Explication linéaire · Francis Ponge

« Le Carnet du bois de pins » — l'ouverture

La rage de l'expression parcours « Dans l'atelier du poète »

Texte non reproduit : <b>« Le Carnet du bois de pins »</b> : les premières notes, datées du 7 août 1940. <b>Œuvre sous droits — le texte n'est pas reproduit ici</b> : l'analyse cite court, comme l'autorise le droit de citation. Ouvre ton édition au début de la section.

Introduction et problématique

Le 7 août 1940, Francis Ponge est à Roanne. La France a capitulé six semaines plus tôt ; il a été démobilisé, il entrera bientôt dans la Résistance. C'est ce jour-là qu'il ouvre un carnet pour y noter ce qu'il voit d'un bois de pins — et il ne cessera d'y revenir pendant des semaines. La section publiée conserve tout : les dates, l'heure, les reprises, les mots refusés. Problématique : que signifie tenir le journal d'un bois de pins au moment où le pays s'effondre ?

Quels sont les mouvements du texte ?

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Une date, une heure : la forme du carnet

la mise en page et les mentions de date

La première chose que le lecteur rencontre n'est pas un vers mais une date : « 7 août 1940 ». Puis, quelques lignes plus bas, une précision d'horaire — « 7 août 1940 — Après-midi ».

Le geste est celui d'un journal, ou d'un carnet de terrain : on note ce qu'on voit, quand on le voit. Et Ponge conserve ces mentions dans le livre publié douze ans plus tard, alors qu'il eût été facile de les effacer.

Ce maintien est une décision de poétique. La date dit que le texte est situé — il n'y a pas de contemplation intemporelle, il y a un homme à un endroit, un jour donné, devant des arbres. La poésie cesse d'être un genre pour devenir une pratique datée.

Il faut mesurer laquelle. Le 7 août 1940, l'armistice a été signé depuis six semaines, le pays est coupé en deux, et Ponge — démobilisé, bientôt résistant — passe ses après-midi à chercher comment dire des pins.

Le contraste est violent, et le texte ne le commente jamais. On peut y voir une fuite, et l'on peut y voir l'inverse : au moment où le langage public est confisqué par la propagande, s'obliger à nommer exactement un arbre est une manière de sauver l'usage des mots. Ponge dira plus tard que sa résistance a commencé là.

Le titre même de la section — « Le Carnet du bois de pins » — annonce la chose plutôt que le poème. Ce n'est pas Le Bois de pins, ce serait un titre d'œuvre ; c'est le carnet, c'est-à-dire l'instrument.

Une section porte d'ailleurs pour titre « Le plaisir des bois de pins », et le mot compte : il ne s'agit ni d'admiration ni d'émotion, mais d'un agrément physique, celui d'un corps qui se trouve bien dans un lieu.

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Décrire par les matières et par le manque

les notations sur les troncs et le sous-bois

La description procède d'abord par comparaison de matières, et Ponge en choisit deux qu'on n'associe pas : l'apparence des troncs est dite « entre le bronze et le caoutchouc ».

Le couple est excellent parce qu'il est contradictoire. Le bronze est dur, froid, noble, immobile ; le caoutchouc est souple, tiède, industriel, élastique. En les tenant ensemble, Ponge obtient ce qu'aucun adjectif ne donnerait : un tronc qui est à la fois rigide et vivant.

Il reprendra la formule quelques lignes plus loin en la dépliant — les mâts sont « graves comme le bronze, souples comme le caoutchouc » —, transformant une préposition en deux comparaisons explicites. On voit le travail se faire d'une note à l'autre, ce qui est tout l'intérêt du recueil.

Le second procédé est la description négative : le bois est décrit par ce qu'il n'a pas. Les arbres sont « bien débarrassés. De toutes les basses branches ». Et il n'y a « point d'anarchie, de fouillis de lianes, d'encombre ».

Il faut relever la ponctuation de la première formule. Ponge place un point là où la syntaxe attend une virgule, isolant le complément en une phrase à part. L'effet est celui d'une note jetée, corrigée après coup — et c'est exactement ce que le carnet doit donner à voir.

L'énumération négative qui suit — anarchie, fouillis, encombre — définit le bois de pins par contraste avec la forêt tropicale, avec le désordre végétal. Ce qui caractérise ce lieu, c'est un ordre, presque une architecture.

D'où la métaphore qui domine tout le passage : celle du mât. « Ces grands mâts violets », « ces grands fûts ». Le pin devient une pièce de marine, ce qu'il est en effet — on en faisait les mâts de navire. L'image est à la fois poétique et techniquement exacte, comme toujours chez Ponge.

