Explication linéaire · Françoise de Graffigny

Le dénouement — le refus de Zilia

Lettres d'une Péruvienne — parcours « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux »

C'est en vain que vous vous flatteriez de faire prendre à mon cœur de nouvelles chaînes. Ma bonne foi trahie ne dégage pas mes serments ; plût au ciel qu'elle me fît oublier l'ingrat ! mais quand je l'oublierais, fidèle à moi-même, je ne serai point parjure. Le cruel Aza abandonne un bien qui lui fut cher ; ses droits sur moi n'en sont pas moins sacrés : je puis guérir de ma passion, mais je n'en aurai jamais que pour lui : tout ce que l'amitié inspire de sentiments sont à vous, vous ne la partagerez avec personne, je vous les dois. Je vous les promets ; j'y serai fidèle ; vous jouirez au même degré de ma confiance et de ma sincérité ; l'une et l'autre seront sans bornes. Tout ce que l'amour a développé dans mon cœur de sentiments vifs et délicats tournera au profit de l'amitié. […] Nous lirons dans nos âmes : la confiance sait aussi bien que l'amour donner de la rapidité au temps.

Vous me donnerez quelque connaissance de vos sciences et de vos arts ; vous goûterez le plaisir de la supériorité ; je le reprendrai en développant dans votre cœur des vertus que vous n'y connaissez pas. Vous ornerez mon esprit de ce qui peut le rendre amusant, vous jouirez de votre ouvrage ; je tâcherai de vous rendre agréables les charmes naïfs de la simple amitié, et je me trouverai heureuse d'y réussir. Céline en nous partageant sa tendresse répandra dans nos entretiens la gaieté qui pourrait y manquer : que nous resterait-il à désirer ?

Vous craignez en vain que la solitude n'altère ma santé. Croyez-moi, Déterville, elle ne devient jamais dangereuse que par l'oisiveté. Toujours occupée, je saurai me faire des plaisirs nouveaux de tout ce que l'habitude rend insipide.

Sans approfondir les secrets de la nature, le simple examen de ses merveilles n'est-il pas suffisant pour varier et renouveler sans cesse des occupations toujours agréables ? La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légère, mais intéressante de l'univers, de ce qui m'environne, de ma propre existence ?

Le plaisir d'être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d'aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j'existe, pourrait seul rendre heureux, si l'on s'en souvenait, si l'on en jouissait, si l'on en connaissait le prix.

Venez, Déterville, venez apprendre de moi à économiser les ressources de notre âme, et les bienfaits de la nature. Renoncez aux sentiments tumultueux, destructeurs imperceptibles de notre être ; venez apprendre à connaître les plaisirs innocents et durables, venez en jouir avec moi, vous trouverez dans mon cœur, dans mon amitié, dans mes sentiments tout ce qui peut vous dédommager de l'amour.

Introduction

Le roman s'achève sur un scandale. Zilia a tout perdu : arrachée au Pérou, séparée d'Aza, elle vient d'apprendre que celui pour qui elle a tout enduré s'est converti et va se marier. Reste Déterville, ce Français qui l'a recueillie, protégée, aimée en silence pendant quarante lettres, et qui espère enfin. Le lecteur du XVIIIe siècle attend un mariage : c'est ainsi que finissent les romans. Zilia refuse — et ce refus a tellement dérangé qu'on a écrit des suites pour la marier quand même. Problématique : comment un dénouement qui refuse le mariage parvient-il à n'être ni une défaite ni une punition, mais la conquête d'une vie choisie ?

Les mouvements du texte

1

Le refus : fidèle, mais à soi-même

« C'est en vain que vous vous flatteriez… » → « j'y serai fidèle »

Le refus s'ouvre sur une formule polie et sans appel : « C'est en vain que vous vous flatteriez ». Le conditionnel adoucit, la locution tranche. Zilia n'hésite pas — elle informe.

