La seconde déclaration à Elmire (IV, 5)
Tartuffe — acte IV, scène 5 — v. 1479 à 1519
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
TARTUFFE
Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
ELMIRE
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
TARTUFFE
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention.
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi ;
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
(Elmire tousse plus fort.)
Vous toussez fort, madame.
ELMIRE
Oui, je suis au supplice.
TARTUFFE
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
ELMIRE
C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
TARTUFFE
Cela, certes, est fâcheux.
ELMIRE
Oui, plus qu'on ne peut dire.
TARTUFFE
Enfin votre scrupule est facile à détruire.
Vous êtes assurée ici d'un plein secret,
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait.
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
ELMIRE (après avoir encore toussé et frappé sur la table.)
Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder ;
Qu'il faut que je consente à vous tout accorder ;
Et qu'à moins de cela, je ne dois point prétendre
Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là,
Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais, puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire,
Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire,
Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants,
Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
La faute assurément n'en doit pas être à moi.
Introduction et problématique
En février 1669, après cinq ans d'interdictions, Molière peut enfin jouer Tartuffe en public. La pièce raconte l'emprise d'un faux dévot sur la maison d'Orgon, qui l'a recueilli et qui l'adore. Orgon est aveugle. À l'acte III, il a chassé son fils Damis, qui accusait Tartuffe. Sa femme Elmire décide alors de lui ouvrir les yeux. À l'acte IV, scène 5, elle le cache sous une table, dans la pièce où elle reçoit Tartuffe, et elle provoque celui-ci. Le passage commenté est le cœur de cette scène. Tartuffe, qui vient d'exiger des « réalités » pour prix de ses sentiments, se heurte au scrupule d'Elmire. Il lui expose donc sa doctrine pour le lever. La première déclaration de l'acte III était amoureuse. Celle-ci est un marché, appuyé sur une morale. Problématique : comment Molière fait-il de la casuistique, cet art de plier la morale aux cas particuliers, une arme à double tranchant, d'abord tournée contre Elmire, puis retournée contre Tartuffe lui-même ?
Quels sont les mouvements du texte ?
Un scrupule feint, qui appelle la leçon
v. 1479 à 1486Elmire joue une comédie à l'intérieur de la comédie. Elle feint un scrupule : « Mais comment consentir à ce que vous voulez, / Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ? » Sous la crainte de Dieu, il y a une amorce. Orgon écoute, caché. Elmire veut que Tartuffe expose sa doctrine à voix haute.
La phrase est une interrogation partielle, c'est-à-dire qu'elle porte sur un élément précis, ici la manière (« comment »). L'adverbe « toujours » est une pique. Elmire fait de la piété de Tartuffe un tic de langage et lui renvoie son personnage.
Tartuffe répond avec une désinvolture qui glace : « Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose, / Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ». Le tour « ne… que » est une restriction : il limite et il rabaisse. Dieu devient la dernière difficulté, et la plus mince. Le mot « obstacle » achève de le ravaler. On lève un obstacle comme on lève une barrière.
Elmire insiste : « Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur ! » Le mot « arrêts » appartient à la justice. Un tribunal rend des arrêts. Tartuffe prend alors le ton d'un technicien : « Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, / Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. »
Le verbe « lever » revient d'un vers à l'autre. On « lève » l'obstacle, on « lève » les scrupules. Dieu et la conscience sont traités comme des objets qu'on déplace. L'adjectif « ridicules » renverse les valeurs : la crainte de Dieu, qui devrait être la première des sagesses, devient une sottise. Tartuffe ne se pose pas en pécheur. Il se pose en spécialiste. Le mot « art » désigne un métier, avec ses recettes.
Une casuistique d'école, mise au service du désir
v. 1487 à 1496La doctrine vient en trois temps. Le premier est une concession : « Le ciel défend, de vrai, certains contentements ; / Mais on trouve avec lui des accommodements. » Tartuffe ne nie pas l'interdit. Il en réduit la portée. Le tour « de vrai » ressemble à de l'honnêteté. Puis le « mais » ouvre la brèche.
Les deux vers sont bâtis en miroir. Chacun se coupe en deux hémistiches, c'est-à-dire en deux moitiés de six syllabes. « Le ciel défend » répond à « on trouve avec lui ». « Certains contentements » répond à « des accommodements ». Les deux mots riment. Le premier est un euphémisme, une façon douce de nommer les plaisirs de la chair. Le second vient du commerce : on s'accommode avec un créancier. Avec le ciel, on négocie.
Le deuxième temps nomme la méthode : « il est une science / D'étendre les liens de notre conscience ». C'est la casuistique, la partie de la théologie qui examine les cas de conscience particuliers. Les « liens » sont les chaînes de la loi morale. On ne les brise pas, on les « étend », comme on allonge une corde. L'image est habile. La loi demeure, et l'on s'en éloigne autant qu'on veut.
