Le regard étranger de Zilia
Lettres d'une Péruvienne — parcours « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
Mon esprit, mon cœur, mes yeux, tout m'a séduit, le Soleil même m'a trompée. Il éclaire le monde entier dont ton empire n'occupe qu'une portion, ainsi que bien d'autres royaumes qui le composent. Ne crois pas, mon cher Aza, que l'on m'ait abusée sur ces faits incroyables : on ne me les a que trop prouvés.
Loin d'être parmi des peuples soumis à ton obéissance, je suis non seulement sous une domination étrangère, éloignée de ton empire par une distance si prodigieuse, que notre nation y serait encore ignorée, si la cupidité des Espagnols ne leur avait fait surmonter des dangers affreux pour pénétrer jusqu'à nous.
L'amour ne fera-t-il pas ce que la soif des richesses a pu faire ? Si tu m'aimes, si tu me désires, si seulement tu penses encore à la malheureuse Zilia, je dois tout attendre de ta tendresse ou de ta générosité. Que l'on m'enseigne les chemins qui peuvent me conduire jusqu'à toi, les périls à surmonter, les fatigues à supporter seront des plaisirs pour mon cœur.
Introduction et problématique
Zilia, jeune Inca enlevée par les Espagnols le jour de son mariage avec Aza, écrit depuis la France à un fiancé qui ne lui répond pas. Elle a d'abord écrit sur des quipus, les cordelettes à nœuds de son peuple ; ils sont épuisés, et elle vient d'apprendre le français pour continuer. C'est le tournant du roman : elle a acquis la langue de ceux qui la détiennent, et cette langue lui livre enfin le monde tel qu'il est. La phrase qui donne son titre au parcours du bac se trouve ici — et on la cite presque toujours à contresens, comme un émerveillement. Problématique : comment Graffigny fait-elle de l'accès au savoir non pas une libération, mais une dépossession ?
Quels sont les mouvements du texte ?
Apprendre une langue, et tout perdre
« Hélas ! que la connaissance… » → « un nouveau malheur »Le passage s'ouvre sur une interjection élégiaque — « Hélas ! » — puis sur une double exclamation parfaitement symétrique : « que la connaissance […] m'a été funeste, que l'espérance […] était trompeuse ! » Deux adjectifs, deux verdicts, et le ton du regret est donné avant tout contenu.
Le français n'est jamais nommé. Zilia écrit « la connaissance de celle dont je me sers à présent » : une périphrase, un pronom, une relative. La langue qui la tient prisonnière n'a pas de nom dans sa bouche — détail minuscule et vertigineux, qui dit à lui seul son extériorité.
L'adjectif « funeste » appartient au vocabulaire de la tragédie (du latin funus, les funérailles). Zilia n'écrit pas que le français lui a déplu : elle écrit qu'il l'a tuée.
Le motif du piège se précise : « l'espérance qui m'a portée à m'en instruire était trompeuse ». Il faut se rappeler pourquoi elle a appris cette langue — pour retrouver Aza, pour se faire comprendre, pour rentrer. L'outil de la libération s'est retourné.
Vient alors la phrase que le programme a retenue : « À mesure que j'en ai acquis l'intelligence, un nouvel univers s'est offert à mes yeux. » La locution conjonctive « à mesure que » est décisive : elle installe une proportion. Plus elle comprend, plus le monde se transforme. Ce n'est pas un instant d'éblouissement, c'est un processus.
La suite interdit toute lecture optimiste : « Les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m'a découvert un nouveau malheur. » L'antithèse est frontale — la lumière révèle du malheur. Et le verbe « découvrir » est employé au sens fort : ôter ce qui couvrait.
On mesure ici l'audace de Graffigny en 1747, en plein siècle des Lumières : elle écrit un anti-mythe. Chez Fontenelle, comprendre est un plaisir ; chez Zilia, chaque progrès de la connaissance est une perte. Un candidat qui relève cette contradiction interne au siècle a compris le texte.
Le Soleil même m'a trompée
« Mon esprit, mon cœur, mes yeux… » → « pour pénétrer jusqu'à nous »Le mouvement commence par une énumération ternaire refermée par un pronom totalisant : « Mon esprit, mon cœur, mes yeux, tout m'a séduit ». Les trois facultés — l'intelligence, le sentiment, la perception — ont menti ensemble.
Puis tombe la phrase la plus grave du roman, glissée sans emphase à la fin de la même ligne : « le Soleil même m'a trompée ». Il faut savoir ce que cela signifie. Zilia est une Vierge du Soleil ; chez les Incas, le Soleil est le dieu suprême et l'ancêtre des empereurs. Dire qu'il l'a trompée, ce n'est pas une image : c'est un effondrement théologique, et Graffigny le place dans une simple proposition coordonnée.