Elle se prolonge en intérieur : « Il règne un tapis partout », « de rares rochers les meublent ». Le lexique devient celui de l'ameublement — le bois est une salle. Ponge décrit un lieu naturel avec les mots de l'habitation, et c'est ce qui rend sensible le « plaisir » annoncé.

Une dernière notation mérite attention : « leurs branches se dépoilent et leurs troncs se décortiquent ». Les deux verbes pronominaux prêtent aux arbres une activité — ils ne sont pas dépouillés, ils se dépouillent. Et « dépoiler » appartient au corps animal, « décortiquer » à la cuisine. L'arbre est décrit comme une bête et comme un aliment, jamais comme un symbole.

3

Le mot refusé

la parenthèse sur l'adjectif écarté

Le passage le plus révélateur est une parenthèse, où le poète écarte un mot : « Je ne dirai pas robuste car cet adjectif… »

Trois choses s'y jouent, et elles définissent le recueil entier.

D'abord, le refus est publié. Un poète ordinaire aurait simplement employé un autre mot ; Ponge conserve dans son texte la trace du mot rejeté. Le lecteur ne reçoit pas le résultat, il assiste à l'opération.

Ensuite, le refus est motivé. La conjonction « car » annonce une raison, et le poète va l'exposer. Ce n'est pas une préférence d'oreille : c'est un raisonnement sur ce que l'adjectif traîne avec lui.

Enfin, ce qui est refusé est un mot disponible et juste. « Robuste » conviendrait à un pin ; c'est même le mot qui vient d'abord. Et c'est précisément pour cela que Ponge s'en méfie : un mot qui vient tout seul est un mot usé, qui décrit moins l'arbre que l'idée toute faite qu'on en a.

On tient là ce que le titre du recueil désigne. La rage de l'expression n'est pas la fureur de bien dire : c'est la lutte contre la facilité de la langue, contre les mots qui se présentent d'eux-mêmes et qui empêchent de voir.

Ce refus rejoint d'ailleurs le programme posé au seuil du livre, dans « Berges de la Loire » : ne jamais sacrifier l'objet à une trouvaille verbale, revenir sans cesse à ce qu'il a de « brut ».

La conséquence pour la définition du poème est considérable. Un texte n'est plus jugé sur sa beauté mais sur sa fidélité — et comme cette fidélité n'est jamais atteinte, le texte n'est jamais fini. D'où les dates qui s'accumulent, les reprises, les variantes.

Le bois de pins occupera ainsi Ponge pendant des semaines, et la section publiée ne conclut pas. Elle s'arrête, ce qui n'est pas la même chose — et c'est peut-être la leçon la plus exigeante du livre.

Conclusion et ouverture

« Le Carnet du bois de pins » donne à voir la poésie comme un métier plutôt que comme une inspiration. Trois traits l'établissent : les dates, qui situent le texte dans une journée précise et refusent l'intemporalité ; la description par matières et par manques — entre le bronze et le caoutchouc, sans anarchie ni fouillis —, qui cherche l'exactitude plutôt que l'effet ; et le mot refusé, conservé dans le texte avec sa raison, qui fait du poème le compte rendu d'une opération. Reste la date, qu'on ne peut pas lire innocemment : le 7 août 1940, un homme démobilisé passe ses après-midi à chercher comment nommer des arbres. On peut y voir un retrait ; on peut aussi y voir ce que Ponge y a mis — au moment où le langage public devient un instrument de mensonge, s'obliger à dire exactement une chose est une manière de tenir.

Ouverture : Le texte forme un ensemble avec « Berges de la Loire », qui énonce la règle, « La Guêpe », qui la met à l'épreuve sur un animal, et « Le Mimosa », où le poète avoue que son sujet ne l'inspire pas. On le comparera au Parti pris des choses (1942), où Ponge livrait des textes brefs et achevés : ici, il publie le chantier. Et l'on rapprochera la date de celles que porte le recueil entier — écrire sur des pins en août 1940 n'est pas indifférent, et Ponge, qui entrera dans la Résistance, a toujours soutenu que le soin apporté aux mots était déjà un acte.

Quelles questions de grammaire peut-on poser ?

La question de grammaire est posée juste après l'explication, dans la même première partie de l'épreuve. Elle est notée, et elle se prépare. Voici les trois points du programme appliqués à ce texte.

La négation

« Il n'y a point d'anarchie, de fouillis de lianes, d'encombre » et « Je ne dirai pas robuste ». Analysez ces négations et montrez qu'elles ne font pas le même travail.

1. « Il n'y a point d'anarchie, de fouillis de lianes, d'encombre »

Éléments : négation totale, formée de « ne » et de l'adverbe « point », plus emphatique que « pas » et de registre soutenu.

Point de langue essentiel : après une négation, l'article indéfini et le partitif se réduisent à « de ». On dit « il y a de l'anarchie » mais « il n'y a point d'anarchie ». La règle explique la série d'élisions de la phrase.