Le troisième temps est une formule : « rectifier le mal de l'action / Avec la pureté de notre intention ». On reconnaît la « direction d'intention » que Pascal attaque dans les Provinciales (1656-1657). Un acte mauvais devient innocent si l'on se propose une fin honnête. Le parallélisme oppose le « mal » à la « pureté », l'« action » à l'« intention ». Tout passe de l'acte, que l'on voit, à l'âme, que personne ne voit.
Le couple de vers final est un contrat : « Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi ; / Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. » « Répondre de tout », c'est se porter garant, comme une caution devant un tribunal. Le directeur de conscience se fait assureur du péché.
Un secret érigé en morale, entre deux quintes de toux
v. 1497 à 1506Ici, Molière coupe le sérieux par la farce. Elmire tousse, de plus en plus fort. C'est un signal : elle appelle son mari. Orgon ne bouge pas. Tartuffe, lui, prend la toux au pied de la lettre : « Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ? » La phrase est une interrogation totale, qui appelle un oui ou un non, polie jusqu'au ridicule. Le théologien parlait du salut. Le voilà qui offre une pastille. Cette chute brusque s'appelle un bathos. Elmire en profite : « C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien / Que tous les jus du monde ici ne feront rien. » Le public rit, parce qu'il sait ce que Tartuffe ignore.
Puis la maxime tombe : « Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait. / Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, / Et ce n'est pas pécher que pécher en silence. » Le premier vers emploie encore la restriction : « n'est jamais que » veut dire « n'est que ». Il a l'air d'une négation. Il affirme. Le mal n'est plus dans l'acte. Il est dans son bruit.
Le mot « scandale » a un sens précis en théologie : le mauvais exemple qui pousse autrui à pécher. Tartuffe le réduit au bruit public. Le mot « monde » fait de même. Il désigne la société, la rumeur. Dieu n'est plus témoin. Seuls les autres comptent.
Le dernier vers repose sur une répétition : « pécher » revient deux fois. Le second verbe annule le premier. La contradiction est dans la syntaxe même.
L'ironie dramatique achève tout. C'est le procédé qui donne au spectateur un savoir que le personnage n'a pas. Ici, le silence n'existe pas : Orgon est sous la table. Tartuffe proclame que pécher en silence n'est pas pécher, devant le seul homme qui l'entende.
Une capitulation feinte, qui retourne l'arme contre son maître
v. 1507 à 1519Elmire cède, ou fait semblant. La didascalie, c'est-à-dire l'indication de jeu donnée par l'auteur, la montre qui tousse « encore » et frappe « sur la table ». C'est un second signal, plus fort que le premier. Orgon se tait toujours.
La tirade s'ouvre sur la contrainte : « Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder ; / Qu'il faut que je consente à vous tout accorder ». La répétition de « il faut » est une anaphore : un même début repris de vers en vers. Elle fait de la capitulation une nécessité, non un choix. Elmire adopte aussi le vocabulaire de Tartuffe : « Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là, / Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ». « Fâcheux » est un mot faible pour une faute si grave. Le pronom « cela » désigne sans nommer. C'est l'euphémisme de Tartuffe, retourné.
L'argument s'enchaîne ensuite : « puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, / Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire ». Le « puisque » répété bâtit un petit procès, et le « on » dilue les responsables. Elmire réclame « des témoins qui soient plus convaincants ». Le mot est double. Pour Tartuffe, les témoins sont des preuves d'amour. Pour Orgon, il y en a enfin un vrai : lui-même.
La fin est la plus belle : « Si ce consentement porte en soi quelque offense, / Tant pis pour qui me force à cette violence ; / La faute assurément n'en doit pas être à moi. » Elmire reprend le procédé de Tartuffe, qui déplaçait le péché sur un autre. Il disait : « prends le mal sur moi ». Elle dit : la faute n'est pas à moi. La casuistique change de main. Elle devient l'arme de celle qu'elle devait vaincre. Le mot « violence » est la clef. Elmire accuse Tartuffe en face, devant le témoin caché.
Conclusion et ouverture
Le passage tient en une idée : la casuistique est une arme, et Molière la fait changer de camp. Elle sert d'abord Tartuffe contre le scrupule d'Elmire. Elle se retourne ensuite contre lui, quand Elmire emploie sa logique et que sa maxime sur le silence est réfutée par le témoin caché. Les quatre moments dessinent une progression. D'abord un scrupule feint. Ensuite une doctrine. Puis un secret érigé en morale. Enfin une capitulation retournée. Le rire naît toujours du même écart, entre ce que Tartuffe croit être seul à savoir et ce que le public voit. La scène de théâtre est ainsi l'inverse du silence que vante Tartuffe. Au théâtre, tout se voit et tout s'entend. La salle entière tient la place d'Orgon. Quand Molière défend sa pièce, dans ses placets au roi et dans sa préface de 1669, il dit que la comédie corrige les mœurs en divertissant. Cette scène en est l'exemple : le péché caché y est montré, et le rire fait justice.
