La bataille du lavoir (chapitre 1)
L'Assommoir — chapitre 1 — la rixe de Gervaise et de Virginie
— Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge sale !
Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un battoir, le tint levé comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque.
— Ah ! tu veux la grande lessive… Donne ta peau, que j'en fasse des torchons !
Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier coup ; son battoir glissa sur l'épaule de Virginie. Et elle se jeta de côté pour éviter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche. Alors, mises en train, elles se tapèrent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau.
Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus ; plusieurs s'en étaient allées, en disant que ça leur cassait l'estomac ; les autres, celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés d'une lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-là très-crânes. Madame Boche avait emmené Claude et Étienne ; et l'on entendait, à l'autre bout, l'éclat de leurs sanglots mêlé aux heurts sonores des deux battoirs.
Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre à toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude ; une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut qu'elle voulait assommer l'autre.
— Assez ! assez ! criait-on.
Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les forces décuplées, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l'air ; et, malgré les secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans les chairs avec un bruit mouillé. À chaque tape, une bande rouge marbrait la peau blanche.
— Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux agrandis.
Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri : Assez ! assez ! recommença. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne pas laisser une place sèche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de contusions. Et elle causait, prise d'une gaieté féroce, se rappelant une chanson de lavandière :
— Pan ! pan ! Margot au lavoir… Pan ! pan ! à coups de battoir… Pan ! pan ! va laver son cœur… Pan ! pan ! tout noir de douleur…
Et elle reprenait :
— Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta sœur, ça c'est pour Lantier… Quand tu les verras, tu leur donneras ça… Attention ! je recommence. Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour ta sœur, ça c'est pour toi… Pan ! pan ! Margot au lavoir… Pan ! pan ! à coups de battoir…
On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva ; elle était vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria madame Boche de lui mettre son linge sur l'épaule. La concierge racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de lui visiter le corps, pour voir.
— Vous avez peut-être bien quelque chose de cassé… J'ai entendu un coup…
Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne répondait pas aux apitoiements, à l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle gagna la porte, où ses enfants l'attendaient.
— C'est deux heures, ça fait deux sous, lui dit en l'arrêtant la maîtresse du lavoir, déjà réinstallée dans son cabinet vitré.
Pourquoi deux sous ? Elle ne comprenait plus qu'on lui demandait le prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant fortement sous le poids du linge mouillé pendu à son épaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en alla, en traînant de ses bras nus Étienne et Claude, qui trottaient à ses côtés, secoués encore et barbouillés de leurs sanglots.
Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d'écluse. Les laveuses avaient mangé leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus dur, les faces allumées, égayées par le coup de torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s'agitaient une fureur de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins cassés, aux épaules déjetées, se pliant violemment comme sur des charnières. Les conversations continuaient d'un bout à l'autre des allées. Les voix, les rires, les mots gras, se fêlaient dans le grand gargouillement de l'eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquées, une rivière coulait sous les batteries. C'était le chien de l'après-midi, le linge pilé à coups de battoir.
Introduction et problématique
L'Assommoir paraît en volume en 1877 : c'est le septième roman des Rougon-Macquart, la grande série où Zola suit une famille sous le Second Empire pour montrer ce que l'hérédité et le milieu font des individus. Il y raconte la chute d'une blanchisseuse, Gervaise Macquart, dans le Paris ouvrier de la Goutte-d'Or. Le chapitre 1 s'ouvre sur une nuit d'attente : Lantier, son compagnon, est parti avec une autre, Adèle. Le lendemain, Gervaise se rend au lavoir, la grande salle où les ouvrières lavent le linge des autres. Elle y retrouve Virginie, la sœur d'Adèle, et les deux femmes se battent devant toutes les laveuses. Le passage commence quand la lutte est au sol et que Virginie ramasse un battoir, la palette de bois qui sert à frapper le linge. Il s'achève sur le lavoir qui reprend son travail. À la première lecture, c'est une scène de pugilat, crue et presque comique. Mais Zola ne raconte pas seulement une dispute. Problématique : comment cette rixe, qui semble un accident, devient-elle une page de lessive, où le métier, le public et le milieu se lisent dans chaque coup ? Nous verrons d'abord comment le duel s'organise comme un travail, puis comment la fessée devient un spectacle et un chagrin, enfin comment le lavoir, indifférent, referme la scène.
Quels sont les mouvements du texte ?
Un duel de lavandières, mené comme une lessive
de « Par terre, la lutte continuait » à « une claque dans un baquet d'eau »Le passage s'ouvre sur un constat bref : « Par terre, la lutte continuait. » Le verbe à l'imparfait installe un combat qui dure, sans commencement ni fin visibles.