La construction : trois compléments coordonnés par juxtaposition dépendent d'une seule négation. C'est une énumération négative.

2. « Je ne dirai pas robuste »

Éléments : négation totale ordinaire, « ne… pas » encadrant le verbe au futur simple.

Le COD est l'adjectif « robuste » employé en mention — on ne parle pas de la qualité, on parle du mot lui-même. C'est ce qu'on appelle l'autonymie, et l'italique le signale dans le texte.

Ce qui les distingue. La première négation décrit l'objet : elle dit ce que le bois n'a pas, et elle le fait exister par contraste avec la forêt vierge. Elle appartient à la description.

La seconde décrit le travail du poète : elle refuse un mot. Elle n'appartient plus à la description mais au commentaire de la description.

Effet dans le texte : l'écart entre les deux est celui qui fait la singularité du recueil. Un livre ordinaire ne garderait que la première ; Ponge publie aussi la seconde. Le refus d'un adjectif devient une donnée du poème, au même titre que la couleur des troncs.

Les propositions subordonnées

« Je ne dirai pas robuste car cet adjectif… » Analysez la construction, puis distinguez « car » de « parce que » et de « puisque ».

Nature de « car » : c'est une conjonction de coordination, et non de subordination. Elle relie deux propositions indépendantes, de même rang.

Conséquence pour l'analyse : ce que « car » introduit n'est pas une subordonnée. C'est une proposition indépendante coordonnée. L'erreur inverse est très fréquente en copie.

Test : « car » ne peut jamais commencer une phrase ni être déplacé en tête. « Parce que » le peut — « Parce que cet adjectif…, je ne dirai pas robuste ».

Les trois nuances à connaître :

« parce que » (subordination) donne la cause du fait lui-même. Il répond à « pourquoi ? ».
« car » (coordination) donne la justification de ce qu'on vient d'affirmer. Il ne dit pas pourquoi la chose est, mais pourquoi on la dit.
« puisque » (subordination) présente la cause comme déjà connue de l'interlocuteur, et sert souvent à argumenter.

Application au texte : « car » est ici le mot juste, et le choix n'est pas indifférent. Ponge ne cherche pas la cause d'un phénomène : il justifie une décision d'écriture. La phrase ne dit pas pourquoi le pin n'est pas robuste — il l'est —, elle dit pourquoi le poète refuse d'employer le mot.

Effet dans le texte : la conjonction signale à elle seule le changement de plan. On quitte la description du bois pour entrer dans l'atelier, et c'est ce passage constant d'un plan à l'autre qui définit le recueil.

L'interrogation

Le passage ne comporte aucune interrogation. Transformez « Il règne un tapis partout » en interrogation totale puis partielle, et expliquez ce que l'absence de questions révèle de la forme du carnet.

La phrase de départ est une construction impersonnelle : « il » est un sujet grammatical vide, et « un tapis » est le sujet réel du verbe « règne ».

Interrogation totale (réponse par oui ou non) :
— « Est-ce que il règne un tapis partout ? » — la forme est correcte mais l'hiatus est lourd ; on préférera :
— « Règne-t-il un tapis partout ? » (inversion, avec le t euphonique obligatoire entre deux voyelles)
— « Il règne un tapis partout ? » (par la seule intonation, registre familier)

Interrogation partielle (elle porte sur un élément et exige un mot interrogatif) :
— « Que règne-t-il partout ? » — porte sur le sujet réel.
— « règne un tapis ? » — porte sur le lieu.
— « Qu'est-ce qui règne partout ? » — forme renforcée, registre courant.

Ce que l'absence de questions révèle. Le carnet est entièrement constatatif : phrases déclaratives, souvent nominales, à l'indicatif présent. Le poète note ce qu'il voit, il n'interroge rien.

Le contraste avec « Le Mimosa » est instructif, et il vaut d'être exploité : là, Ponge se demandait « comment se fait-il que le mimosa ne m'inspire pas ? ». Ici, aucune question.

Effet dans le texte : la différence tient à l'objet. Devant le mimosa, le poète bute et s'interroge sur lui-même ; devant les pins, il observe et enregistre. L'absence d'interrogation est la marque d'un carnet qui fonctionne — et les seules hésitations qu'il consigne portent alors non sur la chose, mais sur les mots pour la dire.

L'entretien (2ᵉ partie, 8 min)ne porte pas sur ce texte mais sur l'œuvre que tu présentes. Les questions probables sur La rage de l'expression

Les figures de style de ce texte

Ces figures sont nommées dans l'analyse ci-dessus. Chaque fiche en donne la définition, la manière de la repérer et la formulation à employer dans une copie.

La métaphoreLa comparaison

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