La démonstration cosmographique suit immédiatement : « Il éclaire le monde entier dont ton empire n'occupe qu'une portion ». La restriction « ne… que » fait tout le travail. L'empire inca, qui était le monde, n'en est plus qu'un morceau parmi « bien d'autres royaumes ».
Zilia anticipe alors l'incrédulité de son destinataire — c'est le propre de la lettre : « Ne crois pas, mon cher Aza, que l'on m'ait abusée sur ces faits incroyables : on ne me les a que trop prouvés. » L'impératif négatif, le subjonctif après la négation, et la locution « que trop » composent la voix de quelqu'un qui a lutté pour ne pas croire, et qui a dû se rendre.
La dernière phrase du mouvement contient l'analyse politique la plus dure du passage. Sa construction mérite d'être démontée : notre nation « serait encore ignorée, si la cupidité des Espagnols ne leur avait fait surmonter des dangers affreux ». C'est un irréel du passé — donc un constat.
Ce que Zilia énonce là, c'est que la rencontre des deux mondes n'a pas eu la curiosité pour moteur, mais l'avidité. Sans la soif de l'or, l'Europe ne serait jamais venue. Le savoir géographique dont l'Europe est si fière est un sous-produit du pillage — et le verbe choisi pour la conquête est « pénétrer », mot d'effraction.
L'appel : que l'amour fasse au moins ce qu'a fait l'or
« L'amour ne fera-t-il pas… » → « des plaisirs pour mon cœur »Le dernier mouvement s'ouvre sur une interrogation oratoire qui reprend et retourne ce qui précède : « L'amour ne fera-t-il pas ce que la soif des richesses a pu faire ? »
L'argument est d'une audace remarquable. Zilia vient d'établir que la cupidité a été assez forte pour traverser un océan ; elle demande à l'amour d'être au moins aussi déterminé. Elle met sur le même plan le sentiment et l'or — non pour les confondre, mais pour mesurer l'un à l'autre. Et l'on entend, derrière la demande, le doute.
Ce doute éclate dans la construction suivante, qu'il faut lire attentivement : « Si tu m'aimes, si tu me désires, si seulement tu penses encore à la malheureuse Zilia ». Trois subordonnées hypothétiques en anaphore — mais la gradation est descendante : aimer, puis désirer, puis simplement penser. Elle abaisse son exigence de proposition en proposition.
L'adverbe « seulement » et la troisième personne — « la malheureuse Zilia », dite comme si elle parlait d'une autre — achèvent le pathétique. Celle qui écrit sait déjà qu'elle demande peut-être trop.
L'alternative qui suit est un aveu : « je dois tout attendre de ta tendresse ou de ta générosité ». Si ce n'est plus l'amour, que ce soit au moins la charité. Une femme réduite à espérer la générosité de celui qu'elle aime a déjà compris quelque chose.
Le passage se referme sur un rythme binaire et un oxymore : « les périls à surmonter, les fatigues à supporter seront des plaisirs pour mon cœur ». Le futur affirme, l'oxymore convertit la douleur en joie — c'est la rhétorique de l'amour absolu, et c'est la dernière énergie du personnage.
Reste ce que le lecteur sait et que Zilia ignore : Aza l'a déjà oubliée, s'est converti, et va se marier. Toute cette lettre est adressée à quelqu'un qui ne viendra pas. L'ironie tragique du roman épistolaire à une seule voix tient là — nous lisons des lettres dont nous connaissons le destin.
Conclusion et ouverture
Cette fin de lettre est le pivot du roman, et elle contredit la lecture facile qu'on fait souvent de son titre de parcours. « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux » n'est pas une phrase d'émerveillement : c'est le constat d'une dépossession. En apprenant la langue de ceux qui la retiennent, Zilia perd son dieu, son empire, sa place dans le monde et bientôt son fiancé. Graffigny fait ainsi du regard étranger autre chose qu'un procédé satirique commode : ici, l'étrangère ne se contente pas de rendre nos usages absurdes, elle paie de sa propre destruction le savoir qu'elle acquiert. C'est une critique des Lumières écrite depuis l'intérieur des Lumières, et par une femme — ce qui n'est pas indifférent, puisque le roman s'achèvera sur un autre refus : celui du mariage.
Quelles questions de grammaire peut-on poser ?
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
La négation
Mettez à la forme négative la phrase qui donne son titre au parcours : « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux ». Soignez la place des éléments.
