Le miroir et l'habit français (lettre XII)
Lettres d'une Péruvienne — parcours « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
Mon nouvel ajustement ne me déplut pas ; peut-être je regretterois davantage celui que je quitte, s’il ne m’avoit fait regarder par tout avec une attention incommode.
Le Cacique entra dans ma chambre au moment que la jeune fille ajoutoit encore plusieurs bagatelles à ma parure ; il s’arrêta à l’entrée de la porte & nous regarda long-tems sans parler : sa rêverie étoit si profonde, qu’il se détourna pour laisser sortir la China et se remit à sa place sans s’en appercevoir ; les yeux attachés sur moi, il parcouroit toute ma personne avec une attention sérieuse dont j’étois embarrassée, sans en sçavoir la raison.
Introduction
Zilia est arrivée en France depuis peu et ne parle pas encore la langue. Déterville, le officier français qui l'a recueillie, lui fait porter un habit du pays — geste qu'il croit sans doute bienveillant, et qui est en réalité le premier acte d'une assimilation. La scène est brève et paraît anodine : on habille une jeune femme, on la met devant une glace. Elle contient pourtant l'un des passages les plus célèbres du roman. Problématique : comment le regard d'une étrangère transforme-t-il des objets familiers en énigmes, et que révèle ce dépaysement ?
Le texte est donné dans l'édition de 1747 : imparfaits en -oit, esperluette pour et, et « sçavoir » avec un ç.
Les mouvements du texte
L'habit du pays : être arrangée
de « Le lendemain » à « à sa fantaisie »La scène s'ouvre sur un don qui n'en est pas tout à fait un : « Déterville me fit apporter un fort bel habillement à l'usage du pays ».
La construction est factitive — faire apporter — et elle place Déterville à distance de son propre geste : il ne donne pas, il fait donner. Zilia reçoit d'un homme qui n'est même pas présent.
L'adjectif « bel » et la précision « à l'usage du pays » signalent l'intention aimable. Mais le second groupe dit aussi ce que le premier masque : cet habit est celui d'ici, et le porter, c'est cesser de porter le sien. Le roman ne commentera pas — il laisse le lecteur faire le calcul.
La suite est plus révélatrice encore : « ma petite China l'eut arrangé sur moi à sa fantaisie ».
Trois éléments à relever. Le verbe « arranger » s'emploie pour des objets, non pour des personnes. La préposition « sur moi » traite le corps comme un support. Et « à sa fantaisie » retire à Zilia toute décision : c'est la servante qui choisit.
Zilia est donc, dans cette phrase, entièrement passive — sujet grammatical d'aucun verbe d'action. On lui apporte, on l'arrange, on la fait approcher. La grammaire dit l'assimilation avant que le sens ne l'énonce.
Un détail mérite enfin l'attention : « ma petite China ». Le mot est quechua et désigne une servante. Zilia continue de nommer le monde français avec les mots de sa langue — c'est le geste de résistance le plus constant du personnage, et il durera tout le roman.
« Cette ingénieuse machine qui double les objets »
la découverte du miroirVient la formule qui a fait la célébrité du passage : Zilia est conduite devant « cette ingénieuse machine qui double les objets ».
C'est une périphrase, et elle est le procédé central du livre. Ne disposant pas du mot « miroir », Zilia décrit l'objet par sa fonction — ce qu'il fait, non ce qu'il est. Le lecteur doit reconstituer l'objet lui-même, et cet effort d'identification est précisément l'effet recherché.
Chaque terme de la périphrase mérite examen. « Machine » range le miroir parmi les dispositifs techniques, ce qu'il est en effet — le miroir de verre étamé est une industrie, dont Venise puis la France font commerce. « Ingénieuse » reconnaît l'habileté sans comprendre le principe. Et « double les objets » est une description exacte et pourtant fausse : le miroir ne double rien, il réfléchit.
Le procédé porte un nom en littérature : c'est le regard décalé, ou l'ostranénie — rendre étrange ce qui est familier. Le lecteur français de 1747 croyait savoir ce qu'est un miroir ; il découvre qu'il ne l'avait jamais regardé.
Suit une notation psychologique d'une grande finesse : « Quoique je dûsse être accoutumée à ses effets, je ne pus encore me garantir de la surprise ».
La concession est importante. Ce n'est pas la première fois que Zilia voit une glace — le roman l'a déjà mentionnée. L'habitude devrait donc avoir fait son travail, et elle ne l'a pas fait. La résistance de l'étonnement est ce qui définit ce personnage : elle continue de voir ce que les autres ne voient plus.
