La déclaration de Tartuffe (III, 3)
Tartuffe — acte III, scène 3 — v. 922 à 968
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
TARTUFFE
Il m'en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
TARTUFFE
Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.
ELMIRE
Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
TARTUFFE
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles :
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ;
Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez ; malheureux, s'il vous plaît.
ELMIRE
La déclaration est tout à fait galante ;
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
TARTUFFE
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme :
Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
Introduction
Molière a livré une première version de sa pièce en trois actes en mai 1664, aux fêtes de Versailles ; elle fut interdite dans la semaine. Il lui faudra cinq ans de combat, deux versions remaniées et trois placets au roi pour obtenir, en février 1669, l'autorisation de jouer Tartuffe. L'acte III est le cœur du scandale : Tartuffe, que le spectateur attendait depuis deux actes entiers sans le voir, vient enfin de paraître — et sa première scène d'importance est une tentative de séduction sur la femme de son bienfaiteur. Elmire l'a fait venir pour l'interroger sur le mariage projeté avec sa belle-fille Mariane ; Damis, son fils, écoute caché dans un cabinet. Problématique : comment Molière fait-il de la langue dévote elle-même l'instrument de la séduction, et donc la preuve de l'imposture ?
Les mouvements du texte
L'esquive : la question du mariage détournée
v. 922 à 932Elmire ouvre l'entretien par une question précise et par une formule qui en dit long : « Mais parlons un peu de notre affaire. » Le possessif suppose une complicité, et c'est déjà une manœuvre — Elmire n'est pas la victime naïve qu'on imagine parfois, elle mène l'entretien.
Sa question est directe : « Est-il vrai ? dites-moi. » Deux propositions brèves, une interrogation totale, un impératif. Tout le contraire des périphrases que Tartuffe va employer.
La réponse est un chef-d'œuvre d'esquive. Tartuffe ne dit ni oui ni non : « Il m'en a dit deux mots ». Puis il déplace immédiatement le sujet vers le sien : « Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; / Et je vois autre part les merveilleux attraits… »
« Autre part » est volontairement vague. Le procédé de toute la scène est là : Tartuffe avance des énoncés à double entente, qui peuvent se lire dans un sens spirituel et dans un sens amoureux, de sorte qu'il ne se compromet jamais tout à fait.
Elmire, qui a parfaitement compris, lui tend alors un piège en feignant l'innocence : « C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. » Elle lui offre la sortie dévote — il n'a qu'à l'emprunter.
Il ne l'emprunte pas. Et sa réplique est le premier aveu : « Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre. » Un alexandrin isolé, une négation, une image du corps. Tartuffe vient de revendiquer d'avoir un cœur — au sens le plus charnel.
Elmire pousse encore, en accumulant cette fois le vocabulaire de la dévotion : « au ciel tendent tous vos soupirs », « rien ici-bas n'arrête vos désirs ». Mais les mots qu'elle emploie sont équivoques : « soupirs » et « désirs » appartiennent aussi, et d'abord, à la langue amoureuse.
Molière installe ainsi, avant même la grande tirade, le mécanisme qui la rendra scandaleuse : un lexique unique pour la piété et pour la passion. La déclaration qui suit n'aura pas à changer de vocabulaire — elle n'aura qu'à en changer l'objet.
La théologie mise au service du désir
v. 933 à 944La tirade s'ouvre sur ce qui ressemble à une distinction scolastique, énoncée avec le calme d'un directeur de conscience : « L'amour qui nous attache aux beautés éternelles / N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ».
L'opposition éternelles / temporelles est un couple technique de la théologie : les biens éternels sont ceux du salut, les biens temporels ceux de ce monde. Tartuffe ne parle donc pas en amoureux mais en docteur, et c'est ce qui rend la chose redoutable.