Et l'image qu'elle emploie pour désigner le mariage vaut d'être pesée : « faire prendre à mon cœur de nouvelles chaînes ». Le mot vient de la rhétorique galante, où l'amant est l'esclave de sa dame ; mais dans la bouche de celle-ci, il reprend son sens propre. Zilia a été enlevée, transportée, vendue. Quand elle dit « chaînes », elle sait de quoi elle parle, et le cliché redevient littéral.

Suit l'argument central, et il n'est pas celui qu'on attend : « Ma bonne foi trahie ne dégage pas mes serments ». Aza l'a trahie, donc le contrat pourrait être rompu — Zilia répond qu'un engagement ne cesse pas d'obliger parce que l'autre s'en est affranchi.

La phrase suivante donne la clé de tout le personnage : « quand je l'oublierais, fidèle à moi-même, je ne serai point parjure ». Elle ne reste pas fidèle à Aza — elle admet même qu'elle pourrait l'oublier. Elle reste fidèle à sa propre parole. Le fondement du refus n'est pas sentimental, il est moral : Zilia se constitue en sujet qui répond de ses engagements, ce que le siècle réservait aux hommes.

La lucidité va plus loin encore : « je puis guérir de ma passion, mais je n'en aurai jamais que pour lui ». Aucune héroïne de roman sentimental n'annonce sa propre guérison. Zilia distingue ce qu'elle éprouvera — qui passera — de ce qu'elle a promis — qui demeure.

Un dernier détail mérite l'attention : elle se désigne elle-même comme « un bien qui lui fut cher ». Le vocabulaire de la possession revient sous sa plume au moment précis où elle cesse d'appartenir à quiconque. L'amertume est là, et elle est sans plainte.

2

Le contrat d'amitié : un échange entre égaux

« vous jouirez au même degré de ma confiance… » → « que nous resterait-il à désirer ? »

Refuser ne suffit pas : Zilia propose autre chose, et elle le rédige comme on rédige des clauses. « Vous jouirez au même degré de ma confiance et de ma sincérité ; l'une et l'autre seront sans bornes. »

Le principe de cette substitution est énoncé en termes presque comptables : « Tout ce que l'amour a développé dans mon cœur de sentiments vifs et délicats tournera au profit de l'amitié ». Rien ne se perd, tout se convertit. Le verbe appartient au vocabulaire du commerce, et il n'est pas là par hasard chez une héroïne qui a appris ce que valent les échanges.

Vient alors le passage le plus remarquable du dénouement, celui où le contrat se détaille : « Vous me donnerez quelque connaissance de vos sciences et de vos arts ; vous goûterez le plaisir de la supériorité ; je le reprendrai en développant dans votre cœur des vertus que vous n'y connaissez pas. »

L'ironie est parfaitement maîtrisée. Zilia accorde à Déterville le plaisir de se croire supérieur — et annonce dans le même souffle qu'elle le lui reprendra. Le savoir contre la vertu : l'échange est symétrique, et il désamorce d'avance le rapport de dépendance où le roman l'avait placée. Celle qui ne parlait pas la langue fixe désormais les termes.

La suite ajoute un troisième terme, décisif : « Céline en nous partageant sa tendresse répandra dans nos entretiens la gaieté qui pourrait y manquer ». Ce n'est donc pas un couple qui se forme, mais un petit cercle. Graffigny remplace la structure conjugale par une société choisie — ce que le siècle appellera bientôt la sociabilité, et qui est l'utopie discrète du livre.

Le mouvement se referme sur une interrogation oratoire : « que nous resterait-il à désirer ? » Question qui n'attend pas de réponse, et qui répond en réalité à Déterville : ce qui lui manque, à lui, Zilia le déclare superflu.

3

« Je suis, je vis, j'existe »

« Vous craignez en vain que la solitude… » → « tout ce qui peut vous dédommager de l'amour »

Le dernier mouvement répond à une objection que Déterville a dû formuler : la solitude. Zilia la balaie d'une reprise — « Vous craignez en vain » — qui fait écho au « c'est en vain » du début et referme la lettre sur elle-même.