La formule finale est la plus troublante : « en me voyant comme si j'étois vis-à-vis de moi-même ».
La comparaison hypothétique — « comme si » — maintient une distance que le français ordinaire supprime. Nous disons « je me vois » ; Zilia dit qu'elle voit quelqu'un qui semble être elle. L'expression « vis-à-vis de moi-même » installe un face-à-face, c'est-à-dire deux personnes.
Le miroir devient ainsi l'instrument d'un dédoublement, et le sens du passage se précise : au moment exact où on lui donne un habit français, Zilia se découvre autre. La glace ne lui renvoie pas son image — elle lui renvoie l'étrangère qu'on est en train de faire d'elle.
Le regard de Déterville : l'observatrice observée
de « Le Cacique entra » à la finLe dernier mouvement renverse la situation. Jusqu'ici Zilia regardait ; désormais on la regarde.
Déterville — que Zilia continue d'appeler « le Cacique », mot des Antilles pour un chef, autre marque de sa langue maintenue — entre et s'arrête : « il s'arrêta à l'entrée de la porte & nous regarda long-tems sans parler ».
Le silence et l'immobilité disent l'effet produit. Et la notation qui suit est d'une précision remarquable : « sa rêverie étoit si profonde, qu'il se détourna pour laisser sortir la China et se remit à sa place sans s'en appercevoir ».
Le geste est machinal, accompli sans conscience. Graffigny peint ainsi l'amour naissant sans employer le mot — par un homme qui bouge sans savoir qu'il bouge. C'est de l'analyse psychologique par le détail comportemental, et c'est très moderne pour 1747.
La description devient alors physique : « les yeux attachés sur moi, il parcouroit toute ma personne avec une attention sérieuse ».
Deux verbes de possession du regard. « Attachés » suppose une prise ; « parcourait » suppose un trajet sur un territoire. Le corps de Zilia est devenu un objet d'inspection — exactement comme, la veille, il était un support qu'on arrangeait.
La phrase se referme sur l'incompréhension du personnage : « dont j'étois embarrassée, sans en sçavoir la raison ».
C'est la formule qui donne au passage toute sa portée. Zilia perçoit l'effet — l'embarras — sans en identifier la cause. Elle ne dispose pas encore du code social qui lui permettrait de nommer un regard amoureux, et Graffigny obtient ainsi deux lectures simultanées : le lecteur comprend ce que la narratrice ignore.
Le procédé s'appelle l'ironie dramatique, et il est ici au service d'une thèse. Ce que Zilia ne sait pas voir, c'est le désir qu'elle inspire — et tout le roman se jouera sur ce malentendu, jusqu'au refus final où elle déclinera la main de Déterville.
Le mouvement d'ensemble du passage est donc un chiasme : on l'habille, elle se regarde et se trouve double ; puis on la regarde, et elle ne se comprend pas. Entre les deux, elle a cessé d'être seulement celle qui observe pour devenir aussi celle qu'on observe.
Conclusion
Cette scène brève est un condensé de la méthode de Graffigny. Elle prend un objet que tout lecteur français croit connaître — une glace, un habit — et le fait décrire par quelqu'un qui n'en a pas les mots : la périphrase « cette ingénieuse machine qui double les objets » oblige à reconnaître un miroir, donc à le regarder pour la première fois. Mais le passage ne se contente pas de dépayser. Il fait coïncider deux événements : au moment où l'on donne à Zilia l'habit du pays, la glace lui renvoie quelqu'un qu'elle voit « comme si » c'était elle. L'assimilation et le dédoublement sont le même geste — et la scène se referme sur un regard masculin qu'elle ne sait pas interpréter, préparant de loin le malentendu que le dénouement viendra trancher.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
« Quoique je dûsse être accoutumée à ses effets, je ne pus encore me garantir de la surprise, en me voyant comme si j'étois vis-à-vis de moi-même. » Analysez les subordonnées et justifiez les modes.
Trois subordonnées de natures différentes.
1. « Quoique je dûsse être accoutumée à ses effets »
Nature : subordonnée conjonctive circonstancielle de concession, introduite par « quoique ». Elle est antéposée.
Mode : le subjonctif (imparfait, « dûsse »), imposé par la conjonction. « Quoique », « bien que », « encore que » entraînent toujours le subjonctif — c'est une règle sans exception, et elle tombe régulièrement.
À ne pas confondre : « quoique » (concession, en un mot) et « quoi que » (relatif indéfini, en deux mots : « quoi que tu fasses »).