Le raisonnement qu'il conduit est d'ailleurs, pris à part, parfaitement orthodoxe. La créature étant l'œuvre de Dieu, l'admirer revient à admirer son auteur. Tartuffe l'énonce en toutes lettres : « je n'ai pu vous voir, parfaite créature, / Sans admirer en vous l'auteur de la nature ».
C'est ici que se loge l'imposture. L'argument est juste ; l'usage en est obscène. Tartuffe se sert d'une vérité de la doctrine pour justifier ce que la doctrine condamne — c'est la définition même de la casuistique dévoyée, cet art de trouver dans les principes de quoi excuser les fautes, que le siècle reprochait aux jésuites et que Pascal venait d'attaquer dans les Provinciales (1656-1657).
Le vocabulaire du corps perce d'ailleurs sous la théologie. « Nos sens facilement peuvent être charmés » : le mot est celui de la chair. « Il a sur votre face épanché des beautés » : le verbe « épancher » suppose un liquide, un débordement. « Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés » : le transport est le mot du siècle pour la passion violente.
Et la comparaison des vers 937-938 fait basculer le compliment dans l'indécence : les attraits divins « brillent dans vos pareilles ; / Mais il étale en vous ses plus rares merveilles ». Sous couvert de louer Dieu, Tartuffe classe les femmes et place Elmire au premier rang.
Le vers 944 achève le mouvement sur une trouvaille : Elmire est « le plus beau des portraits où lui-même il s'est peint ». La métaphore picturale est théologiquement recevable — l'homme est fait à l'image de Dieu. Mais elle transforme aussi la femme en tableau, c'est-à-dire en objet qu'on regarde et qu'on possède.
Molière tient ici son procédé le plus efficace : il ne fait pas dire à Tartuffe des choses fausses. Il lui fait dire des choses vraies, dans un ordre et à un moment qui les rendent scandaleuses. L'hypocrisie n'est pas le mensonge : c'est l'usage intéressé de la vérité.
Le scrupule, l'offrande, et l'homme sous le dévot
v. 945 à 968Tartuffe raconte alors, en trois temps, un examen de conscience — et l'on admirera la construction, qui est celle d'un récit édifiant.
D'abord la crainte : « D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète / Ne fût du noir esprit une surprise adroite ». Le « noir esprit », c'est le démon. Tartuffe présente donc son désir comme une tentation qu'il a d'abord soupçonnée d'origine diabolique — ce qui est exactement la manière dont un vrai dévot devrait la lire.
Ensuite la résistance : « Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut ». La fuite devant l'occasion est le remède classique des directeurs de conscience. Tartuffe se peint en homme qui a essayé.
Enfin la résolution : « Mais enfin je connus… / Que cette passion peut n'être point coupable, / Que je puis l'ajuster avecque la pudeur ». Le verbe « connus » donne à la chose le poids d'une découverte spirituelle, presque d'une illumination. Et le verbe « ajuster » trahit tout : on n'ajuste pas une vertu, on ajuste un arrangement.
Le mouvement passe alors du raisonnement à l'offrande, et le registre devient celui de la poésie amoureuse la plus codifiée : « Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande / Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ». C'est la posture du parfait amant courtois — l'humilité, l'aveu de témérité, le don du cœur.
Les vers 957-958 accumulent les termes d'une dévotion transférée : « En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ; / De vous dépend ma peine ou ma béatitude ». « Espoir », « bien », « quiétude », « béatitude » sont tous des mots du salut. Tartuffe les adresse à une femme : il substitue Elmire à Dieu, ce qui est, au sens strict, une idolâtrie.
Le vers 960 clôt la tirade sur un chiasme d'une élégance parfaite : « Heureux, si vous voulez ; malheureux, s'il vous plaît. » Deux hémistiches symétriques, deux adjectifs opposés, deux subordonnées hypothétiques. Et la formule « s'il vous plaît », prise à la lettre, remet le sort de Tartuffe entre les mains d'Elmire — c'est-à-dire lui demande une réponse.