« Un nouvel univers ne s'est pas offert à mes yeux. »
Deux difficultés cumulées, et c'est pour cela que la phrase est un bon exercice :
1. Le verbe est à un temps composé (passé composé). Les deux termes de la négation encadrent alors l'auxiliaire, non le participe : « ne s'est pas offert », et jamais « ne s'est offert pas ».
2. Le verbe est pronominal (« s'offrir »). Le pronom réfléchi « s' » se place entre « ne » et l'auxiliaire. L'ordre complet est donc : ne + pronom + auxiliaire + pas + participe.
Le déterminant : ici « un » ne devient pas « de », car le groupe est sujet et non COD. La règle « un → de » ne vaut que sous la portée directe de la négation, sur un complément d'objet (« j'ai un frère » → « je n'ai pas de frère »). Piège classique.
Autres formes : « Aucun univers nouveau ne s'est offert à mes yeux » (déterminant indéfini négatif) ; « Rien de nouveau ne s'est offert à mes yeux » (pronom indéfini négatif, sujet) ; « Un nouvel univers ne s'est offert qu'à mes yeux » (restriction).
Effet dans le texte : la phrase affirmative dit l'éblouissement ; sa négation dirait l'aveuglement. Or c'est bien de cela qu'il s'agit dans le roman : Zilia voit un monde que les Français, eux, ne voient plus. La défamiliarisation est un privilège de l'étrangère — le lecteur, lui, a besoin d'elle pour retrouver ses yeux.
Les propositions subordonnées
Réunissez en une seule phrase, au moyen d'une subordonnée relative, les deux propositions suivantes : « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux. » / « Je ne comprends pas les usages de cet univers. » Justifiez le choix du pronom relatif.
Deux solutions correctes, et le choix du pronom est toute la question.
1. « Un nouvel univers, dont je ne comprends pas les usages, s'est offert à mes yeux. »
2. « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux ; je n'en comprends pas les usages. » (sans relative, avec le pronom adverbial « en »).
Justification : le pronom relatif « dont » représente un groupe introduit par la préposition « de ». Ici, il reprend « de cet univers », complément du nom « les usages ». C'est la fonction du pronom dans la subordonnée qui commande sa forme — jamais sa place dans la phrase.
Faute très fréquente à éviter : « un univers que je ne comprends pas les usages » (le « que » ne peut pas assumer un complément du nom) et le pléonasme « un univers dont je ne comprends pas ses usages » — « dont » contient déjà le possessif.
Mémo des relatifs : qui = sujet ; que = COD ; dont = complément introduit par « de » (du nom, de l'adjectif, du verbe) ; où = complément de lieu ou de temps ; lequel / auquel / duquel = après préposition, surtout pour les inanimés.
Effet dans le texte : la relative est la forme grammaticale du regard étranger. Zilia nomme les choses, puis leur ajoute aussitôt une subordonnée qui dit son incompréhension. Ce décalage entre le mot et le sens est le procédé même de Graffigny : appeler Déterville « le Cacique », c'est décrire exactement et se tromper complètement. Et c'est cette erreur qui rend visible l'arbitraire de nos usages.
L'interrogation
Le roman est une suite de lettres adressées à Aza. Analysez l'apostrophe « Aza, mon cher Aza ! », puis transformez « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux » en interrogation totale et partielle.
L'apostrophe : « Aza, mon cher Aza ! » est un groupe nominal mis en apostrophe (on dit aussi mot en apostrophe, ou apostrophe rhétorique). Point important : il n'a aucune fonction syntaxique dans la phrase — il ne dépend d'aucun verbe. Il est isolé par la ponctuation, ce qui est sa marque écrite.
La phrase est exclamative, non interrogative : elle exprime l'émotion et n'appelle pas de réponse. À ne pas confondre avec le vocatif des langues à déclinaison, qui marque la même valeur par une désinence.
Interrogation totale : « Un nouvel univers s'est-il offert à mes yeux ? » — le sujet étant un groupe nominal, l'inversion est complexe : reprise par le pronom « il » après l'auxiliaire. Forme courante : « Est-ce qu'un nouvel univers s'est offert à mes yeux ? »
Interrogations partielles : « Qu'est-ce qui s'est offert à mes yeux ? » (sur le sujet) ; « À qui ce nouvel univers s'est-il offert ? » (sur le complément) ; « Comment ce nouvel univers s'est-il offert à mes yeux ? » (sur la manière).
Effet dans le texte : la lettre est écrite à quelqu'un qui ne répondra pas. Les questions de Zilia restent donc sans réponse, et c'est le lecteur qui hérite de la place vide d'Aza. L'apostrophe entretient l'illusion du dialogue dans un texte qui n'est qu'un long monologue — c'est le ressort du roman épistolaire à une seule voix.
Les figures de style de ce texte
Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.