voisin immédiat : le narrateur cesse de décrire de l'extérieur pour épouser le calcul de Duroy, sans guillemets ni verbe introducteur. La technique est une signature de Maupassant, héritée de Flaubert.
Et ce que pense Duroy est une arithmétique. La date d'abord — « on était au 28 juin » —, précise comme une pièce comptable. Puis la somme : « trois francs quarante pour finir le mois ».
Suit le calcul, énoncé avec une froideur d'inventaire : « deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix ». La construction est un chiasme parfait, et l'expression « au choix » est d'une ironie glaçante — elle emprunte la langue du menu pour désigner l'absence totale d'option.
Le roman développe ensuite le détail : vingt-deux sous le matin contre trente le soir, et le boni ainsi dégagé. La précision des chiffres n'est pas un ornement réaliste : elle montre un homme qui pense en francs, et qui a l'habitude.
Or ce qu'il fait de son économie est le trait le plus révélateur : il la convertit en « deux bocks sur le boulevard », qui sont, précise le texte, sa grande dépense et son grand plaisir. Duroy ne thésaurise pas. Il calcule pour paraître.
Voilà le personnage complet : un homme qui n'a pas de quoi manger tous les jours et qui trouve le moyen de s'asseoir à une terrasse. La misère, chez lui, ne produit ni honte ni renoncement — elle produit de la stratégie.
Maupassant réussit ainsi l'essentiel d'un incipit : rendre l'ascension à venir à la fois improbable et crédible. Improbable, parce que le héros a trois francs quarante. Crédible, parce qu'il sait déjà les employer.
Le portrait : un mauvais sujet de roman populaire
la marche, l'allure, et la dernière phraseLe portrait proprement dit vient en dernier, et il commence par la démarche : « Il marchait ainsi qu'au temps où il portait l'uniforme des hussards, la poitrine bombée, les jambes un peu entr'ouvertes comme s'il venait de descendre de cheval. »
Le corps garde la trace du métier perdu. Duroy est un ancien militaire qui marche encore en militaire : c'est un homme déplacé, dont l'allure appartient à un monde qu'il a quitté.
Le verbe qui suit donne le ton : « il avançait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les épaules, poussant les gens ». Deux participes présents accolés, deux verbes de contact violent. La rue n'est pas un lieu de passage mais un terrain à traverser de force.
Et le motif est donné sans détour : « pour ne point se déranger de sa route ». Le monde doit s'écarter ; lui ne dévie pas. En une proposition, Maupassant énonce le principe moral du personnage — ou son absence de principe.
La phrase suivante élargit : « Il avait l'air de toujours défier quelqu'un, les passants, les maisons, la ville entière. » L'énumération procède par gradation, du particulier au total, et fait de Paris l'adversaire désigné. C'est le motif du roman d'ambition depuis Balzac : un provincial, une capitale, un duel.
Le portrait physique arrive alors, et il est d'une ambivalence entretenue. La concession d'abord : « Quoique habillé d'un complet de soixante francs » — la somme dit le bon marché. Puis la restriction : « il gardait une certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant ».
Trois adjectifs qui se contredisent en cascade. « Tapageuse » désigne un excès, « commune » un défaut de distinction, et « réelle » les rachète tous deux. Maupassant refuse de trancher entre le beau et le vulgaire — parce que c'est précisément dans cet entre-deux que Duroy opère.
Le détail physique est ensuite d'une exactitude presque clinique : blond « vaguement roussi », moustache qui « semblait mousser » sur la lèvre, yeux bleus « troués d'une pupille toute petite ». Le verbe « mousser » et le participe « troués » introduisent, sous le charme, quelque chose de légèrement désagréable — un excès, un vide.
Reste la dernière phrase, qui est la clé de l'incipit : « il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires ».
Elle est remarquable à trois titres. Elle porte un jugement moral — « mauvais sujet » désigne un homme sans conduite — dans une phrase qui feint de ne décrire qu'une ressemblance. Elle est métalittéraire : le narrateur compare son personnage à un type de roman, c'est-à-dire qu'il désigne Bel-Ami comme un livre qui joue avec ses propres modèles.
Et surtout, elle place le lecteur dans une position ambiguë. Nous savons dès la première page ce que vaut Duroy ; nous le suivrons quand même, et sa réussite nous tiendra en haleine. Maupassant construit ainsi une complicité inconfortable, et c'est ce qui distingue son roman d'un roman à thèse : il ne condamne pas son héros, il le laisse gagner.
Conclusion
L'incipit remplit ses fonctions traditionnelles — nommer, situer, décrire — mais il en remplit une quatrième, qui est de programmer le roman. Tout y est déjà : l'argent compté au sou, le corps militaire déplacé dans le civil, la brutalité tranquille de celui qui ne se dérange pas, et surtout ce regard « comme des coups d'épervier » qui fait de la séduction une chasse. Maupassant y travaille par ambivalence systématique — beau et commun, naturel et posé, élégant et tapageur — de sorte qu'aucun jugement n'est jamais tout à fait stable. Le lecteur sait qu'il a affaire à un « mauvais sujet », et il souhaitera pourtant qu'il réussisse. C'est cette adhésion malgré soi, plus que la satire de la presse, qui fait la modernité du livre.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
« Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant. » Analysez cette phrase, en justifiant le temps de la subordonnée.
Nature : proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, introduite par la conjonction « quand ». Elle est antéposée, placée avant la principale.