Elmire répond par l'ironie, et sa réponse est un modèle de maîtrise mondaine : « La déclaration est tout à fait galante ; / Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. » Elle qualifie l'énoncé — « galante » désigne précisément le discours amoureux profane — et l'euphémisme « un peu bien surprenante » vaut condamnation.
Puis elle rappelle Tartuffe à son personnage : « Un dévot comme vous, et que partout on nomme… ». La phrase reste en suspens, coupée par l'interruption. Elmire n'aura pas eu besoin de finir.
Vient alors le vers le plus célèbre de la scène, et l'un des plus célèbres du théâtre français : « Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ».
Sa force tient à trois choses. Le rythme d'abord : une interjection, une concessive brève, une principale qui tombe sur le mot « homme ». La construction ensuite : « ne… pas moins » est une double négation qui affirme — dire qu'on n'en est pas moins homme, c'est revendiquer de l'être pleinement. Le mot final enfin, placé à la rime : « homme » vient répondre à « nomme », c'est-à-dire à la réputation. Ce que le monde nomme dévot se déclare homme.
Et Tartuffe conclut par une maxime générale qui ressemble à une excuse et qui est un aveu : « Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas ». Après quarante vers de raisonnement serré, il déclare que le cœur ne raisonne pas. La contradiction est la démonstration même de l'imposture.
Conclusion
La scène est le sommet de la pièce parce qu'elle en fournit la preuve. Pendant deux actes, on avait discuté de Tartuffe sans le voir ; ici, il se démasque lui-même, et par ses propres armes. Molière construit sa démonstration sur un procédé unique : la superposition du langage dévot et du langage amoureux — « ardeur », « soupirs », « transports », « béatitude » appartiennent aux deux registres à la fois. Tartuffe n'a donc jamais à mentir : il lui suffit de laisser les mots faire leur double travail. C'est ce qui rendit la pièce insupportable à ses adversaires, et ce qui explique cinq ans d'interdiction : Molière ne montrait pas seulement un faux dévot, il montrait que la langue de la piété peut servir à tout, et qu'aucun spectateur n'est en mesure, de l'extérieur, de distinguer le dévot de son imitation.
Les questions de grammaire
La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.
La négation
« Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme. » Analysez la négation, puis comparez-la à celle du vers 934 : « N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles. »
1. « je n'en suis pas moins homme »
Éléments : l'adverbe « ne » (élidé en « n' ») encadre le verbe « suis » avec « pas », et l'adverbe « moins » porte sur l'attribut « homme ».
Valeur : la construction « ne… pas moins » n'est pas une négation ordinaire. Nier une diminution revient à affirmer : « je n'en suis pas moins homme » signifie « je suis pleinement homme, malgré cela ». On appelle cette figure la litote — dire moins pour faire entendre plus.
Le pronom « en » : il reprend l'idée contenue dans la subordonnée « pour être dévot ». Il vaut « pour autant », « à cause de cela ».
La subordonnée : « pour être dévot » est une proposition infinitive circonstancielle de concession (« bien que je sois dévot »). Le tour « pour + infinitif » a en français classique cette valeur concessive, aujourd'hui largement perdue.
2. « N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles »
Négation totale banale : « ne… pas » encadre le verbe conjugué « étouffe ». Rien de remarquable dans la forme.
La comparaison est instructive : les deux négations disent la même chose — l'amour de Dieu n'exclut pas l'amour d'une femme — mais elles ne la disent pas au même moment. La première est enfouie dans un raisonnement théologique de douze vers ; la seconde est nue, jetée après une interjection.
Effet dans le texte : tout le trajet de la scène tient dans cet écart. Tartuffe commence par démontrer, il finit par avouer. La négation qui servait d'argument devient, au vers 966, une revendication — et le masque tombe non pas parce qu'il a dit une chose nouvelle, mais parce qu'il a cessé de la démontrer.