Tout se joue ensuite autour d'un objet : le battoir. C'est l'outil de la blanchisseuse. Virginie le « brandissait » ; Gervaise le « tint levé comme une massue ». L'instrument du travail devient arme : le métier se retourne contre celles qui l'exercent.
Les deux répliques se répondent en miroir. « Apprête ton linge sale ! », dit Virginie. « Donne ta peau, que j'en fasse des torchons ! », répond Gervaise. Le vocabulaire de la lessive — « linge sale », « la grande lessive », « torchons » — est détourné pour menacer un corps. C'est une métaphore filée, c'est-à-dire une image qui se poursuit d'expression en expression : la peau est un tissu qu'on va nettoyer.
Puis vient une courte suspension : « Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer. » Zola dresse alors leur portrait par accumulation : « Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tuméfiées ». Ces quatre groupes se suivent en asyndète, c'est-à-dire sans le moindre mot de liaison.
Puis la comparaison domine toute la séquence : « elles se tapèrent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence ». Le rythme du travail règle le rythme de la rixe. Enfin, « on aurait dit une claque dans un baquet d'eau » : le conditionnel et la comparaison sonore font entendre le coup avant de le voir. Zola ramène ainsi la scène à un bruit de lavoir, que ces femmes ont dans l'oreille depuis des années.
Une fessée en cadence, donnée sous des yeux cruels
de « Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus » à « ça c'est pour Lantier, ça c'est pour ta sœur, ça c'est pour toi »Avant même la fessée, Zola montre le public. « Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus » : jusque-là, on riait. Plusieurs partent, parce que « ça leur cassait l'estomac », une réaction toute physique et familière. Celles qui restent ont « les yeux allumés d'une lueur de cruauté ». Le narrateur ne juge pas. Il constate que la salle est complice.
La rupture arrive avec un adverbe isolé : « Mais Gervaise, brusquement, hurla. » Touchée au bras, Gervaise a alors « un visage si terrible, que personne n'osa approcher ».
La fessée est une suite de gestes sans pause : « elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l'air ». Virginie est traitée comme un linge qu'on étend. Puis elle est exposée : Gervaise « montra tout, les cuisses nues, les fesses nues ». La répétition de « nues » insiste, et la salle regarde.
Le geste redevient celui du métier : « le battoir levé, elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à Plassans ». Gervaise est « préoccupée de ne pas laisser une place sèche ». C'est le langage du linge, appliqué à une peau.
La chanson, enfin, change tout : « Pan ! pan ! Margot au lavoir ». Gervaise est prise d'une « gaieté féroce ». Et sa litanie, « ça c'est pour toi, ça c'est pour ta sœur, ça c'est pour Lantier », est reprise à l'envers, en ordre inversé, comme un miroir. Virginie encaisse les coups destinés à ceux qui sont partis. La colère cache un chagrin, que la chanson nomme sans que Gervaise l'avoue : « va laver son cœur ».
Une victoire sans gloire, devant un lavoir indifférent
de « On dut lui arracher Virginie des mains » à « le linge pilé à coups de battoir »« On dut lui arracher Virginie des mains. » La phrase est impersonnelle : la rixe ne s'arrête pas d'elle-même. Virginie, elle, est « vaincue » : le mot clôt le duel en victoire, au sens militaire.
Mais la victorieuse retombe aussitôt dans le quotidien : « Gervaise repassait la manche de sa camisole, rattachait ses jupes. » Elle ne répond pas « à l'ovation bavarde des laveuses ». Le mot « ovation » dit le triomphe, mais « bavarde » le ruine.
Alors survient le rappel de l'argent. La maîtresse du lavoir dit : « C'est deux heures, ça fait deux sous. » Gervaise ne comprend pas. Elle « ne comprenait plus qu'on lui demandait le prix de sa place ». Le lavoir est un commerce : on y paie jusqu'au temps du combat. « Puis, elle donna ses deux sous » : la phrase, brève, dit la docilité du corps.
Le portrait de sortie vaut un verdict : « boitant fortement sous le poids du linge mouillé pendu à son épaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang ». Elle repart chargée de son linge et de ses enfants, « secoués encore et barbouillés de leurs sanglots ».
Le dernier paragraphe est un changement d'échelle : « Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d'écluse ». Les laveuses « tapaient plus dur », « égayées par le coup de torchon de Gervaise et de Virginie ». Et le lavoir devient une machine : « profils anguleux de marionnettes aux reins cassés », « se pliant violemment comme sur des charnières ». La page se referme sur « le linge pilé à coups de battoir » : le mot qui servait d'arme retrouve son sens de travail, et rien n'a changé.