Quelles questions de grammaire peut-on poser ?
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
Les propositions subordonnées
« Si ce consentement porte en soi quelque offense, / Tant pis pour qui me force à cette violence. » Identifiez les deux subordonnées et donnez leur nature et leur fonction.
1. « Si ce consentement porte en soi quelque offense »
Nature : proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de condition, introduite par la conjonction « si ».
Mode : l'indicatif présent (« porte »). Il présente l'hypothèse comme possible, et non comme irréelle.
Fonction : complément circonstanciel de condition de la principale. Cette principale est « Tant pis pour qui me force à cette violence ». Elle n'a pas de verbe conjugué : c'est une phrase averbale, ou elliptique.
2. « qui me force à cette violence »
Nature : proposition subordonnée relative sans antécédent, dite aussi substantive. « Qui » y signifie « celui qui ». On peut le vérifier en remplaçant : « Tant pis pour celui qui me force ».
Fonction : la proposition entière est complément de la préposition « pour ». Le pronom « qui » est sujet du verbe « force ».
À signaler : quelques vers plus haut, « puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire » est une conjonctive circonstancielle de cause. « Puisque » présente la cause comme déjà admise de tous.
Effet dans le texte : la condition (« si ») fait semblant de laisser un doute. La relative sans antécédent désigne un coupable sans le nommer. Elmire pose ainsi le principe de Tartuffe : la faute est à l'autre.
La négation
Comparez la valeur de « ne… jamais que » dans « Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait » et de « ne… pas » dans « Et ce n'est pas pécher que pécher en silence ».
1. « Le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait »
Construction : « ne… jamais que ». Ce n'est pas une négation. C'est une restriction (ou tour exceptif) : « ne… que » signifie « seulement ». L'adverbe « jamais » y ajoute l'idée de constance.
Sens : la phrase équivaut à « le mal est seulement dans l'éclat qu'on fait ». Elle a l'allure d'une négation, mais elle affirme une règle.
Test : on ne peut pas la transformer en phrase positive avec « pas ». La seule paraphrase correcte emploie « seulement ».
2. « Ce n'est pas pécher que pécher en silence »
Construction : négation totale, « ne… pas », qui encadre le verbe « est » (le « ne » s'élide en « n' »). Le tour « c'est… que » est ancien : « ce » annonce le véritable sujet, l'infinitif « pécher en silence ». La phrase signifie « pécher en silence n'est pas pécher ».
Portée : la négation nie une identité entre deux actions. Elle sépare le péché silencieux du péché véritable.
À signaler : au vers « Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi », « ne… point » est un équivalent littéraire de « ne… pas », un peu plus insistant. Il se trouve ici à l'impératif, pour une défense.
Effet dans le texte : la première négation fait croire à une règle, la seconde à un fait. Les deux servent la même ruse. Le mal n'est plus ce qu'on fait, mais ce qu'on voit.
L'interrogation
Analysez l'interrogation « Mais comment consentir à ce que vous voulez, / Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ? », puis comparez-la à « Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ? ».
1. « Mais comment consentir… ? »
Type : interrogation partielle. Elle porte sur la manière et s'ouvre sur l'adverbe interrogatif « comment », qui est complément circonstanciel de manière.
Particularité : le verbe « consentir » est à l'infinitif. Il n'a pas de sujet exprimé. La question est ouverte à tous (« comment peut-on consentir ? »), ce qui la fait ressembler à une réflexion générale.
Les expansions : « Sans offenser le ciel » est un groupe infinitif qui précise la condition. « Dont toujours vous parlez » est une proposition subordonnée relative, introduite par « dont », complément du verbe « parlez ».
2. « Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ? »
Type : interrogation totale, qui appelle un oui ou un non. Elle est construite par inversion : le pronom « il » suit le verbe et s'y rattache par un trait d'union. C'est une formule de politesse soutenue, aujourd'hui figée.
Comparaison : la première question est une ruse, qui vise une réponse longue et compromettante. La seconde est une courtoisie, qui appelle une réponse brève. L'une cherche à faire parler, l'autre à faire taire.
Effet dans le texte : entre ces deux questions, le ton passe de la théologie à la pharmacie. C'est ce passage qui fait rire. Tartuffe répond à la toux d'Elmire, qui est un appel à son mari, comme à un simple rhume.
Les figures de style de ce texte
Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.