Les propositions subordonnées
« D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète / Ne fût du noir esprit une surprise adroite. » Analysez cette subordonnée, en justifiant le mode et la présence de « ne ».
Nature : proposition subordonnée conjonctive complétive, introduite par la conjonction « que ».
Fonction : COD du verbe « appréhendai » (passé simple de appréhender, au sens classique de « craindre »).
Mode : le subjonctif (« fût », subjonctif imparfait de être). Il est commandé par le sens du verbe principal : les verbes de crainte, comme ceux de volonté, de sentiment et de doute, entraînent le subjonctif — le fait redouté n'est pas donné comme réel, mais comme possible.
Le temps : l'imparfait du subjonctif s'explique par la concordance des temps : le verbe principal étant à un temps du passé (« appréhendai »), la subordonnée suit. En français d'aujourd'hui on emploierait le subjonctif présent (« ne soit »).
Le « ne » : c'est un ne explétif. Point décisif — il ne s'agit pas d'une négation. La phrase ne signifie pas « je craignais qu'elle ne fût pas une surprise du démon », mais bien « je craignais qu'elle fût une surprise du démon ».
Comment le reconnaître : il apparaît seul, sans « pas » ni « point », après les verbes de crainte (craindre, appréhender, redouter), après « avant que », « à moins que », et dans les comparatives d'inégalité. On peut toujours le supprimer sans changer le sens : c'est le test.
À signaler également : quatre vers plus loin, deux complétives coordonnées dépendent du verbe « connus » — « Que cette passion peut n'être point coupable, / Que je puis l'ajuster avecque la pudeur ». Elles sont à l'indicatif, parce que « connaître » présente le fait comme acquis. Le contraste avec le subjonctif précédent est parlant.
Effet dans le texte : le passage du subjonctif de la crainte à l'indicatif de la certitude raconte, à lui seul, le scrupule vaincu. La grammaire suit exactement le mouvement de la mauvaise foi : ce qui était redouté devient su.
L'interrogation
« On tient que mon mari veut dégager sa foi, / Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi. » Analysez l'interrogation, puis expliquez pourquoi Tartuffe n'y répond pas.
Type : interrogation totale — elle porte sur l'ensemble de l'énoncé et appelle une réponse par « oui » ou par « non ».
Forme : par inversion du sujet — le pronom « il » passe après le verbe « est » et s'y rattache par un trait d'union. C'est la forme la plus soutenue des trois possibles, celle de l'écrit et du vers.
Le sujet : « il » est ici un pronom impersonnel, sans référent — il ne désigne personne. La tournure « est-il vrai ? » équivaut à « cela est-il vrai ? ».
Les deux autres formes possibles : « Est-ce que c'est vrai ? » (registre courant) ; « C'est vrai ? » (par la seule intonation, registre familier). Ni l'une ni l'autre ne conviendraient à une femme de qualité s'adressant en vers à un hôte.
« dites-moi » : ce n'est pas une interrogation mais une proposition indépendante à l'impératif, juxtaposée. Le pronom COS « moi » est postposé, forme tonique obligatoire à l'impératif affirmatif (à la forme négative, on aurait « ne me dites pas »).
Pourquoi Tartuffe ne répond pas : une interrogation totale enferme dans une alternative — oui ou non. Or les deux réponses lui coûtent : « oui » l'engage envers Mariane et ruine son projet sur Elmire ; « non » offense Orgon, dont il dépend entièrement.
Il choisit donc de ne pas entrer dans l'alternative : « Il m'en a dit deux mots » ne répond ni de la volonté d'Orgon ni de la sienne. C'est un déplacement, non une réponse.
Effet dans le texte : l'opposition des deux langues est posée dès ces vers. Elmire interroge — forme brève, réponse binaire, impératif. Tartuffe périphrase. La scène entière opposera une femme qui demande à un homme qui esquive, et c'est en le poussant à parler clair qu'Elmire finira, à l'acte IV, par le perdre.