Son diagnostic est net : la solitude « ne devient jamais dangereuse que par l'oisiveté ». Ce n'est pas d'être seule qui abîme, c'est de n'avoir rien à faire. D'où le programme qui suit, et qui est un programme d'étude.

Deux interrogations le formulent : « le simple examen de ses merveilles n'est-il pas suffisant pour varier et renouveler sans cesse des occupations toujours agréables ? La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légère, mais intéressante de l'univers… ? » Noter la modestie revendiquée — « sans approfondir les secrets », « une connaissance légère ». Zilia ne se fait pas savante : elle se fait curieuse.

Il faut mesurer le chemin parcouru depuis la lettre XVIII, où « chaque éclaircissement » lui découvrait « un nouveau malheur ». Le savoir qui l'avait dépossédée devient ici ce qui remplit une vie. La différence tient en un mot : il est désormais choisi.

Arrive alors la phrase pour laquelle le roman est resté célèbre : « Le plaisir d'être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d'aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j'existe, pourrait seul rendre heureux… »

La gradation ternaire mérite qu'on s'y arrête, car elle dialogue avec Descartes. Zilia ne dit pas « je pense » : elle dit « je suis, je vis, j'existe ». Le fondement n'est pas la pensée mais le sentiment de l'existence — position sensualiste que le siècle est en train d'élaborer, et que Rousseau reprendra à sa façon. Une femme inca, dans un roman, formule le cogito autrement.

La phrase se termine sur trois subordonnées hypothétiques : « si l'on s'en souvenait, si l'on en jouissait, si l'on en connaissait le prix ». Elles font écho, en miroir, aux trois « si » de la lettre XVIII — mais celles-là descendaient vers le doute (« si tu m'aimes, si tu me désires, si seulement tu penses »), et celles-ci montent vers une sagesse. Le roman a retourné sa propre syntaxe.

Reste la fin, et son dernier renversement : « Venez, Déterville, venez apprendre de moi ». L'impératif est répété trois fois. Celle qu'on avait recueillie, instruite, protégée, invite son protecteur à devenir son élève. Et le mot par lequel le roman s'achève — « tout ce qui peut vous dédommager de l'amour » — refuse le triomphe : ce qu'elle offre est une compensation, et elle le dit.

Conclusion

Ce dénouement est l'un des plus audacieux du siècle. Il refuse à la fois les deux fins possibles du roman sentimental — le mariage heureux et la mort de l'héroïne — pour inventer une troisième voie : une femme seule, propriétaire de sa maison, qui étudie, qui choisit ses amitiés et qui déclare que le simple fait d'exister peut suffire. Graffigny y accomplit tout ce que le livre préparait : Zilia, arrivée muette et dépossédée, finit par écrire les termes du contrat. Il faut mesurer ce que cela avait d'insupportable pour les contemporains, qui ont produit des suites apocryphes pour la marier enfin — la meilleure preuve que la fin, telle qu'elle est, dérangeait.

Ouverture : Le refus final éclaire rétrospectivement tout le parcours « un nouvel univers s'est offert à mes yeux » : ce nouvel univers, d'abord subi comme une perte, devient à la fin un monde habitable. On peut rapprocher ce dénouement de celui de La Princesse de Clèves, autre héroïne qui refuse d'épouser l'homme qu'elle pourrait avoir — et le comparer, par contraste, aux mariages qui referment presque tous les romans du XVIIIe siècle.

Les questions de grammaire

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

Les propositions subordonnées

Analysez la subordonnée dans « Vous craignez en vain que la solitude n'altère ma santé », en justifiant le mode du verbe et la présence de « n' ».

« que la solitude n'altère ma santé » est une proposition subordonnée conjonctive complétive, introduite par la conjonction « que ». Fonction : COD du verbe « craignez ».