Conclusion et ouverture
La bataille du lavoir n'est pas une simple scène de pugilat. Elle est d'abord un travail : le battoir, les gestes, la cadence et le vocabulaire de la lessive transforment le combat en lessive. Elle est aussi un spectacle, offert à des laveuses dont la cruauté n'est pas jugée, mais constatée. Elle est enfin un chagrin, que la chanson et la litanie « ça c'est pour Lantier » laissent deviner sous la rage. Pour finir, le lavoir reprend son bruit, et l'on comprend que le milieu absorbe tout, même le scandale. Gervaise gagne la bataille et paie ses deux sous. Zola montre ainsi, dès le premier chapitre, ce que son roman démontrera ensuite : les gestes du métier façonnent ces vies jusque dans leurs violences, et la victoire individuelle n'y change pas la place que le milieu assigne.
Quelles questions de grammaire peut-on poser ?
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
« Puis, le battoir levé, elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. » Relevez et analysez les propositions subordonnées.
La principale : « elle se mit à battre ». Le verbe « se mit à » est un semi-auxiliaire d'aspect : il marque le début de l'action.
Première subordonnée : « comme elle battait autrefois à Plassans, au bord de la Viorne… »
Nature : proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de comparaison, introduite par la conjonction « comme ». Le verbe est à l'indicatif imparfait. Elle compare l'action présente à une action passée.
Deuxième subordonnée : « quand sa patronne lavait le linge de la garnison »
Nature : proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de temps, introduite par « quand ». Elle dépend de « battait », non de la principale : c'est une subordonnée de second degré. L'imparfait (« lavait ») donne à ce souvenir une valeur d'habitude.
À signaler : « le battoir levé » est un groupe nominal suivi d'un participe passé, sans verbe conjugué : c'est une proposition participiale (participe absolu), qui exprime la circonstance du geste.
Effet dans le texte : la double subordination fait basculer la phrase dans le passé. Gervaise bat Virginie, mais la syntaxe la fait reculer dans son enfance de blanchisseuse, à Plassans. Le geste présent est un geste appris, et la violence est un travail qu'elle sait faire.
La négation
Analysez les négations de ces trois phrases : « Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus » ; « Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas » ; « personne n'osa approcher ».
1. « les blanchisseuses ne riaient plus »
Négation en ne… plus. Elle nie la continuité : on riait, on ne rit plus. Le tour suppose un état antérieur, et c'est pourquoi il sert à marquer un changement.
2. « Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas »
Deux négations en ne… pas, juxtaposées, sans mot de liaison. Le second « ne » est répété devant le verbe pronominal « se lassait ». La répétition forme une anaphore (le même tour au début de chaque groupe) et insiste sur l'obstination.
3. « personne n'osa approcher »
Ici, le sujet est un pronom indéfini négatif, « personne ». Il porte lui-même la négation : le « ne » suffit, et on n'ajoute pas « pas ». Cette négation est totale : elle ne laisse aucune exception. Le passé simple (« n'osa ») pose un fait ponctuel, qui suit la consécutive « si terrible que ».
Effet dans le texte : chaque négation retire quelque chose. Le rire a disparu, la fatigue n'existe plus, le courage des spectateurs s'efface. Zola décrit la violence de Gervaise par ce qui cède devant elle.
L'interrogation
« Pourquoi deux sous ? » Identifiez cette interrogation, transformez-la en phrase complète, puis transformez « on lui demandait le prix de sa place » en interrogation totale.
Nature : interrogation partielle, introduite par l'adverbe interrogatif « pourquoi », qui porte sur la cause. Elle est elliptique : il n'y a pas de verbe. Elle est aussi sans guillemets : c'est le discours indirect libre, qui rapporte la pensée de Gervaise sans l'annoncer.
Forme complète :
— « Pourquoi me demande-t-on deux sous ? » (inversion du pronom sujet, avec t euphonique)
— « Pourquoi est-ce qu'on me demande deux sous ? » (registre courant)
Interrogation totale (réponse par oui ou non) :
— « Est-ce qu'on lui demandait le prix de sa place ? »
— « Lui demandait-on le prix de sa place ? » (inversion simple du pronom sujet)
Effet dans le texte : c'est la seule interrogation du passage. Elle n'appelle pas de réponse : Gervaise comprend ensuite qu'on réclame « le prix de sa place », et la question retombe. Zola la place à l'instant où la violence finit, pour montrer l'hébétude de la femme qui sort du combat et se retrouve devant un comptoir.
Les figures de style de ce texte
Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.