2. « comme si j'étois vis-à-vis de moi-même »
Nature : subordonnée conjonctive circonstancielle de comparaison hypothétique, introduite par « comme si ».
Mode : l'indicatif (imparfait, « étois »). Point capital : malgré son sens hypothétique, « comme si » se construit toujours à l'indicatif, jamais au conditionnel ni au subjonctif.
3. « en me voyant »
Ce n'est pas une subordonnée mais un gérondif — préposition « en » + participe présent —, complément circonstanciel de temps ou de cause. Il n'a ni sujet propre ni verbe conjugué.
La principale : « je ne pus encore me garantir de la surprise ». Négation par « ne » seul, sans « pas » — tour admis en registre soutenu avec pouvoir, savoir, oser, cesser.
Effet dans le texte : l'enchaînement des trois constructions suit exactement le mouvement de la conscience. La concession reconnaît ce qui devrait être (l'habitude) ; la principale constate ce qui est (la surprise) ; et la comparaison hypothétique introduit le doute sur l'identité. Zilia ne dit pas qu'elle se voit : elle dit que tout se passe comme si. Le mode et la conjonction suffisent à créer le dédoublement.
La négation
« se remit à sa place sans s'en appercevoir » et « j'étois embarrassée, sans en sçavoir la raison ». Analysez ces constructions et montrez ce qu'elles ont en commun.
La construction : dans les deux cas, la préposition « sans » introduit un groupe infinitif. « Sans » est une préposition à valeur négative : elle équivaut à « en ne… pas ». On n'emploie jamais « ne » avec elle.
Récriture pour vérifier : « sans s'en apercevoir » = « en ne s'en apercevant pas » ; « sans en savoir la raison » = « alors que je n'en savais pas la raison ».
Le pronom « en » apparaît dans les deux et reprend un élément du contexte : le geste accompli pour le premier, l'embarras pour le second. Il se place devant l'infinitif, et non après.
Deux verbes proches à distinguer : s'apercevoir de (prendre conscience) est pronominal ; savoir ne l'est pas. Les deux expriment pourtant ici la même chose — un défaut de conscience.
Ce que les deux tours ont en commun. Chacun attribue à un personnage un manque de conscience de ce qu'il fait ou éprouve. Déterville se déplace sans le savoir ; Zilia s'embarrasse sans comprendre pourquoi.
Effet dans le texte : la symétrie est le vrai sujet du passage. Les deux personnages sont, au même moment, dépossédés de leur propre conduite — l'un par le trouble amoureux, l'autre par l'ignorance du code social qui lui permettrait de le nommer.
Graffigny obtient ainsi son effet le plus subtil : le lecteur voit ce que ni l'un ni l'autre ne voit. C'est de l'ironie dramatique, et elle repose entièrement sur deux prépositions.
L'interrogation
Le passage ne comporte aucune interrogation. Transformez « Mon nouvel ajustement ne me déplut pas » en interrogation totale puis partielle, et expliquez ce que l'absence de questions révèle de la scène.
La phrase de départ contient une litote : « ne me déplut pas » signifie « me plut », et même « me plut assez ». Nier le déplaisir est une manière de concéder le plaisir sans l'avouer.
Interrogation totale (réponse par oui ou non) :
— « Mon nouvel ajustement me déplut-il ? » (inversion complexe : le groupe nominal sujet reste devant, un pronom de reprise suit le verbe)
— « Est-ce que mon nouvel ajustement me déplut ? » (registre courant)
— « Mon nouvel ajustement me déplut ? » (par la seule intonation, registre familier)
Interrogation partielle (elle porte sur un élément et exige un mot interrogatif) :
— « Pourquoi mon nouvel ajustement ne me déplut-il pas ? » — porte sur la cause.
— « Qu'est-ce qui ne me déplut pas ? » — porte sur le sujet.
— « À qui mon nouvel ajustement déplut-il ? » — porte sur le complément.
Ce que l'absence de questions révèle. Tout le passage est déclaratif, à l'indicatif, aux temps du récit. C'est le régime du constat : Zilia rapporte des faits et des impressions, elle n'interroge personne.
Le contraste avec la lettre I est saisissant, et il vaut d'être exploité en copie. L'incipit était une salve de questions adressées à Aza — « Qu'as-tu fait dans ce tumulte affreux ? ». Ici, plus une seule.
Effet dans le texte : Zilia a cessé d'appeler. Elle observe, décrit, consigne — elle est devenue une ethnographe. Et c'est bien le mouvement du roman : d'un cri vers un absent, on passe à une enquête sur un monde. La disparition des interrogations mesure ce déplacement mieux qu'aucun commentaire.