Le mode : le verbe est au subjonctif présent (« altère »). Les verbes de crainte, de volonté, de sentiment et de doute commandent le subjonctif, parce qu'ils présentent le fait non comme réel mais comme envisagé.

Le point décisif — le « ne » explétif : ce « n' » n'a aucune valeur négative. Zilia ne dit pas que Déterville craint que la solitude n'altère pas sa santé : il craint qu'elle l'altère. Ce « ne » est un vestige de la langue classique, employé après les verbes de crainte, après « avant que », « à moins que », « de peur que », et après les comparatifs d'inégalité.

Comment le reconnaître : si l'on peut supprimer le « ne » sans changer le sens, il est explétif. Ici, « vous craignez que la solitude altère ma santé » dit exactement la même chose — la preuve est faite.

À distinguer : « je crains qu'il ne vienne » (explétif : j'ai peur qu'il vienne) et « je crains qu'il ne vienne pas » (vraie négation : j'ai peur qu'il ne vienne pas). C'est le second terme qui fait la différence.

Effet dans le texte : Zilia rapporte la crainte de Déterville pour la désamorcer aussitôt. La complétive lui permet de citer l'inquiétude d'un autre à l'intérieur de sa propre phrase — et de la réfuter dans la phrase suivante.

La négation

Analysez « elle ne devient jamais dangereuse que par l'oisiveté ». Combien de négations comporte cette phrase ?

La question est un piège, et c'est ce qui la rend intéressante : la phrase superpose deux tours différents, dont un seul est une négation.

1. « ne … jamais » est une négation totale à valeur temporelle. « jamais » est un adverbe de négation qui remplace « pas » et nie sur toute la durée.

2. « ne … que » n'est pas une négation mais une restriction (on parle de négation exceptive). Elle équivaut à « seulement » : la solitude devient dangereuse uniquement par l'oisiveté.

Comment les deux cohabitent : le « ne » est unique et sert aux deux constructions. Le sens obtenu est : il n'y a jamais d'autre cause de danger que l'oisiveté. Ce n'est donc pas une double négation — une double négation s'annulerait.

Test : remplacer par « seulement ». « Elle ne devient dangereuse que par l'oisiveté » = « elle devient dangereuse seulement par l'oisiveté ». Si la substitution fonctionne, le tour est restrictif.

Effet dans le texte : la construction fait tout le travail de l'argument. Zilia ne nie pas le danger que Déterville redoute — elle en déplace la cause : ce n'est pas la solitude qui menace, c'est de n'avoir rien à faire. Et comme elle annonce aussitôt un programme d'étude, l'objection tombe d'elle-même.

L'interrogation

Analysez l'interrogation « que nous resterait-il à désirer ? » et précisez sa valeur.

C'est une interrogation directe partielle : elle porte sur un élément et non sur la phrase entière, ce que signale le pronom interrogatif « que ».

La construction : le verbe est employé de façon impersonnelle — « il reste quelque chose » —, et « il » est un sujet grammatical vide qui ne représente personne. Le pronom « que » est le sujet réel ; « à désirer » est un infinitif complément.

L'inversion est simple : le pronom sujet « il » passe après le verbe, avec un trait d'union (« resterait-il »). Le conditionnel présent place l'énoncé dans l'hypothèse — si ce projet se réalisait.

La valeur : c'est une interrogation oratoire (ou rhétorique). Elle n'attend aucune réponse : elle affirme le contraire de ce qu'elle demande, soit « il ne nous resterait rien à désirer ».

Transformation utile : l'interrogative indirecte correspondante serait « Je me demande ce qu'il nous resterait à désirer » — le pronom « que » devient « ce que », l'inversion disparaît, le point d'interrogation aussi.

Effet dans le texte : la question referme le contrat d'amitié en le donnant pour complet. Elle répond à Déterville sans le nommer : ce qu'il désire encore, Zilia le déclare inutile. Poser la question plutôt que l'affirmer permet de refuser sans blesser — c'est la politesse d'un refus définitif.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur Lettres d'une Péruvienne

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