La principale : « Georges Duroy sortit du restaurant », verbe au passé simple.
Le temps de la subordonnée : le passé antérieur (« eut rendu » = auxiliaire avoir au passé simple + participe passé).
Pourquoi ce temps : le passé antérieur marque un fait accompli immédiatement avant un autre fait au passé simple. Il ne s'emploie pratiquement que dans les subordonnées de temps introduites par « quand », « lorsque », « dès que », « après que ». C'est sa règle d'emploi, et elle tombe régulièrement à l'oral.
Ne pas confondre : avec l'imparfait (« quand elle lui rendait »), l'action serait habituelle ; avec le plus-que-parfait (« quand elle lui avait rendu »), elle s'inscrirait dans un récit à l'imparfait. Le passé antérieur suppose un récit au passé simple — il est le temps de la succession rapide.
Les compléments : « lui » est COS ; « la monnaie » est COD ; « de sa pièce de cent sous » est complément du nom « monnaie ».
À signaler dans la suite du texte : « Quoique habillé d'un complet de soixante francs » — subordonnée circonstancielle de concession, ici elliptique (le verbe « fût » est sous-entendu). Et « comme s'il venait de descendre de cheval » — subordonnée de comparaison hypothétique, qui exige l'indicatif après « comme si ».
Effet dans le texte : ouvrir un roman par une subordonnée de temps, c'est refuser toute exposition. Le lecteur est jeté dans une action déjà commencée, dont il ne connaît ni le lieu ni le personnage. Et le seul renseignement que cette subordonnée délivre est une somme d'argent — ce qui, dans un livre où tout s'achète, vaut mieux qu'un portrait.
L'interrogation
« Il demeura un instant immobile, se demandant ce qu'il allait faire. » Identifiez la forme de l'interrogation, puis rétablissez-la au discours direct.
Forme : il s'agit d'une interrogation indirecte. Elle est enchâssée dans la phrase, sans point d'interrogation, sans inversion du sujet, et dépend d'un verbe introducteur — ici le participe présent « se demandant ».
Type : interrogation partielle — elle porte sur un élément et non sur l'énoncé entier.
Le mot introducteur : « ce que », locution pronominale propre à l'interrogation indirecte. C'est le point à ne pas manquer : « qu'est-ce que » du discours direct devient « ce que » au discours indirect.
Fonction : l'ensemble « ce qu'il allait faire » est COD du verbe « se demandant ».
Retour au discours direct : « Il demeura un instant immobile : Qu'est-ce que je vais faire ? » — ou, en registre plus soutenu, « Que vais-je faire ? ».
Ce qui change dans la transposition :
— le point d'interrogation réapparaît ;
— la personne passe de la 3ᵉ à la 1ʳᵉ (« il » → « je ») ;
— le temps revient du futur dans le passé (« allait faire ») au futur (« vais faire ») ;
— « ce que » redevient « qu'est-ce que » ou « que » avec inversion.
Effet dans le texte : Maupassant aurait pu écrire la question au discours direct — le roman y aurait gagné en vivacité et perdu l'essentiel. L'interrogation indirecte maintient le narrateur entre le lecteur et le personnage : nous savons ce que Duroy se demande, nous ne l'entendons pas se le demander.
Cette distance est la position constante du livre. Le narrateur suit Duroy de très près, épouse ses calculs, et ne lui cède jamais la parole intérieure. C'est ce qui permet de le juger — « le mauvais sujet des romans populaires » — tout en le suivant.
La négation
« … poussant les gens pour ne point se déranger de sa route. » Analysez la négation, puis expliquez ce que la construction révèle du personnage.
Éléments : négation totale formée de l'adverbe « ne » et de l'adverbe « point ».
« point » et « pas » : les deux sont équivalents pour le sens, mais « point » appartient au registre soutenu ou littéraire, et il est plus emphatique. Maupassant l'emploie pour un personnage qui n'a rien de littéraire : le décalage est celui du narrateur, non celui de Duroy.
La place, qui est le point décisif : la négation porte sur un infinitif. Dans ce cas, « ne » et « point » se placent tous deux devant le verbe : « pour ne point se déranger », et non « pour ne se déranger point ».
Le pronom réfléchi « se » s'intercale entre la négation et l'infinitif : l'ordre est ne + point + pronom + infinitif.
La construction d'ensemble : « pour ne point se déranger de sa route » est un groupe infinitif complément circonstanciel de but, introduit par « pour ». Ce n'est pas une subordonnée conjonctive — il n'y a ni conjonction ni verbe conjugué. On pourrait le récrire en subordonnée : « pour qu'il n'eût point à se déranger » (« pour que » + subjonctif).
Ce que la construction révèle : la négation est ici la cause d'une violence. La phrase ne dit pas que Duroy bouscule les gens par méchanceté : elle dit qu'il les bouscule pour éviter un effort. Le but est négatif — ne pas se déranger —, et le moyen est actif : heurter, pousser.
Effet dans le texte : cette asymétrie définit le personnage mieux qu'un portrait moral. Duroy ne veut de mal à personne ; il veut seulement que rien ne s'oppose à lui. Et c'est bien ainsi qu'il montera dans le roman — non par cruauté, mais parce qu'il n'a jamais consenti à faire un pas de côté. Le verbe « se déranger » dit tout : le monde doit s'écarter, la trajectoire ne se négocie pas.